_A Monsieur et Madame Desbordes-Valmore._
Bons et chers amis, voici un amas de billets que je confie à votre
amitié et plus encore à votre indulgence.
Je compte sur l'amicale patience de Valmore pour déchiffrer toutes ces
niaiseries, que le coeur et l'esprit de Mme D... Valmore peut rendre
spirituelles. Hélas! c'est mon espérance, et l'espérance donne la vie.
Le journal que vous trouverez et le détail de ma naissance est assez
joli.
Vous me trouverez bien hardie de vous envoyer toutes ces balivernes
maintenant.
Je n'ai ni style, ni orthographe (ce que c'est que l'éducation!).
Je vous aime tous les trois et vous embrasse.
Le 11 avril.
Madame Dugazon me prit tellement en affection qu'elle voulait à toute
fin m'emmener avec elle; mais mon père ne voulut pas, bien
entendu, se séparer de son idole. Molé vint après elle: même
proposition, même refus. Monvel me fit jouer _le Muet_, de l'abbé de
l'Épée. Il fit tout pour me faire quitter Amiens. C'était une
monomanie d'emmener cette pauvre Mimi. On ne peut fuir sa destinée; il
a fallu y céder. Toutes ces tentatives me touchaient peu, tout cela ne
m'allait pas. Je voulais jouer les grands rôles d'opéra. Je ne sortais
pas de là. Mon ambition allait très haut. Je voulais une belle robe
pailletée, comme j'en voyais aux premières chanteuses. Je voulais les
grands rôles, parce que j'aimais les coups de théâtre. Ah! que
j'aurais voulu jouer Laure dans _Barbe-Bleue_ pour avoir le bonheur
d'être traînée par les cheveux en désordre! Quand ma petite mère me
voyait, elle me disait:
--Eh! mon Dieu, d'où viens-tu, faite ainsi?
--Je viens de jouer _Barbe-Bleue_.
J'adorais _Paul et Virginie_ parce que là j'avais des scènes
dramatiques. On me jetait à gauche, à droite, puis enfin la foudre
(composée de deux ou trois pétards) venait abîmer la petite barque
dans laquelle j'étais en chemise et tout échevelée, et Paul me
rapportait mourante et toute mouillée. La vie m'était rendue. Je me
jetais dans les bras de ma mère, sans oublier mon sauveur. La toile
tombait au milieu du ravissement général.
Voici une petite anecdote peu intéressante. Vous trouverez peut-être à
la placer.
Nous devions jouer à Saint-Cloud _Andromaque_.
--Comment partez-vous, Talma? Venez-vous avec moi? Je vous emmène.
--Ma chère amie, ta voiture est trop petite pour emmener
notre monde. Viens donc dans la mienne?
--Dans votre vilain berlingot, avec vos deux vieux chevaux blancs, vos
pères nobles, comme vous les appelez? Joli équipage pour jouer un
prince et une princesse.
--Mes chevaux sont très bons; nous irons vite, sois tranquille.
--Va donc pour les pères nobles! Mais n'allez pas flâner, Talma. Je
veux dîner à Saint-Cloud, et, si vous n'êtes pas à ma porte avant deux
heures, vous ne me trouverez plus.
Il fut exact, mon cher Talma. Nous allons dîner chez Legriel, puis
nous préparer pour la représentation. Il faisait une chaleur
accablante. Nous étions prêts avant huit heures et l'on ne commença
qu'à neuf heures.
Pendant le premier acte, je voyais des chauves souris qui voltigeaient
dans les coulisses.
--Bourgoin, avez-vous vu les vilaines bêtes sur la scène?
--Non.
--Ah! Dieu merci! J'en ai une frayeur mortelle, et je me sauverais
malgré mon respect pour nos augustes spectateurs.
Me voilà donc en scène, toujours un peu préoccupée de l'apparition de
ces demoiselles. Dans ma scène avec Oreste, une énorme bête me passa
sous le nez. Adieu, Hermione! Adieu, respect! Je pousse un cri et me
sauve. Le Consul riait et toute la salle. Talma me ramène.
--Voyons, tu es folle.
--Je ne suis pas folle, j'ai peur.
Je prends pourtant mon courage à deux mains, je salue le
Consul et sa gracieuse femme, leur faisant voir combien je m'excusais.
Je joue, ou plutôt je ne joue pas, tant mes yeux étaient attachés sur
le point où cette bête s'était montrée. Mais elle change sa direction
et va juste tourmenter notre belle Joséphine qui s'était amusée de ma
peur. Elle renvoyait cette bête avec son éventail. Toutes les dames
d'honneur en faisaient autant. Mais plus de tragédie possible. Le
Consul fit suspendre pendant quelques minutes. Les laquais se mirent à
la poursuite de cette horrible bête, qui finit par disparaître. Le
calme rentra avec sa sortie et nous fîmes tous nos efforts pour faire
oublier cette mésaventure, causée par moi d'abord. Nous eûmes un grand
succès et M. de Rémusat vint nous complimenter de la part du Consul et
de Joséphine.