CHAPITRE XCV.

_A quoi l'attribuer?_

Apparemment qu'il étoit physiquement impossible qu'une demi-douzaine de

mains fouillassent toutes à-la-fois dans la serviette.

Mais, peut-être aussi n'en fut-ce pas là la cause.

N'est-ce pas plutôt que celle des châtaignes, qui étoit destinée à faire

une révolution si prompte dans l'existence physique et morale de

Phutatorius, étoit plus ronde que les autres?

C'est encore là une de ces choses dont on voit l'effet, sans savoir d'où

il vient.

Enfin, je ne sais point ce qui imprima ce mouvement à la fatale

châtaigne.

Mais la châtaigne, sortie de la serviette, roula sur la table, sans

qu'on l'aperçût, et tomba...

Où?...

Ah! c'est là ce que je n'ose dire. Tout ce que je puis faire, madame,

c'est d'aider votre imagination.

Figurez-vous que Phutatorius, les jambes écartées, étoit précisément à

table au-dessous de la ligne que la châtaigne y avoit parcourue, et

qu'en tombant, elle tomba perpendiculairement...

Elle tomba, dis-je, sans obstacle, et en suivant les lois de la

gravitation.

D'autres ont dit que c'étoit en suivant celles de l'attraction.

Mais, c'est ce qui m'inquiéte peu. Mon embarras est de vous dire qu'elle

tomba dans cette espèce de baie, que les lois du décorum exigent qui

soit strictement fermée comme le temple de Janus, au moins en temps de

paix...

Eh mon Dieu! falloit-il tant d'alentours pour dire une chose aussi

simple?...

Je sais qu'il étoit inutile que je les prisse pour vous, madame: mais je

n'écris pas pour vous seule.

L'attitude de Phutatorius, sa négligence à observer un usage si

familier, ouvrit la porte à cet accident.

Avis à tout le genre humain!

Autre avis! mais celui-ci n'est que pour mes critiques.

Ils viennent de voir que j'ai rangé cette aventure dans la classe des

accidens: je les préviens que je ne l'ai fait que par condescendance

pour l'usage reçu, d'y mettre presque tous les événemens de la vie. Je

n'entends point heurter par-là l'opinion de Mythogeras et d'Acrites. Ils

prétendent que ce ne fut point par accident que la châtaigne prit cette

route; j'y consens. Ils soutiennent que le hasard ne dirigea, ni sa

course, ni sa chûte; je le veux bien. Ils assurent que si, avec toute sa

chaleur, elle tomba directement plutôt dans cet endroit que dans tout

autre, ce fut exprès pour punir Phutatorius d'avoir fait imprimer, il y

a douze ans, son traité obscène _de Concubinis retinendis_; j'en suis

d'accord. Ils tiennent d'autant plus à cette opinion, que ceci arriva

précisément et identiquement la même semaine que celle où Phutatorius

alloit donner une nouvelle édition de cet ouvrage licencieux. Qu'ils y

tiennent tant qu'ils voudront, je ne lutte point contre leur

opiniâtreté.

Est-ce à moi à tremper ma plume dans l'encre de la controverse? je sais

qu'on pourroit beaucoup écrire sur chaque côté de la question. Mais je

n'ai pas autre chose à faire ici que de présenter le fait comme

historien. Je n'ai point d'autre tâche à remplir que celle de rendre

croyable à mes lectrices, que l'hiatus, qui se trouva à la culotte de

Phutatorius, étoit assez grand pour recevoir la châtaigne, et que la

châtaigne y passa perpendiculairement et toute chaude, sans que

Phutatorius, ni qui que ce soit, s'en fût aperçu.

Ai-je réussi à le faire croire?...

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 113 / 162 题