CHAPITRE LXIV.

_Le Chef-d'œuvre._

Tel étoit le quatre-vingt-dix-neuvième des contes de Slawkembergius. Il

y en avoit un centième qui terminoit la dixième décade. Et quel conte!

C'étoit le conte des contes. Je l'ai réservé, dit Slawkembergius, pour

couronner mon ouvrage. Il avoit raison; c'étoit son chef-d'œuvre.

L'Hybernois Mac-Don-Del avoit fait une foule de contes, ornés de belles

images qui faisoient vendre les contes, sans que jamais les contes

fissent vendre les images: mais Slawkembergius n'avoit pas eu besoin de

recourir à cet artifice, pour donner de la vogue aux siens. Ils se

prônoient d'eux-mêmes, et celui-ci singulièrement l'emportoit sur tous

les autres. Avec quels charmes il y raconte ce qui se passa lors de la

première entrevue de Diégo et de Julie à Lyon. Quel doux épanouissement

de deux cœurs qui s'aiment! Fernandès, qui savoit combien les amans ont

de choses à se dire dans ces heureux instans, les avoit laissés

seuls.--Son absence enhardit l'un, intimida l'autre; et le fidelle

historien, qui met à profit cette circonstance, intitule son conte:

_Les embarras de Julie et de Diégo._

Il semble annoncer par-là une foule de choses que l'on peut imaginer.

Slawkembergius, tu es un homme bien étrange! Avec quel art tu développes

ici les replis du cœur féminin! mais malheureusement tout ce que tu dis

se trouve presque perdu pour le monde entier. Il faudroit te traduire,

et cela n'est pas possible pour ce dernier conte-ci. Notre langue est si

pauvre! Par exemple, comment donner une idée de ces soupirs qui

palpitent, de ces mots entrecoupés qu'on retient et qui s'échappent. Ah!

vous savez, madame, combien il est difficile d'exprimer le ton et les

affections de ce langage. Pour moi, j'y renonce.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 82 / 162 题