_Le Chef-d'œuvre._
Tel étoit le quatre-vingt-dix-neuvième des contes de Slawkembergius. Il
y en avoit un centième qui terminoit la dixième décade. Et quel conte!
C'étoit le conte des contes. Je l'ai réservé, dit Slawkembergius, pour
couronner mon ouvrage. Il avoit raison; c'étoit son chef-d'œuvre.
L'Hybernois Mac-Don-Del avoit fait une foule de contes, ornés de belles
images qui faisoient vendre les contes, sans que jamais les contes
fissent vendre les images: mais Slawkembergius n'avoit pas eu besoin de
recourir à cet artifice, pour donner de la vogue aux siens. Ils se
prônoient d'eux-mêmes, et celui-ci singulièrement l'emportoit sur tous
les autres. Avec quels charmes il y raconte ce qui se passa lors de la
première entrevue de Diégo et de Julie à Lyon. Quel doux épanouissement
de deux cœurs qui s'aiment! Fernandès, qui savoit combien les amans ont
de choses à se dire dans ces heureux instans, les avoit laissés
seuls.--Son absence enhardit l'un, intimida l'autre; et le fidelle
historien, qui met à profit cette circonstance, intitule son conte:
_Les embarras de Julie et de Diégo._
Il semble annoncer par-là une foule de choses que l'on peut imaginer.
Slawkembergius, tu es un homme bien étrange! Avec quel art tu développes
ici les replis du cœur féminin! mais malheureusement tout ce que tu dis
se trouve presque perdu pour le monde entier. Il faudroit te traduire,
et cela n'est pas possible pour ce dernier conte-ci. Notre langue est si
pauvre! Par exemple, comment donner une idée de ces soupirs qui
palpitent, de ces mots entrecoupés qu'on retient et qui s'échappent. Ah!
vous savez, madame, combien il est difficile d'exprimer le ton et les
affections de ce langage. Pour moi, j'y renonce.