Julie, idole de mon...
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Ces vers étoient certainement fort beaux, et ce fut bien dommage,
s'écrie Slawkembergius, que le seigneur Diégo, inquiet sur la rime qui
devoit suivre, ne sût si Julie étoit l'idole de son cœur ou de son ame.
Rien n'est si cruel pour un homme de génie, que d'être asservi à l'usage
d'un mot dont la redondance peut, à la vérité, flatter l'oreille, mais
dont l'absurdité heurte le plus souvent la raison. On conçoit que son
génie étoit arrêté par la rime qui devoit suivre... C'est le diable que
la rime... Et quand elle fait perdre une chose aussi intéressante que
devoit l'être ce chef-d'œuvre du seigneur Diégo, on est tenté de
souhaiter que l'on renouvelle la fameuse loi, qui, sous le règne de
Henri IV, défendit _à tous auteurs de rimailler_.
Ce superbe morceau de poésie lyrique, qui eût mérité d'être gravé en
lettres d'or, et de faire le pendant à _l'ode sur la navigation_, cette
ode si fameuse que les _commissaires de l'amirauté_ payèrent si cher
l'an passé à notre poëte lauréat, resta malheureusement au bout du
charbon qui en avoit tracé la première strophe.
Quoi qu'il en soit, le seigneur Dom Diégo fut arrêté tout court dans son
élan poétique... Il essaya quelques autres tournures; mais soit qu'il
fût lent à faire des vers, ou que le garçon d'écurie fût prompt à seller
les chevaux, toujours est-il vrai qu'il n'avoit encore rien trouvé
lorsqu'on vint l'avertir que sa mule et le cheval de Fernandès étoient à
la porte. Il abandonna son chef-d'œuvre, et les voilà partis...
Ils passèrent le Rhin, traversèrent l'Alsace et arrivèrent à Lyon. Les
médecins avoient épargné Julie: soutenue par l'amour et par son cher
Diégo, elle franchit avec lui les Pyrénées. Ils dormoient déjà depuis
deux nuits sur le même oreiller à Valladolid, lorsque les
Strasbourgeois, l'abbesse de Quedleimbergh et ses quatre grandes
dignitaires attendoient l'inconnu sur le chemin de Francfort.
Je suppose que mes lecteurs savent un peu de tout; il n'est donc pas
fort nécessaire que je leur apprenne que tandis que Diégo étoit en
Espagne caressant sa belle, il étoit très-difficile de le rencontrer sur
la route de Francfort à Strasbourg trottant sur sa mule. Mais ce que je
ne puis me dispenser de dire, c'est que de tous les désirs qu'irrite
l'impatience, il n'en est point qui tourmente plus que la curiosité.
Les pauvres Strasbourgeois en firent la cruelle épreuve. Ils avoient
à-peu-près calculé le temps où l'étranger devoit paroître.
Ils l'attendirent jusqu'à la nuit, il ne vint point. Ils imaginoient que
quelque chose d'extraordinaire l'avoit retenu.
L'espoir les berça ainsi pendant un jour, deux jours, trois jours; une
nuit, deux nuits, trois nuits, et ce ne fut enfin que le quatrième jour
au soir qu'ils prirent, le parti de rentrer dans la ville.
Mais, hélas! le destin leur avoit réservé un accident bien plus étrange.
Cette révolution fit un bruit prodigieux dans toute l'Europe. Les
gazettes du temps, les historiens qui les ont copiées depuis, ont
entrepris d'en développer les causes; mais ils ne l'ont jamais fait.
Je vais, dit Slawkembergius, les faire connoître en deux mots, et,
par-là, je mettrai fin à mon conte: c'en sera la péroraison.
Il n'est personne qui n'ait entendu parler du fameux système de
monarchie universelle, que l'on proposa à Louis XIV, sous le ministère
du grand Colbert, l'an de grace 1664. On sait aussi que le début des
opérations qui devoient concourir à réaliser ce célèbre projet, étoit de
s'emparer de Strasbourg, parce qu'on se facilitoit par-là le moyen
d'entrer en tout temps dans la Suabe et de troubler toute l'Allemagne.
Ce fut en conséquence de ce plan que Strasbourg fut pris. Mais il est si
peu d'historiens qui soient assez heureux pour pénétrer les véritables
causes des révolutions qu'ils décrivent! Le vulgaire va les chercher
trop loin; les politiques trop près: la vérité se trouve entre ces deux
extrémités...
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Ce ne fut point cette cause, dit un autre avec ostentation, qui
occasionna la chute des Strasbourgeois. Elle doit à jamais servir
d'exemple à tous les peuples libres, de bien administrer les fonds du
trésor public. Les Strasbourgeois avoient anticipé sur leurs revenus;
ils ne purent faire face aux dépenses ordinaires, qu'en multipliant les
impôts. Ils épuisèrent toutes leurs ressources, et devinrent enfin si
foibles, que leurs portes s'ouvrirent à la France.
Hélas! hélas! s'écrie Slawkembergius, en haussant les épaules de pitié à
la lecture de ces bouffissures historiques. Ce ne fut point les François
qui ouvrirent les portes de Strasbourg, ce fut la curiosité. Les
François épioient le moment favorable de la surprendre; peu s'en fallut
qu'il ne tentassent cette expédition au milieu de la catastase de cette
histoire. Ils apprirent que les Strasbourgeois avoient quitté la ville
pour aller sur la route de Francfort, et ils vinrent occuper leur place.
Hélas! hélas! s'écrie encore Slawkembergius du ton le plus lamentable,
c'est la première forteresse dont, à ma connoissance, un nez ait causé
la perte; mais je crains bien que ce ne soit pas la dernière.
Cherchez donc à présent la vérité dans l'histoire! Pauvres dupes que
nous sommes, ou de l'opinion de ceux qui l'écrivent, ou du misérable
petit intérêt qui les domine... que gagnons-nous à leur lecture? Hélas!
hélas! puisque j'en suis aux exclamations, nous n'apprenons qu'à nous
mentir à nous-mêmes. Mais heureusement que je me sers depuis long-temps
d'un préservatif bien sûr contre ce péché; c'est que, grâces à Dieu, je
ne lis pas d'autre histoire que celle de Dom Quichotte.