II.

Julie, idole de mon...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces vers étoient certainement fort beaux, et ce fut bien dommage,

s'écrie Slawkembergius, que le seigneur Diégo, inquiet sur la rime qui

devoit suivre, ne sût si Julie étoit l'idole de son cœur ou de son ame.

Rien n'est si cruel pour un homme de génie, que d'être asservi à l'usage

d'un mot dont la redondance peut, à la vérité, flatter l'oreille, mais

dont l'absurdité heurte le plus souvent la raison. On conçoit que son

génie étoit arrêté par la rime qui devoit suivre... C'est le diable que

la rime... Et quand elle fait perdre une chose aussi intéressante que

devoit l'être ce chef-d'œuvre du seigneur Diégo, on est tenté de

souhaiter que l'on renouvelle la fameuse loi, qui, sous le règne de

Henri IV, défendit _à tous auteurs de rimailler_.

Ce superbe morceau de poésie lyrique, qui eût mérité d'être gravé en

lettres d'or, et de faire le pendant à _l'ode sur la navigation_, cette

ode si fameuse que les _commissaires de l'amirauté_ payèrent si cher

l'an passé à notre poëte lauréat, resta malheureusement au bout du

charbon qui en avoit tracé la première strophe.

Quoi qu'il en soit, le seigneur Dom Diégo fut arrêté tout court dans son

élan poétique... Il essaya quelques autres tournures; mais soit qu'il

fût lent à faire des vers, ou que le garçon d'écurie fût prompt à seller

les chevaux, toujours est-il vrai qu'il n'avoit encore rien trouvé

lorsqu'on vint l'avertir que sa mule et le cheval de Fernandès étoient à

la porte. Il abandonna son chef-d'œuvre, et les voilà partis...

Ils passèrent le Rhin, traversèrent l'Alsace et arrivèrent à Lyon. Les

médecins avoient épargné Julie: soutenue par l'amour et par son cher

Diégo, elle franchit avec lui les Pyrénées. Ils dormoient déjà depuis

deux nuits sur le même oreiller à Valladolid, lorsque les

Strasbourgeois, l'abbesse de Quedleimbergh et ses quatre grandes

dignitaires attendoient l'inconnu sur le chemin de Francfort.

Je suppose que mes lecteurs savent un peu de tout; il n'est donc pas

fort nécessaire que je leur apprenne que tandis que Diégo étoit en

Espagne caressant sa belle, il étoit très-difficile de le rencontrer sur

la route de Francfort à Strasbourg trottant sur sa mule. Mais ce que je

ne puis me dispenser de dire, c'est que de tous les désirs qu'irrite

l'impatience, il n'en est point qui tourmente plus que la curiosité.

Les pauvres Strasbourgeois en firent la cruelle épreuve. Ils avoient

à-peu-près calculé le temps où l'étranger devoit paroître.

Ils l'attendirent jusqu'à la nuit, il ne vint point. Ils imaginoient que

quelque chose d'extraordinaire l'avoit retenu.

L'espoir les berça ainsi pendant un jour, deux jours, trois jours; une

nuit, deux nuits, trois nuits, et ce ne fut enfin que le quatrième jour

au soir qu'ils prirent, le parti de rentrer dans la ville.

Mais, hélas! le destin leur avoit réservé un accident bien plus étrange.

Cette révolution fit un bruit prodigieux dans toute l'Europe. Les

gazettes du temps, les historiens qui les ont copiées depuis, ont

entrepris d'en développer les causes; mais ils ne l'ont jamais fait.

Je vais, dit Slawkembergius, les faire connoître en deux mots, et,

par-là, je mettrai fin à mon conte: c'en sera la péroraison.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler du fameux système de

monarchie universelle, que l'on proposa à Louis XIV, sous le ministère

du grand Colbert, l'an de grace 1664. On sait aussi que le début des

opérations qui devoient concourir à réaliser ce célèbre projet, étoit de

s'emparer de Strasbourg, parce qu'on se facilitoit par-là le moyen

d'entrer en tout temps dans la Suabe et de troubler toute l'Allemagne.

Ce fut en conséquence de ce plan que Strasbourg fut pris. Mais il est si

peu d'historiens qui soient assez heureux pour pénétrer les véritables

causes des révolutions qu'ils décrivent! Le vulgaire va les chercher

trop loin; les politiques trop près: la vérité se trouve entre ces deux

extrémités...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce ne fut point cette cause, dit un autre avec ostentation, qui

occasionna la chute des Strasbourgeois. Elle doit à jamais servir

d'exemple à tous les peuples libres, de bien administrer les fonds du

trésor public. Les Strasbourgeois avoient anticipé sur leurs revenus;

ils ne purent faire face aux dépenses ordinaires, qu'en multipliant les

impôts. Ils épuisèrent toutes leurs ressources, et devinrent enfin si

foibles, que leurs portes s'ouvrirent à la France.

Hélas! hélas! s'écrie Slawkembergius, en haussant les épaules de pitié à

la lecture de ces bouffissures historiques. Ce ne fut point les François

qui ouvrirent les portes de Strasbourg, ce fut la curiosité. Les

François épioient le moment favorable de la surprendre; peu s'en fallut

qu'il ne tentassent cette expédition au milieu de la catastase de cette

histoire. Ils apprirent que les Strasbourgeois avoient quitté la ville

pour aller sur la route de Francfort, et ils vinrent occuper leur place.

Hélas! hélas! s'écrie encore Slawkembergius du ton le plus lamentable,

c'est la première forteresse dont, à ma connoissance, un nez ait causé

la perte; mais je crains bien que ce ne soit pas la dernière.

Cherchez donc à présent la vérité dans l'histoire! Pauvres dupes que

nous sommes, ou de l'opinion de ceux qui l'écrivent, ou du misérable

petit intérêt qui les domine... que gagnons-nous à leur lecture? Hélas!

hélas! puisque j'en suis aux exclamations, nous n'apprenons qu'à nous

mentir à nous-mêmes. Mais heureusement que je me sers depuis long-temps

d'un préservatif bien sûr contre ce péché; c'est que, grâces à Dieu, je

ne lis pas d'autre histoire que celle de Dom Quichotte.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 81 / 162 题