CHAPITRE LI.

_Mon propre désespoir._

Depuis le premier moment que je me suis assis pour écrire ma vie pour

l'amusement du public, et mes opinions pour son instruction, un nuage

s'est insensiblement épaissi sur la tête de mon père. Un torrent de

petits maux et de petits chagrins s'est déchaîné contre lui; ce n'est

pas une seule chose, comme il l'a observé lui-même, qui a contrarié ses

idées. Tout s'y est opposé, tout les a traversées, et l'orage est enfin

fondu sur lui.

Je n'entre à présent dans cette partie de mon histoire qu'avec les idées

les plus mélancoliques dont un cœur sympathique puisse être affecté. Mes

fibres se relâchent. Je sens à chaque ligne que j'écris un abattement,

une foiblesse qui à peine me permet de continuer. La vîtesse de mon

pouls se rallentit, et cette gaieté si vive, qui chaque jour de ma vie

m'excitoit à dire, ou à écrire mille et mille choses plus ou moins

saillantes, est presque entièrement disparue. Je viens de m'apercevoir

que je n'avois trempé ma plume dans mon encre qu'avec un air de

circonspection, de tranquillité, de solennité qui m'étoit tout-à-fait

étranger. O Dieu! quel changement! que je suis différent de ce que

j'étois! malheureux Tristram! ta plume tombe sans que tu puisses la

retenir, ton encre jaillit sur ta table, sur tes livres, sur ton papier,

et tu laisses tout perdre, comme si ta plume, ta table, ton papier et

tes livres ne te coûtoient rien!...

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 66 / 162 题