CHAPITRE XLVI.

_La Promenade nocturne._

Je l'ai déjà dit, Trim n'imita point mon oncle Tobie; il n'étoit pas

homme à quitter une si belle partie.

Cependant il étoit trop attaché à son maître pour ne pas craindre de lui

déplaire en retournant dans une maison où il n'alloit plus, et il

changea de batterie. Au lieu d'un siége en forme qu'il avoit commencé,

il se contenta d'un simple blocus. Cette métamorphose lui coûta, il

n'aimoit pas à faire moins quand il pouvoit faire plus: mais enfin, il

s'y accoutuma.

Sa chère Brigite sortoit de temps en temps pour aller faire ses

provisions dans le village: elle s'échappoit même quelque fois le soir

quand la belle veuve étoit couchée.

Quel plaisir lorsqu'il la rencontroit! Comme il lui sourioit! avec quel

air de tendresse il la considéroit!

Eh bien? ma chère, comment te portes-tu, lui disoit-il, en lui serrant

la main?

Fort bien.

J'en suis charmé: que je t'embrasse!

Eh! eh! tout doux?

Ah! oui, c'est du miel.

Mais, si l'on nous voyoit!

Tu as raison, les méchantes langues en jaseroient.

Et Trim, qui n'auroit pas voulu pour le plus gros de ses canons que l'on

pût dire la moindre chose de sa chère Brigite, la quittoit.

Les choses restèrent à-peu-près ainsi pendant cinq ans. Elles remplirent

tout le temps qui s'écoula entre la démolition de Dunkerque en 1713, et

la fin des campagnes de mon oncle Tobie sur le Boulingrin, en 1718.

Trim étoit dans l'habitude, après avoir couché mon oncle Tobie, d'aller

voir s'il ne s'étoit rien passé d'extraordinaire aux fortifications; et

souvent, quand il faisoit clair de lune, il s'embusquoit dans la haie du

Boulingrin, pour guetter sa chère Brigite et observer ses mouvemens.

Il pensoit, comme de raison, qu'il n'y avoit rien dans le monde qui

méritât mieux d'être vu, que les glorieux ouvrages qu'il avoit faits

sous les ordres de mon oncle Tobie. Un soir que la lune brilloit dans

tout son plein, que l'air étoit calme, que tout dormoit, excepté lui et

sa chère Brigite; (du moins ils le croyoient) il l'excita à venir voir

les fortifications. Elle s'en défendit d'abord: mais l'idée de n'être

point vue, qui influe toujours si vivement sur l'esprit des femmes,

seconda les instances de Trim, et la voilà qui entre avec lui dans le

Boulingrin.

Cela ne se fit pas assez secrètement pour que la renommée, avec ses cent

trompettes, n'en portât la nouvelle de tous côtés. Elle vint frapper les

oreilles de mon père dès le lendemain matin à son réveil; et sans

compter les conjectures malignes, on y joignit la circonstance

lamentable de la destruction complette du pont-levis curieux que mon

oncle avoit fait faire sur le fossé, d'après la méthode hollandaise. Il

étoit tellement fracassé, qu'il n'en étoit pas resté deux morceaux dans

leur assemblage.

Mon père, ainsi qu'on aura pu le remarquer, n'avoit pas une prodigieuse

estime pour la marotte de mon oncle Tobie, et il ne lui arrivoit jamais

d'échec dans ses entreprises, que ces accidens ne chatouillassent son

imagination outre mesure. Cependant, à moins que mon oncle Tobie ne le

vexât par quelque explosion guerrière, ils n'excitoient jamais que son

sourire. La triste aventure du pont-levis sembloit plus analogue que

toute autre à son humeur. Il s'en faisoit un fonds inépuisable de

plaisanterie et d'amusement.

Eh bien! disoit-il, mon cher Tobie, dis-moi donc sérieusement comment ce

désastre est arrivé? Peux-tu m'en taire ainsi toutes les circonstances?

Mais je vous ai déjà dit vingt fois, répliquoit mon oncle Tobie, oui,

vingt fois pour le moins, et mot pour mot, tout ce que Trim m'en avoit

raconté.

A toi donc, caporal, disoit mon père en se tournant vers lui: tu étois

le héros de la pièce, et tu sais mieux ce qui s'est passé qu'un autre.

Ah! monsieur, ce ne fut que par accident... Je montrois nos

fortifications à mamselle Brigite.

Et vous étiez trop près du fossé?

Oui, monsieur, et je glissai dedans.

Fort bien, Trim.

Et comme mamselle Brigite et moi étions bras-dessus, bras-dessous, je

l'entraînai malgré elle avec moi. Elle tomba à la renverse.

Et sur toi?

Oui, monsieur, parce que j'étois tombé le premier.

Et le pied de Trim, s'écria mon oncle en saisissant l'intervalle du

dialogue, se dirigeant vers la cuvette, il ne put se retenir, et il y

roula. Le choc fut si rude contre les fondemens du pont, que l'édifice

ne put résister. Il y avoit à parier mille contre un, que le pauvre

diable devoit se casser la jambe.

Oui vraiment, disoit mon père, une jambe, frère Tobie, est bientôt

cassée dans une pareille rencontre.

Et c'est ainsi, reprenoit Trim, que ce pont, monsieur, que vous aviez

vu, que vous aviez trouvé si beau, a été détruit, et réduit, pour ainsi

dire, en miettes.

Ce qui m'en console, disoit mon oncle, c'est qu'il ne t'en est point

arrivé de mal.

Je n'en avois pas moins de chagrin, moi, monsieur. Il n'a diminué que

quand j'ai su que la contusion que mamselle Brigite avoit reçue au haut

de la cuisse ne lui faisoit plus de douleur.

Ah! bon Dieu! frère, vous voyez, s'écrioit mon père, que seroit devenue

cette pauvre fille, si elle fût tombée la première?

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 61 / 162 题