Dans les gorges des montagnes, les crues et les inondations sont encore

bien autrement soudaines. Là, les pluies que laissent tomber les nuages

en se déchirant aux arêtes des rochers glissent aussitôt sur les

déclivités; de tous les couloirs, de tous les ravins, accourent les

filets d'eau et les torrents, pour se réunir en masse énorme dans les

grands cirques ouverts à l'origine de presque toutes les vallées. A

l'eau de pluie ou même aux amas de neige à demi fondue que la tiède

averse a détachée des pentes, se mêlent les débris fangeux, les

pierrailles, les quartiers de roche tombés des flancs de la montagne;

dans le lit où d'ordinaire un petit torrent d'eau pure bondit en

cascatelles argentines coule maintenant avec fracas une sorte de

bouillie, à demi liquide, à demi solide, qui est en même temps un déluge

et un écroulement. Ce sont là les phénomènes qui, dans la série des

temps, abaissent peu à peu les montagnes et les étendent en alluvions

horizontales sur les plaines et sur le fond des mers. Ces fontaines des

torrents finissent par avoir raison des plus hautes cimes; elles

renverseront les Andes et l'Himalaya; comme elles ont déjà renversé des

crêtes non moins élevées, que les géologues nous disent avoir existé

jadis.

Je me rappelle encore la terreur d'une nuit passée au bord de la Chirua,

petit torrent de la Sierra Nevada, dans les États-Unis de Colombie. La

journée avait été fort belle; seulement un orage avait éclaté à quelques

lieues de là dans les gorges supérieures de la montagne, et cet orage

même avait contribué à la beauté de la soirée: le soleil s'était couché

dans sa gloire et la splendeur de l'horizon empourpré avait été

rehaussée par l'étrange contraste de ces nuages sombres aux reflets

cuivreux, qui nous cachaient les cimes de quelques montagnes et d'où

l'on entendait sortir un roulement continu. Du reste, à la tombée de la

nuit, la violence de l'orage était brisée, le tonnerre se tut, les

derniers éclairs s'éteignirent, et bientôt la lune, apparaissant

au-dessus de la crête lointaine, sembla disperser dans le ciel les

lambeaux de nuées, de même qu'un navire écarte de sa proue les îlots

d'algues flottantes.

Plein de confiance, et fatigué par une longue course, je ne perdis point

mon temps à chercher un gîte. La plage de sable fin brillait aux rayons

de la lune et je voyais sans peine qu'elle m'offrirait une couche

agréable, plus douce et moins humide que l'herbe de la forêt; en outre

j'étais sûr de ne pas mettre dans les ténèbres la main sur un serpent

endormi, et contre tout autre animal, j'avais l'avantage de me trouver

dans un espace libre d'où je pouvais, à la moindre alerte, discerner mon

ennemi. Je me débarrassai de mon havresac pour en faire un coussin, je

débouclai ma ceinture, et la main sur mon couteau, je m'assoupis.

Heureusement, les moustiques ne cessèrent de troubler mon repos; tout en

dormant d'un sommeil indécis, je laissais mon oreille encore vaguement

ouverte aux bruits du dehors; j'entendais la fanfare triomphante des

moustiques et les glapissements des singes hurleurs. Mais voici qu'à ce

triste concert se mêle tout à coup un murmure grandissant comme celui

d'une foule lointaine: ce sont des sanglots, des gémissements, des cris

de désespoir. Mon rêve devient de plus en plus inquiet et se change en

cauchemar; je me réveille en sursaut. Il était temps: mes yeux,

écarquillés par la terreur, aperçurent en amont une sorte de muraille

mobile précédée d'une masse écumeuse et s'avançant vers moi avec la

vitesse d'un cheval au galop. C'est de ce mur d'eau, de boue et de

pierres que s'échappait le fracas, terrible maintenant, qui m'avait

réveillé. Je ramassai mon bagage à la hâte, et en quelques bonds j'eus

gravi la berge du torrent. Lorsque je me retournai, la débâcle

recouvrait déjà l'endroit où je venais de dormir. Les vagues heurtées et

tourbillonnantes passaient en sifflant; des blocs de rochers, poussés

par les eaux, se déplaçaient lentement comme des monstres réveillés de

leur sommeil et s'entre-choquaient avec un bruit sourd; des arbres

déracinés se redressaient hors de l'eau, plongeaient lourdement et se

brisaient entre les pierres roulées; les berges tremblaient incessamment

sous le choc des énormes projectiles que lançaient contre elles les eaux

en fureur.

Pendant toute la nuit, la Chirua continua de mugir, mais le fracas

s'amoindrit peu à peu; l'eau, noire de débris, devint plus claire, les

lourds rochers que poussait le flot, s'arrêtèrent au milieu du courant.

Lorsque les rayons du soleil répandirent à la surface du torrent leurs

premières traînées d'étincelles, il me sembla que l'eau avait assez

décru pour me permettre d'en tenter le passage et de continuer ma route:

ayant noué mes habits en une sorte de turban que j'enroulai autour de ma

tête, je me hasardai dans le flot, mais ce n'est point sans danger que

j'atteignis enfin l'autre bord. Le flot rapide faisait trembler mes

jambes et fléchir mes genoux, des rocs pointus me déchiraient les pieds,

de grosses pierres venaient me heurter, le courant me poussait vers les

rapides. Quand j'arrivai enfin sain et sauf sur l'autre rive, je

regrettai de n'avoir pas eu la bonne idée du paysan autrichien,

attendant naïvement sur le bord du Danube que le fleuve eût cessé de

couler: quelques heures après mon passage, la Chirua n'était plus qu'un

filet d'eau serpentant au milieu des pierres, et de bloc en bloc

j'aurais pu la franchir en quelques sauts.

Heureusement ces crues soudaines que l'on devrait nommer des avalanches

d'eau, changent d'allure à la base des montagnes. Dans la plaine, où la

déclivité du sol est relativement faible et même tout à fait

inappréciable au regard, la masse liquide du ruisseau perd de sa force

d'impulsion et cesse de pousser devant elle les débris écroulés des

escarpements: les blocs de rochers s'arrêtent les premiers, puis les

grosses pierres et les cailloux; à la fin, le torrent devenu ruisseau,

ne fait plus rouler que le gravier sur le fond du lit et ne porte en

suspension que le sable fin et l'argile ténue. La fureur du déluge se

calme, surtout après qu'il s'est mêlé à d'autres cours d'eau venus de

régions distantes où les pluies ne sont point tombées, du moins à la

même heure. Toutefois, en perdant de sa vitesse, le flot, sans cesse

accru par les nouveaux apports qui lui viennent des gorges supérieures,

doit nécessairement s'accumuler en masses plus considérables; il gagne

en largeur et en hauteur, il déborde de son lit trop étroit, et

s'épanche latéralement par-dessus les rivages; parfois, il transforme

les campagnes riveraines en un véritable lac, où les eaux apportées par

la crue se clarifient peu à peu en laissant tomber leurs alluvions.

Pendant plus ou moins longtemps, la nappe jaune ou rougeâtre du lac

remplace la verdure des prairies, jusqu'à ce qu'enfin la couche liquide

ait pénétré dans le sol, ait été changée en vapeur, ou bien soit

rentrée, après la crue, dans le lit du ruisseau.

Durant l'inondation, le petit cours d'eau, oubliant ses habitudes

pacifiques, se met à ravager et à détruire. Il emporte ses ponts,

recreuse son lit, déplace ses remous et ses rapides, nivelle ses

cascades, rase les parties de la berge qui s'opposent à sa marche, évide

des grottes profondes à la base des falaises. Les herbes du fond sont

arrachées, emportées en longs amas, et s'arrêtent aux rameaux des

arbres; plus tard on les retrouve enroulées à cinq et six mètres du sol,

ou suspendues à l'extrémité des branches comme les nids de certains

oiseaux d'Amérique. Les trous, les terriers des rives s'emplissent d'eau

ou bien s'effondrent sous la pression du courant; les animaux, qui

s'enfuient à l'aventure, se noient ou sont dévorés par les oiseaux de

proie et les bêtes de la forêt; les cultures de l'homme sont dévastées

et couvertes de fange. Pour le «dur laboureur,» qui a concentré tout son

amour sur la semence germant dans le sol et sur la tige verte frémissant

au soleil, l'inondation, si belle, si majestueuse aux yeux de l'artiste,

est le spectacle le plus terrible qu'il soit forcé de contempler.

Que sont pourtant ces petites oscillations annuelles, ces crues et ces

baisses de niveau, comparées aux changements qui se sont accomplis

pendant la série des âges? A des milliers de siècles d'intervalle, les

fleuves peuvent devenir des ruisselets, et les ruisselets se transformer

en fleuves; les cours d'eau croissent et décroissent, se gonflent et se

dessèchent, oscillent incessamment avec les continents et les climats.

Tout change dans la nature. Le modelé des montagnes et des coteaux, les

sinuosités des vallées, les dentelures du rivage et tous les traits du

grand visage de la terre se modifient d'année en année. La chaleur

tantôt s'accroît et tantôt diminue; les pluies tombent à torrents

pendant un siècle, puis durant une autre période sont très-rares ou

manquent presque complétement sur un même point de la planète. Par suite

changent aussi les cours d'eau dont la direction et le volume dépendent

à la fois de toutes les conditions du relief et du climat.

Quant à notre ruisseau, il fut certainement jadis une large et profonde

rivière. La vallée, dont les prairies et les champs occupent aujourd'hui

toute la largeur, était remplie par les eaux et, sur les pentes opposées

des collines se voient encore d'anciennes berges, sculptées par le

courant. L'espace aérien dans lequel les arbres de la rive balancent

librement leurs têtes était occupé, jusqu'à vingt et trente mètres du

sol, par une masse liquide énorme roulant vers la mer avec une vitesse

de dix kilomètres à l'heure. C'est là du moins ce que nous ont dit des

géologues, après avoir fait remuer le sol par des paysans et regardé

longtemps dans la plaine et sur le versant du coteau les sables, les

cailloux et les argiles charriés autrefois par le courant. La Seine,

paraît-il, roulait jadis dans ses grandes crues presque autant d'eau que

le Mississipi. Eh bien, notre ruisseau était puissant comme le Danube;

il eût porté des flottes, s'il eût existé à cette époque des hommes pour

en construire.

Ainsi, pour voir l'humble ruisseau tel qu'il était à un autre âge de la

planète, il faut nous transporter par la pensée sur quelque grand fleuve

de l'Amérique du Sud. Combien le spectacle se trouve changé tout à coup!

Je me trouve seul, oublié, sur un îlot de sable, au milieu des eaux. En

amont, en aval, je ne vois plus même la terre; la courbe vaporeuse de

l'horizon unit la nappe grise du fleuve et la rondeur du ciel. L'une des

rives est tellement éloignée que je n'en distingue point les sinuosités

et que les arbres me paraissent se dresser au-dessus du flot comme une

muraille de verdure. L'autre rive est rapprochée; mais la forêt empêche

de voir les ondulations du sol: là, point d'échappée entre les troncs

qui permette de voir des prairies, des champs, des rochers; les fûts

pressés des arbres, les branchages entremêlés, les lianes et les nappes

de feuilles des plantes parasites bornent complétement la vue. La masse

de verdure, uniforme et grandiose, paraît sans limites: on dirait

qu'au-dessous du ciel bleu, la surface entière de la terre n'offre que

des arbres et de l'eau. Devant moi, coule le fleuve rapide, inexorable:

bien différent du ruisseau charmant qui babille et murmure, il coule

vers la mer sans fracas, presque sans bruit, mais avec une sorte de

fureur; qu'il rencontre un obstacle, aussitôt ses eaux se contournent en

puissants tourbillons où plongent les objets entraînés pour reparaître à

une grande distance au delà. Des arbres flottants, des herbes, emportés

au fil du courant, se suivent en longues processions; parfois un

tonnerre se fait entendre, c'est l'écroulement d'un lambeau de forêt que

les eaux avaient minée. Travaillant sans cesse à l'oeuvre, le fleuve

détruit et renouvelle constamment ses rivages, ses îles, ses bancs de

sable; comme l'ouragan, comme la tempête, il est une force de la nature

modifiant à vue d'oeil l'apparence extérieure de la terre.

Peut-être dans l'avenir, ce cours d'eau, qui fut un fleuve et qui est

maintenant un simple ruisseau, se desséchera-t-il assez pour qu'un

passereau même puisse venir le boire. Le changement des rivages

continentaux, l'abaissement graduel des hauteurs qui arrêtent les nuages

de pluie et de neige, la marche différente que les vents humides

suivront dans l'espace, le partage du bassin actuel en plusieurs vallées

distinctes, enfin l'ouverture de canaux souterrains dans lesquels

s'engouffreront les eaux peuvent avoir pour résultat l'assèchement des

sources et la disparition complète du ruisseau. C'est ainsi que dans les

déserts d'Afrique et d'Arabie, nombre de fleuves, autrefois

considérables, ont cessé d'exister: leur lit s'est empli de sable et les

indigènes ne les connaissent que par des traditions incertaines. Ce sont

les chrétiens, disent-ils, qui ont fait disparaître ces eaux par leurs

opérations magiques, et les vallées seront à jamais desséchées si

quelque nécromancien puissant ne rouvre pas les fontaines. Parmi ces

fleuves maudits du Sahara il en est dont les vallées ont des centaines

et des milliers de kilomètres de longueur. Là où roulaient autrefois

d'énormes masses d'eau qui ont creusé le sol, le voyageur dort

paisiblement pendant les nuits; quand il veut étancher sa soif, il n'a

d'autre ressource que de creuser le sable de sa lance pour y chercher

une goutte d'eau, qu'il ne trouve pas toujours.

CHAPITRE XI

LES RIVES ET LES ILOTS

Il n'est pas besoin de remonter par l'imagination à des milliers de

siècles en arrière pour voir le ruisseau, si modeste aujourd'hui,

modifier la forme de ses rivages et déplacer son cours. Même pendant sa

période d'étiage, alors que ses eaux sont au niveau le plus bas et

cheminent lentement entre des touffes d'herbes aquatiques à demi

desséchées, il ne cesse de travailler à changer son lit et à renouveler

ainsi, dans la mesure de ses forces, l'aspect de la nature. Si ce n'est

aux endroits où l'homme intervient pour régulariser la pente, nettoyer

le fond et remplacer les rivages de terre friable par des palissades et

des digues de pierre, le ruisseau, toujours désireux de changement,

trouve le moyen de détruire peu à peu ses bords pour en reconstruire de

nouveaux; même là où des murailles l'ont dompté en apparence, il n'en

cherche pas moins à faire sa trouée: il ronge la pierre, descelle

sournoisement les assises, déchausse les fondations, et tout à coup le

voilà, devenu libre, qui recommence à vaguer dans les champs.

Ces incessantes transformations de ses rives, le ruisseau les accomplit

par un double travail: d'un côté, il démolit en emportant grains de

sable, molécules d'argile, débris menuisés de rochers, fragments de

racines usées par le flot; de l'autre côté, il édifie en déposant tous

ces restes en une couche qui s'élève peu à peu du fond de l'eau. Ainsi

le courant, troublé par les alluvions dont il se charge dans ses

érosions, travaille sans cesse à se clarifier de nouveau; dès qu'il se

ralentit, il s'épure. Peu de spectacles sont plus gracieux à suivre que

celui des nuages d'alluvions transportés par le flot: ils cachent le

fond de leurs tourbillons épais et jaunâtres, mais peu à peu ils

deviennent plus légers, ce ne sont bientôt plus que des brumes

indistinctes, puis ils s'évanouissent et l'eau reprend toute sa

limpidité.

Dans les bassins où l'eau tournoie avec lenteur, l'épuration s'accomplit

à la fois sur le fond et à la surface. Les débris de limon, les

feuilles, les racines, les branches, imprégnées d'eau et tout alourdies,

tombent et se déposent en bancs de vase. A la superficie, les graines

des arbres, le pollen des plantes, les substances organiques en

décomposition s'amassent en une couche grisâtre, que grossissent

incessamment les flocons d'écume arrivant en îles, en îlots, en

archipels épars. Autour de cette couche, assez épaisse pour cacher l'eau

profonde, s'étend une pellicule transparente d'une excessive minceur,

formée par des matières huileuses d'origine animale ou végétale. Sous le

reflet de la lumière, cette pellicule brille de toutes les nuances de

l'arc-en-ciel; elle flotte sur l'eau comme un léger voile d'or, de

pourpre, d'azur, et pourtant ce n'est pour ainsi dire qu'un rien

visible, car les physiciens qui en ont mesuré l'épaisseur l'évaluent à

peine à quelques millionièmes de millimètre. Parfois un soudain

bouillonnement rompt cette couche irisée, et de petites nappes d'eau

pure se dessinent en noir comme des lacs sur le fond coloré. Quant aux

strates d'écume, les unes se plissent le long du rivage, les autres se

reploient sur elles-mêmes sous l'impulsion du flot tournoyant, se

recourbent en demi-cercles, en spirales, en ondulations bizarres. Par

ses plis et replis d'écume, par ses couleurs diverses, ses taches, ses

mouchetures, la surface du bassin ressemble à une couche de marbre poli,

et, d'ailleurs, nul doute que les couleurs et les dessins si élégants

des marbres et d'autres roches somptueusement nuancées, ne soient dus,

comme les sinuosités de l'écume, aux lents mouvements des eaux déposant

leurs alluvions.

Tous ces débris, aussi légers qu'ils soient, contribuent à exhausser le

fond, et tôt ou tard, après des années ou des siècles, ils émergent de

nouveau, et régénérant le terrain, se couvrent de végétation. Ce travail

se fait lentement, mais il ne s'en fait pas moins, et chaque année,

chaque jour, la forme du lit se trouve changée par ces dépôts continus.

Partout où un obstacle retarde la force du courant, le flot ralenti

cesse de pousser en avant les grains de sable du fond, et laisse tomber

les molécules d'argile qu'il tenait suspendues. Qu'une pierre éboulée,

qu'un arbre échoué, qu'un paquet de roseaux trouble la régularité du

lit, aussitôt la partie tranquille du ruisseau située en aval déposera

un petit banc de sable au-devant de cette digue, qui plus tard peut-être

se transformera en îlot. Sur toutes les pointes basses où l'eau glisse

et se traîne avec effort, les dépôts s'accumulent, les joncs prennent

naissance et les rives exhaussées des petites péninsules gagnent

incessamment sur la nappe du ruisseau.

Clarifié sans relâche par les aspérités du fond et de ses bords, le

courant qu'avaient troublé en amont des eaux de pluie ou des

épanchements de boue reprendrait bien vite sa pureté complète si dans sa

marche serpentine il ne démolissait pas d'un côté autant qu'il

reconstruit de l'autre. Il s'attarde et se purifie sur les longues

pointes sablonneuses, mais il se précipite de tout son élan contre les

hautes berges et les sape à la base pour se charger de nouveaux

matériaux. De courbe en courbe et de rive en rive, il alterne dans sa

besogne. Il rend à droite ce qu'il a pris à gauche: le rhythme des

méandres se complète par celui du travail.

Dans les prairies qui ne sont protégées ni par une digue ni par une

rangée d'arbres contre les efforts du ruisseau, les berges friables sont

facilement démolies. L'eau qui vient les frapper les creuse en dessous;

mais pendant quelque temps, les racines entremêlées du gazon retiennent

la couche supérieure surplombant en corniche au-dessus de l'abîme.

C'était notre grande joie, à nous tous, gamins du village, de courir

adroitement le long de cette bordure tremblante, de la faire s'écrouler

d'un coup de pied par énormes fragments et de nous enfuir assez tôt pour

ne pas être entraînés dans sa chute. C'étaient de grands cris de joie

lorsqu'une lourde masse de terre se détachait avec bruit et troublait au

loin le courant; mais plus d'une fois aussi la série de nos exploits se

termina par un plongeon imprévu et le malheureux naufragé, soudain calmé

dans sa folle joie, s'en allait tout penaud dans la cabane d'un paysan

pour y faire sécher ses habits à un feu de sarments improvisé.

Après les falaises de roche dure, les rives qui résistent le mieux à la

force du courant sont celles que défend une puissante rangée d'arbres.

Aunes, vergnes ou peupliers, ils servent pendant longtemps de remparts

contre les invasions de l'eau. Leurs racines, enfoncées profondément

dans la berge, sont comme autant de pilotis, tandis que les radicelles

s'agitant comme d'étranges chevelures et se déployant en longs faisceaux

du rose le plus tendre, plongent au fond du lit et par leurs milliers de

fibres, s'étalent en véritables nattes. Lors des crues, quand la masse

du courant a dissous et enlevé une partie de la terre qui entourait ces

bouquets de petites racines, celles-ci n'en retardent pas moins la

vitesse de l'eau, elles arrêtent les molécules de limon, les forcent à

se déposer dans leurs interstices et remplacent par une couche de vase

le rivage précédent. Ainsi protégées, les berges que menace la violence

du flot se maintiennent longtemps et même pendant des siècles;

dépourvues de végétation, elles changeraient constamment.

Néanmoins, le temps fait toujours son oeuvre. Par suite d'un éboulis ou

des travaux souterrains de quelque animal, la rive finit par présenter

un point faible auquel le courant s'attaque pour tourner les palissades

naturelles qui l'arrêtent. Les racines des arbres sont déchaussées, le

vide se fait au-dessous, et par suite le tronc, privé d'un point

d'appui, se penche vers le ruisseau. Mais alors, c'est l'arbre lui-même

qui, par sa masse et le poids de son branchage, travaille à sa propre

ruine. Les longues racines qui rampent sous le sol de la prairie doivent

résister à un effort de plus en plus grand; elles cèdent sur un point,

puis sur un autre, et l'arbre s'abaisse d'autant plus. Des lézardes

s'ouvrent dans le sol travaillé par la tension croissante des câbles

souterrains qui retiennent le géant; l'eau de pluie s'introduit dans ces

fissures et les élargit; autour du tronc se creuse une dépression

circulaire qui facilite encore le déchaussement des maîtresses racines.

En un jour de tempête ou d'inondation, leur résistance finit par être

vaincue: les attaches se brisent, le colosse s'écroule avec fracas, en

ébranchant les arbres de la rive opposée sur lesquels il s'abat;

lui-même, rompant quelques-uns de ses rameaux supérieurs, en enfonce

profondément les tronçons dans le sol ébranlé. Il est devenu maintenant

un gracieux pont rustique sur lequel on peut s'aventurer sans crainte.

Il est vrai que l'accès en est assez difficile. D'un côté, l'entrée du

pont est défendue par l'énorme éventail des racines arrachées et par

l'amas de terre et de cailloux qui en remplissent les intervalles; de

l'autre, les branches entremêlées et les éclats de bois obstruent le

passage.

Dans une contrée vierge, où l'homme laisse, sans y intervenir,

s'accomplir en leur temps les phénomènes de la nature, l'arbre resterait

ainsi couché en travers du ruisseau pendant des années jusqu'à ce que

l'eau changeât de cours, ou que le tronc, percé par les insectes,

s'écroulât en poussière. En nos pays civilisés, c'est le cultivateur qui

dépèce les racines à coups de hache, qui enlève le fût de l'arbre et

débarrasse le sol de ses débris. Bientôt, tout le bois qui peut se

vendre en beaux écus ou s'utiliser dans le foyer est emporté: il ne

reste plus que des fragments de racines souterraines; toutefois l'eau,

changeant de cours, finira tôt ou tard par entraîner la terre qui les

entoure et par les laisser isolées dans le lit du ruisseau. Depuis de

longues années déjà, les branches de l'arbre ont été détaillées en

fagots et le tronc débité en planches, mais on voit jaillir du milieu de

l'eau les tronçons de quelques anciennes racines pareilles à une rangée

de pieux. La bonne nature a caché sous une gracieuse enveloppe verte les

déchirures du bois: sur ce vieux débris spongieux une forêt de mousses

prospère comme un bosquet de palmiers sur une île de l'océan. Tel

fragment de souche se revêt, à la place de son écorce, de tout un monde

de plantes gaies et verdoyantes.

[Illustration: LA PASSERELLE. (PAGE 176.)]

Avant que la hache avide du bûcheron ait détaillé en poutrelles, en

pieux et en copeaux l'arbre renversé, nous avons encore bien des jours

heureux pendant lesquels nous pouvons nous hasarder sur la gracieuse

passerelle, toute festonnée de guirlandes de lierre trempant dans le

courant. La traversée n'offre point de péril, car le tronc est large et

l'on pourrait au besoin y ramper en s'aidant de ses mains; mais on

préfère passer d'une rive à l'autre en se tenant debout et en se servant

de ses bras comme d'un balancier. C'est une joie de changer ainsi de

rivage à son gré, de s'asseoir tantôt à l'ombre des vergnes, tantôt au

pied des saules, d'aller de la prairie déjà fauchée et pleine de la

senteur des foins à la pelouse encore toute diaprée de ses fleurs. Et

puis on se revoit par l'imagination aux premiers siècles de l'humanité

naissante, alors que le sauvage, trop inhabile pour construire lui-même

des ponts sur les ruisseaux, se servait comme nous de ceux que lui

fournissait la bonne nature.

Histoire d'un ruisseau · 第 6 / 12 段