bien autrement soudaines. Là, les pluies que laissent tomber les nuages
en se déchirant aux arêtes des rochers glissent aussitôt sur les
déclivités; de tous les couloirs, de tous les ravins, accourent les
filets d'eau et les torrents, pour se réunir en masse énorme dans les
grands cirques ouverts à l'origine de presque toutes les vallées. A
l'eau de pluie ou même aux amas de neige à demi fondue que la tiède
averse a détachée des pentes, se mêlent les débris fangeux, les
pierrailles, les quartiers de roche tombés des flancs de la montagne;
dans le lit où d'ordinaire un petit torrent d'eau pure bondit en
cascatelles argentines coule maintenant avec fracas une sorte de
bouillie, à demi liquide, à demi solide, qui est en même temps un déluge
et un écroulement. Ce sont là les phénomènes qui, dans la série des
temps, abaissent peu à peu les montagnes et les étendent en alluvions
horizontales sur les plaines et sur le fond des mers. Ces fontaines des
torrents finissent par avoir raison des plus hautes cimes; elles
renverseront les Andes et l'Himalaya; comme elles ont déjà renversé des
crêtes non moins élevées, que les géologues nous disent avoir existé
jadis.
Je me rappelle encore la terreur d'une nuit passée au bord de la Chirua,
petit torrent de la Sierra Nevada, dans les États-Unis de Colombie. La
journée avait été fort belle; seulement un orage avait éclaté à quelques
lieues de là dans les gorges supérieures de la montagne, et cet orage
même avait contribué à la beauté de la soirée: le soleil s'était couché
dans sa gloire et la splendeur de l'horizon empourpré avait été
rehaussée par l'étrange contraste de ces nuages sombres aux reflets
cuivreux, qui nous cachaient les cimes de quelques montagnes et d'où
l'on entendait sortir un roulement continu. Du reste, à la tombée de la
nuit, la violence de l'orage était brisée, le tonnerre se tut, les
derniers éclairs s'éteignirent, et bientôt la lune, apparaissant
au-dessus de la crête lointaine, sembla disperser dans le ciel les
lambeaux de nuées, de même qu'un navire écarte de sa proue les îlots
d'algues flottantes.
Plein de confiance, et fatigué par une longue course, je ne perdis point
mon temps à chercher un gîte. La plage de sable fin brillait aux rayons
de la lune et je voyais sans peine qu'elle m'offrirait une couche
agréable, plus douce et moins humide que l'herbe de la forêt; en outre
j'étais sûr de ne pas mettre dans les ténèbres la main sur un serpent
endormi, et contre tout autre animal, j'avais l'avantage de me trouver
dans un espace libre d'où je pouvais, à la moindre alerte, discerner mon
ennemi. Je me débarrassai de mon havresac pour en faire un coussin, je
débouclai ma ceinture, et la main sur mon couteau, je m'assoupis.
Heureusement, les moustiques ne cessèrent de troubler mon repos; tout en
dormant d'un sommeil indécis, je laissais mon oreille encore vaguement
ouverte aux bruits du dehors; j'entendais la fanfare triomphante des
moustiques et les glapissements des singes hurleurs. Mais voici qu'à ce
triste concert se mêle tout à coup un murmure grandissant comme celui
d'une foule lointaine: ce sont des sanglots, des gémissements, des cris
de désespoir. Mon rêve devient de plus en plus inquiet et se change en
cauchemar; je me réveille en sursaut. Il était temps: mes yeux,
écarquillés par la terreur, aperçurent en amont une sorte de muraille
mobile précédée d'une masse écumeuse et s'avançant vers moi avec la
vitesse d'un cheval au galop. C'est de ce mur d'eau, de boue et de
pierres que s'échappait le fracas, terrible maintenant, qui m'avait
réveillé. Je ramassai mon bagage à la hâte, et en quelques bonds j'eus
gravi la berge du torrent. Lorsque je me retournai, la débâcle
recouvrait déjà l'endroit où je venais de dormir. Les vagues heurtées et
tourbillonnantes passaient en sifflant; des blocs de rochers, poussés
par les eaux, se déplaçaient lentement comme des monstres réveillés de
leur sommeil et s'entre-choquaient avec un bruit sourd; des arbres
déracinés se redressaient hors de l'eau, plongeaient lourdement et se
brisaient entre les pierres roulées; les berges tremblaient incessamment
sous le choc des énormes projectiles que lançaient contre elles les eaux
en fureur.
Pendant toute la nuit, la Chirua continua de mugir, mais le fracas
s'amoindrit peu à peu; l'eau, noire de débris, devint plus claire, les
lourds rochers que poussait le flot, s'arrêtèrent au milieu du courant.
Lorsque les rayons du soleil répandirent à la surface du torrent leurs
premières traînées d'étincelles, il me sembla que l'eau avait assez
décru pour me permettre d'en tenter le passage et de continuer ma route:
ayant noué mes habits en une sorte de turban que j'enroulai autour de ma
tête, je me hasardai dans le flot, mais ce n'est point sans danger que
j'atteignis enfin l'autre bord. Le flot rapide faisait trembler mes
jambes et fléchir mes genoux, des rocs pointus me déchiraient les pieds,
de grosses pierres venaient me heurter, le courant me poussait vers les
rapides. Quand j'arrivai enfin sain et sauf sur l'autre rive, je
regrettai de n'avoir pas eu la bonne idée du paysan autrichien,
attendant naïvement sur le bord du Danube que le fleuve eût cessé de
couler: quelques heures après mon passage, la Chirua n'était plus qu'un
filet d'eau serpentant au milieu des pierres, et de bloc en bloc
j'aurais pu la franchir en quelques sauts.
Heureusement ces crues soudaines que l'on devrait nommer des avalanches
d'eau, changent d'allure à la base des montagnes. Dans la plaine, où la
déclivité du sol est relativement faible et même tout à fait
inappréciable au regard, la masse liquide du ruisseau perd de sa force
d'impulsion et cesse de pousser devant elle les débris écroulés des
escarpements: les blocs de rochers s'arrêtent les premiers, puis les
grosses pierres et les cailloux; à la fin, le torrent devenu ruisseau,
ne fait plus rouler que le gravier sur le fond du lit et ne porte en
suspension que le sable fin et l'argile ténue. La fureur du déluge se
calme, surtout après qu'il s'est mêlé à d'autres cours d'eau venus de
régions distantes où les pluies ne sont point tombées, du moins à la
même heure. Toutefois, en perdant de sa vitesse, le flot, sans cesse
accru par les nouveaux apports qui lui viennent des gorges supérieures,
doit nécessairement s'accumuler en masses plus considérables; il gagne
en largeur et en hauteur, il déborde de son lit trop étroit, et
s'épanche latéralement par-dessus les rivages; parfois, il transforme
les campagnes riveraines en un véritable lac, où les eaux apportées par
la crue se clarifient peu à peu en laissant tomber leurs alluvions.
Pendant plus ou moins longtemps, la nappe jaune ou rougeâtre du lac
remplace la verdure des prairies, jusqu'à ce qu'enfin la couche liquide
ait pénétré dans le sol, ait été changée en vapeur, ou bien soit
rentrée, après la crue, dans le lit du ruisseau.
Durant l'inondation, le petit cours d'eau, oubliant ses habitudes
pacifiques, se met à ravager et à détruire. Il emporte ses ponts,
recreuse son lit, déplace ses remous et ses rapides, nivelle ses
cascades, rase les parties de la berge qui s'opposent à sa marche, évide
des grottes profondes à la base des falaises. Les herbes du fond sont
arrachées, emportées en longs amas, et s'arrêtent aux rameaux des
arbres; plus tard on les retrouve enroulées à cinq et six mètres du sol,
ou suspendues à l'extrémité des branches comme les nids de certains
oiseaux d'Amérique. Les trous, les terriers des rives s'emplissent d'eau
ou bien s'effondrent sous la pression du courant; les animaux, qui
s'enfuient à l'aventure, se noient ou sont dévorés par les oiseaux de
proie et les bêtes de la forêt; les cultures de l'homme sont dévastées
et couvertes de fange. Pour le «dur laboureur,» qui a concentré tout son
amour sur la semence germant dans le sol et sur la tige verte frémissant
au soleil, l'inondation, si belle, si majestueuse aux yeux de l'artiste,
est le spectacle le plus terrible qu'il soit forcé de contempler.
Que sont pourtant ces petites oscillations annuelles, ces crues et ces
baisses de niveau, comparées aux changements qui se sont accomplis
pendant la série des âges? A des milliers de siècles d'intervalle, les
fleuves peuvent devenir des ruisselets, et les ruisselets se transformer
en fleuves; les cours d'eau croissent et décroissent, se gonflent et se
dessèchent, oscillent incessamment avec les continents et les climats.
Tout change dans la nature. Le modelé des montagnes et des coteaux, les
sinuosités des vallées, les dentelures du rivage et tous les traits du
grand visage de la terre se modifient d'année en année. La chaleur
tantôt s'accroît et tantôt diminue; les pluies tombent à torrents
pendant un siècle, puis durant une autre période sont très-rares ou
manquent presque complétement sur un même point de la planète. Par suite
changent aussi les cours d'eau dont la direction et le volume dépendent
à la fois de toutes les conditions du relief et du climat.
Quant à notre ruisseau, il fut certainement jadis une large et profonde
rivière. La vallée, dont les prairies et les champs occupent aujourd'hui
toute la largeur, était remplie par les eaux et, sur les pentes opposées
des collines se voient encore d'anciennes berges, sculptées par le
courant. L'espace aérien dans lequel les arbres de la rive balancent
librement leurs têtes était occupé, jusqu'à vingt et trente mètres du
sol, par une masse liquide énorme roulant vers la mer avec une vitesse
de dix kilomètres à l'heure. C'est là du moins ce que nous ont dit des
géologues, après avoir fait remuer le sol par des paysans et regardé
longtemps dans la plaine et sur le versant du coteau les sables, les
cailloux et les argiles charriés autrefois par le courant. La Seine,
paraît-il, roulait jadis dans ses grandes crues presque autant d'eau que
le Mississipi. Eh bien, notre ruisseau était puissant comme le Danube;
il eût porté des flottes, s'il eût existé à cette époque des hommes pour
en construire.
Ainsi, pour voir l'humble ruisseau tel qu'il était à un autre âge de la
planète, il faut nous transporter par la pensée sur quelque grand fleuve
de l'Amérique du Sud. Combien le spectacle se trouve changé tout à coup!
Je me trouve seul, oublié, sur un îlot de sable, au milieu des eaux. En
amont, en aval, je ne vois plus même la terre; la courbe vaporeuse de
l'horizon unit la nappe grise du fleuve et la rondeur du ciel. L'une des
rives est tellement éloignée que je n'en distingue point les sinuosités
et que les arbres me paraissent se dresser au-dessus du flot comme une
muraille de verdure. L'autre rive est rapprochée; mais la forêt empêche
de voir les ondulations du sol: là, point d'échappée entre les troncs
qui permette de voir des prairies, des champs, des rochers; les fûts
pressés des arbres, les branchages entremêlés, les lianes et les nappes
de feuilles des plantes parasites bornent complétement la vue. La masse
de verdure, uniforme et grandiose, paraît sans limites: on dirait
qu'au-dessous du ciel bleu, la surface entière de la terre n'offre que
des arbres et de l'eau. Devant moi, coule le fleuve rapide, inexorable:
bien différent du ruisseau charmant qui babille et murmure, il coule
vers la mer sans fracas, presque sans bruit, mais avec une sorte de
fureur; qu'il rencontre un obstacle, aussitôt ses eaux se contournent en
puissants tourbillons où plongent les objets entraînés pour reparaître à
une grande distance au delà. Des arbres flottants, des herbes, emportés
au fil du courant, se suivent en longues processions; parfois un
tonnerre se fait entendre, c'est l'écroulement d'un lambeau de forêt que
les eaux avaient minée. Travaillant sans cesse à l'oeuvre, le fleuve
détruit et renouvelle constamment ses rivages, ses îles, ses bancs de
sable; comme l'ouragan, comme la tempête, il est une force de la nature
modifiant à vue d'oeil l'apparence extérieure de la terre.
Peut-être dans l'avenir, ce cours d'eau, qui fut un fleuve et qui est
maintenant un simple ruisseau, se desséchera-t-il assez pour qu'un
passereau même puisse venir le boire. Le changement des rivages
continentaux, l'abaissement graduel des hauteurs qui arrêtent les nuages
de pluie et de neige, la marche différente que les vents humides
suivront dans l'espace, le partage du bassin actuel en plusieurs vallées
distinctes, enfin l'ouverture de canaux souterrains dans lesquels
s'engouffreront les eaux peuvent avoir pour résultat l'assèchement des
sources et la disparition complète du ruisseau. C'est ainsi que dans les
déserts d'Afrique et d'Arabie, nombre de fleuves, autrefois
considérables, ont cessé d'exister: leur lit s'est empli de sable et les
indigènes ne les connaissent que par des traditions incertaines. Ce sont
les chrétiens, disent-ils, qui ont fait disparaître ces eaux par leurs
opérations magiques, et les vallées seront à jamais desséchées si
quelque nécromancien puissant ne rouvre pas les fontaines. Parmi ces
fleuves maudits du Sahara il en est dont les vallées ont des centaines
et des milliers de kilomètres de longueur. Là où roulaient autrefois
d'énormes masses d'eau qui ont creusé le sol, le voyageur dort
paisiblement pendant les nuits; quand il veut étancher sa soif, il n'a
d'autre ressource que de creuser le sable de sa lance pour y chercher
une goutte d'eau, qu'il ne trouve pas toujours.
CHAPITRE XI
LES RIVES ET LES ILOTS
Il n'est pas besoin de remonter par l'imagination à des milliers de
siècles en arrière pour voir le ruisseau, si modeste aujourd'hui,
modifier la forme de ses rivages et déplacer son cours. Même pendant sa
période d'étiage, alors que ses eaux sont au niveau le plus bas et
cheminent lentement entre des touffes d'herbes aquatiques à demi
desséchées, il ne cesse de travailler à changer son lit et à renouveler
ainsi, dans la mesure de ses forces, l'aspect de la nature. Si ce n'est
aux endroits où l'homme intervient pour régulariser la pente, nettoyer
le fond et remplacer les rivages de terre friable par des palissades et
des digues de pierre, le ruisseau, toujours désireux de changement,
trouve le moyen de détruire peu à peu ses bords pour en reconstruire de
nouveaux; même là où des murailles l'ont dompté en apparence, il n'en
cherche pas moins à faire sa trouée: il ronge la pierre, descelle
sournoisement les assises, déchausse les fondations, et tout à coup le
voilà, devenu libre, qui recommence à vaguer dans les champs.
Ces incessantes transformations de ses rives, le ruisseau les accomplit
par un double travail: d'un côté, il démolit en emportant grains de
sable, molécules d'argile, débris menuisés de rochers, fragments de
racines usées par le flot; de l'autre côté, il édifie en déposant tous
ces restes en une couche qui s'élève peu à peu du fond de l'eau. Ainsi
le courant, troublé par les alluvions dont il se charge dans ses
érosions, travaille sans cesse à se clarifier de nouveau; dès qu'il se
ralentit, il s'épure. Peu de spectacles sont plus gracieux à suivre que
celui des nuages d'alluvions transportés par le flot: ils cachent le
fond de leurs tourbillons épais et jaunâtres, mais peu à peu ils
deviennent plus légers, ce ne sont bientôt plus que des brumes
indistinctes, puis ils s'évanouissent et l'eau reprend toute sa
limpidité.
Dans les bassins où l'eau tournoie avec lenteur, l'épuration s'accomplit
à la fois sur le fond et à la surface. Les débris de limon, les
feuilles, les racines, les branches, imprégnées d'eau et tout alourdies,
tombent et se déposent en bancs de vase. A la superficie, les graines
des arbres, le pollen des plantes, les substances organiques en
décomposition s'amassent en une couche grisâtre, que grossissent
incessamment les flocons d'écume arrivant en îles, en îlots, en
archipels épars. Autour de cette couche, assez épaisse pour cacher l'eau
profonde, s'étend une pellicule transparente d'une excessive minceur,
formée par des matières huileuses d'origine animale ou végétale. Sous le
reflet de la lumière, cette pellicule brille de toutes les nuances de
l'arc-en-ciel; elle flotte sur l'eau comme un léger voile d'or, de
pourpre, d'azur, et pourtant ce n'est pour ainsi dire qu'un rien
visible, car les physiciens qui en ont mesuré l'épaisseur l'évaluent à
peine à quelques millionièmes de millimètre. Parfois un soudain
bouillonnement rompt cette couche irisée, et de petites nappes d'eau
pure se dessinent en noir comme des lacs sur le fond coloré. Quant aux
strates d'écume, les unes se plissent le long du rivage, les autres se
reploient sur elles-mêmes sous l'impulsion du flot tournoyant, se
recourbent en demi-cercles, en spirales, en ondulations bizarres. Par
ses plis et replis d'écume, par ses couleurs diverses, ses taches, ses
mouchetures, la surface du bassin ressemble à une couche de marbre poli,
et, d'ailleurs, nul doute que les couleurs et les dessins si élégants
des marbres et d'autres roches somptueusement nuancées, ne soient dus,
comme les sinuosités de l'écume, aux lents mouvements des eaux déposant
leurs alluvions.
Tous ces débris, aussi légers qu'ils soient, contribuent à exhausser le
fond, et tôt ou tard, après des années ou des siècles, ils émergent de
nouveau, et régénérant le terrain, se couvrent de végétation. Ce travail
se fait lentement, mais il ne s'en fait pas moins, et chaque année,
chaque jour, la forme du lit se trouve changée par ces dépôts continus.
Partout où un obstacle retarde la force du courant, le flot ralenti
cesse de pousser en avant les grains de sable du fond, et laisse tomber
les molécules d'argile qu'il tenait suspendues. Qu'une pierre éboulée,
qu'un arbre échoué, qu'un paquet de roseaux trouble la régularité du
lit, aussitôt la partie tranquille du ruisseau située en aval déposera
un petit banc de sable au-devant de cette digue, qui plus tard peut-être
se transformera en îlot. Sur toutes les pointes basses où l'eau glisse
et se traîne avec effort, les dépôts s'accumulent, les joncs prennent
naissance et les rives exhaussées des petites péninsules gagnent
incessamment sur la nappe du ruisseau.
Clarifié sans relâche par les aspérités du fond et de ses bords, le
courant qu'avaient troublé en amont des eaux de pluie ou des
épanchements de boue reprendrait bien vite sa pureté complète si dans sa
marche serpentine il ne démolissait pas d'un côté autant qu'il
reconstruit de l'autre. Il s'attarde et se purifie sur les longues
pointes sablonneuses, mais il se précipite de tout son élan contre les
hautes berges et les sape à la base pour se charger de nouveaux
matériaux. De courbe en courbe et de rive en rive, il alterne dans sa
besogne. Il rend à droite ce qu'il a pris à gauche: le rhythme des
méandres se complète par celui du travail.
Dans les prairies qui ne sont protégées ni par une digue ni par une
rangée d'arbres contre les efforts du ruisseau, les berges friables sont
facilement démolies. L'eau qui vient les frapper les creuse en dessous;
mais pendant quelque temps, les racines entremêlées du gazon retiennent
la couche supérieure surplombant en corniche au-dessus de l'abîme.
C'était notre grande joie, à nous tous, gamins du village, de courir
adroitement le long de cette bordure tremblante, de la faire s'écrouler
d'un coup de pied par énormes fragments et de nous enfuir assez tôt pour
ne pas être entraînés dans sa chute. C'étaient de grands cris de joie
lorsqu'une lourde masse de terre se détachait avec bruit et troublait au
loin le courant; mais plus d'une fois aussi la série de nos exploits se
termina par un plongeon imprévu et le malheureux naufragé, soudain calmé
dans sa folle joie, s'en allait tout penaud dans la cabane d'un paysan
pour y faire sécher ses habits à un feu de sarments improvisé.
Après les falaises de roche dure, les rives qui résistent le mieux à la
force du courant sont celles que défend une puissante rangée d'arbres.
Aunes, vergnes ou peupliers, ils servent pendant longtemps de remparts
contre les invasions de l'eau. Leurs racines, enfoncées profondément
dans la berge, sont comme autant de pilotis, tandis que les radicelles
s'agitant comme d'étranges chevelures et se déployant en longs faisceaux
du rose le plus tendre, plongent au fond du lit et par leurs milliers de
fibres, s'étalent en véritables nattes. Lors des crues, quand la masse
du courant a dissous et enlevé une partie de la terre qui entourait ces
bouquets de petites racines, celles-ci n'en retardent pas moins la
vitesse de l'eau, elles arrêtent les molécules de limon, les forcent à
se déposer dans leurs interstices et remplacent par une couche de vase
le rivage précédent. Ainsi protégées, les berges que menace la violence
du flot se maintiennent longtemps et même pendant des siècles;
dépourvues de végétation, elles changeraient constamment.
Néanmoins, le temps fait toujours son oeuvre. Par suite d'un éboulis ou
des travaux souterrains de quelque animal, la rive finit par présenter
un point faible auquel le courant s'attaque pour tourner les palissades
naturelles qui l'arrêtent. Les racines des arbres sont déchaussées, le
vide se fait au-dessous, et par suite le tronc, privé d'un point
d'appui, se penche vers le ruisseau. Mais alors, c'est l'arbre lui-même
qui, par sa masse et le poids de son branchage, travaille à sa propre
ruine. Les longues racines qui rampent sous le sol de la prairie doivent
résister à un effort de plus en plus grand; elles cèdent sur un point,
puis sur un autre, et l'arbre s'abaisse d'autant plus. Des lézardes
s'ouvrent dans le sol travaillé par la tension croissante des câbles
souterrains qui retiennent le géant; l'eau de pluie s'introduit dans ces
fissures et les élargit; autour du tronc se creuse une dépression
circulaire qui facilite encore le déchaussement des maîtresses racines.
En un jour de tempête ou d'inondation, leur résistance finit par être
vaincue: les attaches se brisent, le colosse s'écroule avec fracas, en
ébranchant les arbres de la rive opposée sur lesquels il s'abat;
lui-même, rompant quelques-uns de ses rameaux supérieurs, en enfonce
profondément les tronçons dans le sol ébranlé. Il est devenu maintenant
un gracieux pont rustique sur lequel on peut s'aventurer sans crainte.
Il est vrai que l'accès en est assez difficile. D'un côté, l'entrée du
pont est défendue par l'énorme éventail des racines arrachées et par
l'amas de terre et de cailloux qui en remplissent les intervalles; de
l'autre, les branches entremêlées et les éclats de bois obstruent le
passage.
Dans une contrée vierge, où l'homme laisse, sans y intervenir,
s'accomplir en leur temps les phénomènes de la nature, l'arbre resterait
ainsi couché en travers du ruisseau pendant des années jusqu'à ce que
l'eau changeât de cours, ou que le tronc, percé par les insectes,
s'écroulât en poussière. En nos pays civilisés, c'est le cultivateur qui
dépèce les racines à coups de hache, qui enlève le fût de l'arbre et
débarrasse le sol de ses débris. Bientôt, tout le bois qui peut se
vendre en beaux écus ou s'utiliser dans le foyer est emporté: il ne
reste plus que des fragments de racines souterraines; toutefois l'eau,
changeant de cours, finira tôt ou tard par entraîner la terre qui les
entoure et par les laisser isolées dans le lit du ruisseau. Depuis de
longues années déjà, les branches de l'arbre ont été détaillées en
fagots et le tronc débité en planches, mais on voit jaillir du milieu de
l'eau les tronçons de quelques anciennes racines pareilles à une rangée
de pieux. La bonne nature a caché sous une gracieuse enveloppe verte les
déchirures du bois: sur ce vieux débris spongieux une forêt de mousses
prospère comme un bosquet de palmiers sur une île de l'océan. Tel
fragment de souche se revêt, à la place de son écorce, de tout un monde
de plantes gaies et verdoyantes.
[Illustration: LA PASSERELLE. (PAGE 176.)]
Avant que la hache avide du bûcheron ait détaillé en poutrelles, en
pieux et en copeaux l'arbre renversé, nous avons encore bien des jours
heureux pendant lesquels nous pouvons nous hasarder sur la gracieuse
passerelle, toute festonnée de guirlandes de lierre trempant dans le
courant. La traversée n'offre point de péril, car le tronc est large et
l'on pourrait au besoin y ramper en s'aidant de ses mains; mais on
préfère passer d'une rive à l'autre en se tenant debout et en se servant
de ses bras comme d'un balancier. C'est une joie de changer ainsi de
rivage à son gré, de s'asseoir tantôt à l'ombre des vergnes, tantôt au
pied des saules, d'aller de la prairie déjà fauchée et pleine de la
senteur des foins à la pelouse encore toute diaprée de ses fleurs. Et
puis on se revoit par l'imagination aux premiers siècles de l'humanité
naissante, alors que le sauvage, trop inhabile pour construire lui-même
des ponts sur les ruisseaux, se servait comme nous de ceux que lui
fournissait la bonne nature.