large espace pour ruisseler comme au hasard, elles se réunissent, au
contraire, pour s'élancer en une masse compacte dans l'étroit passage
laissé entre deux pointes de roc. Déprimé sur les bords et gonflé au
milieu à cause de l'appel du courant, le ruisseau se rétrécit et se
bombe jusqu'à la corniche d'où il prend son élan. L'eau, emportée d'une
vitesse extrême, a perdu ses vaguelettes, ses petites ondulations;
toutes ses rides, allongées par la rapidité du flot, se sont changées en
autant de lignes perpendiculaires comme tracées par la pointe d'un
stylet. Semblable à une étoffe soyeuse qui se déploie, la nappe liquide
se détache de l'arête du rocher et se recourbe au-dessus d'une noire
allée au fond de laquelle bouillonnent les eaux. A la base de la
cataracte, c'est un chaos d'écume. La masse qui plonge se brise en
vagues entre-heurtées qui reviennent en tumulte au-devant de la gerbe
unie et s'acharnent contre elle comme pour l'escalader. Dans le gouffre
tonnant l'eau et l'air, entraînés en même temps par la trombe, se mêlent
confusément en une masse blanche qui s'agite sans fin: chaque flot,
changeant incessamment de forme, est un chaos dans le chaos. En
s'échappant du tourbillon, l'air emprisonné soulève des fusées de
gouttelettes qui s'élancent dans l'espace en brouillards et s'irisent au
soleil. Parfois aussi, enfermé sous la gerbe plongeante, il y entraîne
avec lui des nappes écumeuses que l'on voit à travers le flot bleu
s'agiter le long du rocher comme des spectres blanchâtres. Bien loin
encore en avant de la chute continue le bouillonnement du ruisseau. De
chaque côté tournoient de violents remous au fond desquels
s'entre-choquent des pierres, creusant pour les âges futurs des
«marmites de géants.» Sous la pression de l'orage qui la poursuit, l'eau
toute blanche et pétillante s'enfuit dans le canal; toutefois, elle se
ralentit peu à peu, elle prend une nuance d'un bleu laiteux comme celle
de l'opale, puis elle n'offre plus que de légères stries d'écume et
bientôt elle retrouve son calme et son azur. Rien ne rappelle plus la
chute soudaine du ruisseau, si ce n'est la fumée de gouttelettes que
l'on voit briller au loin sur la masse croulante et le mugissement
continu qui fait vibrer l'atmosphère.
Certes, la modeste cataracte du ruisseau n'est point une «mer qui tombe»
comme le saut du Niagara; mais, aussi petite qu'elle soit, elle n'en
laisse pas moins une impression de grandeur à celui qui sait la regarder
et ne passe pas indifférent. Irrésistible, implacable, comme si elle
était elle-même poussée par le destin, l'eau qui s'écoule est animée
d'une telle vitesse que la pensée ne peut la suivre: on croirait avoir
sous les yeux la moitié visible d'une large roue tournant incessamment
autour du rocher: à regarder cette nappe, toujours la même et toujours
renouvelée, on perd graduellement la notion des choses réelles. Mais
pour se sentir puissamment étreint par tout le vertige de la cascade,
c'est en amont qu'il faut regarder, au-dessus de l'endroit où l'eau
cesse de couler sur le fond et, décrivant sa courbe, plonge librement
dans l'espace. Les îlots d'écume, les feuilles entraînées arrivent
lentement sur la masse unie, comme des voyageurs dont rien ne trouble la
quiétude; puis, tout à coup, les voilà qui frémissent, qui tournent sur
eux-mêmes, et de plus en plus rapides, s'élancent dans un pli de l'eau
pour disparaître avec la chute. Ainsi, dans une procession sans fin,
tout ce qui descend à la surface de l'eau obéit à l'attraction du
gouffre: on voit ces objets s'enfuir comme des stries rapides, comme des
traits aussitôt évanouis qu'entrevus; le regard, entraîné lui-même sur
la pente par cette fuite désordonnée des feuilles et des archipels
d'écume, cherche à se reposer dans l'abîme vers lequel tout semble
marcher: c'est là, semble-t-il, dans le gouffre mugissant, que doit se
trouver la paix.
Parfois un insecte qui se débat dans le courant ou qui cherche à monter
sur une feuille flottante arrive, lui aussi, lentement porté vers le
précipice. Il agite les pattes et les antennes en désespéré, il se ploie
et se tord dans tous les sens; mais dès qu'il a senti l'attraction
terrible, dès qu'il a commencé de décrire avec la masse de l'eau la
grande courbe de la chute, il arrête soudain ses mouvements, il se
laisse entraîner et s'abandonne à la destinée. C'est ainsi qu'un Indien
et sa femme, ramant dans leur pirogue en amont de la cataracte du
Niagara, furent saisis par un remous violent et portés vers les chutes.
Longtemps ils essayèrent de lutter contre la pression terrible;
longtemps, les spectateurs angoissés qui couraient le long du rivage
purent croire que les deux rameurs tiendraient tête au courant et
parviendraient à le remonter; mais non, la pirogue est vaincue dans son
effort; elle cède, cède de plus en plus; elle descend en dérive sur le
flot; elle approche de la courbe terrible, tout espoir est perdu. Alors
les deux Indiens cessent de ramer, ils croisent les bras, regardent avec
sérénité l'espace qui tourbillonne autour d'eux, et fiers jusque dans la
mort, comme il convient à des héros, ils s'engouffrent dans la trombe
immense.
Vue par le regard de la science dans l'infinité des âges, la cascade
elle-même n'est pas un phénomène moins fugitif que ces insectes et ces
êtres humains emportés dans le gouffre, car elle aussi a commencé, elle
aussi doit disparaître. A la surface de la terre, tout naît, vieillit et
se renouvelle comme la planète elle-même. Toute vallée, lorsqu'elle
livra pour la première fois passage au fleuve ou au ruisseau qui la
parcourt, était bien plus accidentée qu'elle ne l'est actuellement:
succession bizarre de fissures et de bassins, elle n'offrait qu'une
série de lacs unis et de cascades plongeantes; mais peu à peu la pente
s'est égalisée, les lacs se sont remplis d'alluvions, les cascades qui
creusent graduellement le rocher se sont changées en rapides, puis en
courants pacifiques. Tôt ou tard, le ruisseau s'écoulera d'un flot égal
vers la mer. A la fin, toute inégalité devrait disparaître, si la terre,
en vieillissant d'un côté, ne rajeunissait pas de l'autre. S'il est des
montagnes qui s'abaissent, rongées par les intempéries, il en est aussi
qui s'élèvent, poussées vers la lumière par les forces souterraines;
tandis que des fleuves tarissent lentement, bus par le désert, des
torrents naissent et grandissent; des cascades s'oblitèrent, mais
d'autres, après avoir rompu les parois qui les retenaient, s'épanchent
de lacs élevés et se déploient en voiles légers ou en puissantes gerbes
sur le flanc des monts.
CHAPITRE IX
LES SINUOSITÉS ET LES REMOUS
Puisque des rochers de la montagne à la plaine basse, le sol, remanié
par les eaux pendant la série des âges, s'incline en pente régulière
vers le bord de l'océan, le ruisseau, semble-t-il, devrait s'écouler en
ligne droite, entraîné par son poids; mais au contraire, son cours est
une succession de courbes. La ligne droite est une pure abstraction de
l'esprit, et comme le point mathématique, autre chimère, n'a d'existence
que pour les géomètres. Dans les profondeurs des cieux, le soleil, les
satellites, les comètes, tourbillonnent en rondes immenses; sur notre
boule planétaire, emportée comme toutes les autres dans une spirale
d'ellipses infinies, les ouragans, les trombes, les vents, les moindres
souffles de l'atmosphère se propagent en tournoyant; les eaux de la mer
se plissent et se déroulent en lames arrondies; toutes les formes
organiques, animaux et plantes, n'offrent dans leurs cellules et leurs
vaisseaux que des surfaces courbes et des sinuosités; même les durs
cristaux, regardés à travers le microscope, n'ont plus ces plans
réguliers, ces arêtes inflexibles qu'ils ont sous notre oeil nu: les
dents, les flèches, les spicules, les stries des minéraux et des
organismes infiniment petits révèlent les molles ondulations de leurs
contours sous le regard de l'instrument qui les scrute. Partout où se
produit un mouvement, dans la pierre aussi bien que dans tous les autres
corps et dans l'ensemble des mondes, ce mouvement, résultant de
plusieurs forces, s'accomplit suivant une direction curviligne.
Quant au ruisselet et aux eaux qui l'emplissent, nul besoin n'est de
s'armer les yeux d'un microscope pour en voir les sinuosités et les
tourbillons. Dans le lit, tortueux lui-même, et sous les arbres qui
l'ombragent, tout se meut en cercles, en remous, en spirales: les herbes
du fond, chevelures onduleuses, les rides de la surface, les libellules
qui volent au-dessus des joncs, qui se rencontrent, puis se séparent
pour se rencontrer encore, les moucherons qui tournoient dans une ronde
sans fin, le vent qui passe en dessinant en noir sur la nappe brillante
des bouffées circulaires; je ne vois que courbes gracieusement
entre-croisées, que cercles enlacés, que figures aux contours flottants.
Ainsi que l'indiquent les plongeons et les émersions successives de la
feuille entraînée, l'eau qui vient de descendre vers le fond, remonte
par une nouvelle courbe vers la surface, s'étale à la lumière, puis
disparaît encore au-dessous de courbes liquides, qui, elles aussi,
viennent de couler sur le fond du lit. Sous l'impulsion du courant, les
molécules d'eau changent incessamment leur position respective; elles se
dirigent vers la droite, mais une autre molécule les faits dévier à
gauche. Dans le lit commun, chaque gouttelette a son cours particulier,
bizarre série de courbes verticales, horizontales, obliques, comprises
dans les grands méandres du ruisseau: c'est ainsi que les circuits d'une
planète se développent dans l'immense orbite du système solaire qui les
entraîne.
Pris dans son ensemble, le ruisseau tout entier se déplace de côté et
d'autre comme les gouttes qui le composent. Sa masse, arrêtée par
quelque roche ou par un tronc d'arbre placé en travers du lit, glisse
latéralement et va se heurter contre une berge. Repoussée par
l'obstacle, elle rebondit vers la rive opposée, la frappe, et de nouveau
rejetée obliquement, s'élance en sens inverse. Ainsi le courant se porte
incessamment d'un bord à l'autre par courbes successives: de la source à
l'embouchure, c'est un long ricochet de l'eau entre les deux rivages.
Les rondeurs convexes et concaves alternent le long des bords: c'est un
rhythme, une musique pour le regard.
D'ailleurs, la régularité des courbes n'est point mathématique; les
méandres varient de forme à l'infini suivant la nature des terrains, la
déclivité du sol, la violence du courant, les débris roulés sur le fond
du lit. Entre les parois de rochers, les angles sont faiblement
arrondis, les tournants soudains; l'eau, impuissante à sculpter
profondément les assises de pierre, revient brusquement sur elle-même:
dans les montagnes surtout, là où la pente du lit est très-considérable,
le torrent enfermé dans les défilés se jette de droite et de gauche par
élans successifs, comme un animal poursuivi qui cherche à déjouer le
chasseur. Dans la plaine, les berges consolidées par les racines des
grands arbres résistent aussi pendant longtemps à l'action du courant,
et dans maints endroits le canal du ruisseau n'offre que de faibles
sinuosités sur une longue étendue: en se retenant de la main à une forte
branche et en se penchant au-dessus du flot, on voit se développer au
loin, comme dans une allée, la perspective des troncs et des branches
reflétée dans l'eau, çà et là rayée de lumière; toutefois là aussi,
l'avenue, presque droite en apparence, finit par aboutir à un méandre,
auquel succèdent d'autres tours et détours, jusqu'à ce que le ruisseau
se mêle aux eaux d'un fleuve pour aller s'engloutir dans la mer.
Les cours d'eau qui présentent de la manière la plus charmante cette
succession rhythmée des anses et des presqu'îles sont les torrents
étalés à l'aise dans un large lit de sables ou de galets et les
ruisseaux ou les rivières qui coulent dans les prairies, entre des
berges sablonneuses, s'éboulant facilement sous la pression du flot.
Tels sont les bords de notre ruisseau dans presque toute la partie de
son cours qui commence au sortir des montagnes. Comme tant d'autres eaux
courantes chantées par les poëtes, il rappelle à l'imagination le
serpent qui glisse dans l'herbe en déroulant ses anneaux. Vu du haut
d'une colline, les méandres brillent à la lumière comme les plis et les
replis de couleuvres aux reflets argentés; seulement, plus grands que
les dragons de l'antique mythologie, ces gigantesques serpents ont pour
lit une vallée qui s'étend à perte de vue, depuis les montagnes
jusqu'aux plaines basses ou même aux plages sablonneuses de l'océan.
Dans presque toutes les contrées du monde, les campagnards ont
naturellement eu l'idée d'assimiler la source du ruisseau à la tête de
l'immense animal: la fontaine jaillissante est pour eux le Chef de
l'Eau, _Ras el Aïn_. Ainsi la rivière de Drot, dans le midi de la
France, serpente du village de Cap-Drot ou Chef-Drot, qui le domine à la
source, à celui de Cau-Drot ou Queue-Drot, qu'il baigne à son embouchure
dans la Garonne.
Comme notre ruisseau, comme toutes les rivières et tous les fleuves,
comme ce tortueux Méandre d'Asie qui a donné son nom aux sinuosités des
cours d'eau, les ruisselets de quelques mètres de longueur qui se
creusent sur la plage de l'océan après le reflux de la marée ont aussi
la forme serpentine la plus gracieuse. Chacun de ces petits sillons avec
les affluents presque imperceptibles qui le rejoignent se dessine sur le
sol comme l'image d'un arbuste aux tremblotantes ramures. D'une seule de
ses vagues qui s'écroule avec fracas sur le bord, la puissante mer
recouvre d'une couche de sable tous ces petits systèmes de fleuves en
miniature; mais les filets d'eau qui redescendent se creusent de nouveau
un chemin, et leurs lits, larges de quelques millimètres à peine, se
développent de nouveau en une série d'ondulations régulières. Qu'un trou
se creuse dans le sable au-dessus de quelque débris roulé par le flot ou
de la retraite d'un animal marin, et le petit torrent de gouttelettes
entraîné vers cet entonnoir y disparaît en tournoyant avec un mouvement
analogue à celui d'une vis. De même quand le microscope nous révèle les
mystères de la simple goutte à peine visible à l'oeil nu, qu'y
voyons-nous, sinon des courants sinueux et des remous circulaires, comme
dans les fleuves et dans le grand océan? Le voyage de l'eau qui descend
de la montagne vers la mer se fait par un circuit de courbes
s'entre-croisant à l'infini. Est-ce pour cela que la légende germanique
nous représente les ondines des ruisseaux planant la nuit en vastes
rondes et rasant du pied la nappe des fontaines?
C'est au-dessus des remous et des tourbillons que les danses de ces
nymphes entrevues par les poëtes doivent être interminables, car l'eau y
tournoie sans fin comme en un cercle qui n'a point d'issue. Au pied
d'une cascade, un promontoire de rocher, assiégé par le torrent d'écume,
protége de sa masse un bassin tranquille où tournoient ainsi les eaux
rejetées latéralement par le flot. Rien de plus gai à première vue, et
de plus attristant à la longue que le spectacle offert par le mouvement
d'un objet qui s'est égaré dans le remous en tombant avec la cascade. Un
gland de chêne encore muni de sa cupule vient d'être entraîné par la
chute et reparaît au milieu de l'écume. Pendant quelques instants, il
semble s'enfuir avec le courant, mais un flot oblique le pousse à
l'écart, il entre dans le remous et, rasant la base du rocher, retourne
peu à peu vers la cascade. Déjà il se trouve dans le conflit des eaux
entre-choquées, néanmoins il avance toujours, et bientôt il arrive sous
le poids du ruisseau qui s'écroule; alors, comme animé d'une volonté
soudaine, il pirouette et s'engouffre en tournoyant. Plus bas, il
reparaît avec les eaux calmes, mais pour recommencer sa ronde, et
s'enfuir encore sous le choc d'une nouvelle douche. Parfois, il s'élance
si loin qu'on le croit sur le point d'échapper définitivement à l'appel
du remous; il semble se décider à partir en compagnie d'un petit flocon
d'écume; mais non, il hésite encore, puis, comme un navire armé de son
gouvernail, il tourne de nouveau le cap vers la cascade et reprend son
mouvement gyratoire. Peut-être cette ronde sans fin durera-t-elle
jusqu'à ce que la cupule se détache du gland et que celui-ci,
entièrement imprégné d'eau, tombe au fond du lit pour s'y désagréger peu
à peu et s'y transformer en vase. On trouve quelquefois sur le bord du
ruisseau d'étranges boules hérissées de piquants comme des châtaignes
encore sur l'arbre: ce sont des amas d'épines qui se sont agglomérées en
tournoyant dans un remous.
Lors des grandes crues du ruisseau, alors que ses eaux entraînent au
loin non-seulement des glands de chêne, des branchilles et des épines,
mais aussi des arbres entiers, c'est dans le tourbillon du bassin que
finit, du moins pour un temps, l'odyssée des troncs voyageurs. Un matin,
quelques amis et moi nous étions allés visiter la cascade pour en voir
briller aux premiers rayons du soleil l'écume nuancée de rose. Un grand
sapin, ébranché par ses chocs contre les pierres, tournoyait lourdement
dans le gouffre. Jeunes et fort ignorants encore des choses de la
nature, nous regardions avec étonnement les soubresauts et les plongeons
de la masse énorme. Sans trêve, sans repos, le tronc ballotté des eaux
allait de la cascade au rocher et revenait du rocher à la cascade: là,
il roulait sur lui-même, se perdait un instant dans l'ouragan d'eau et
d'écume, puis reparaissait au loin en se dressant hors de l'abîme comme
un mât de navire naufragé. Retombant avec bruit, il flottait lentement
jusqu'à l'extrémité du bassin, et se heurtait contre une paroi qui le
renvoyait vers la cataracte. Symbole des malheureux que poursuit
l'inexorable destin, il tournait, tournait sans cesse comme la bête
féroce enfermée dans une étroite cage de fer. Pourtant nous attendions
naïvement qu'il voulût bien sortir du cercle fatal et flotter vers la
vallée sur le courant; secrètement irrités contre lui de ce qu'il tardât
si longtemps à continuer son voyage, nous nous étions promis d'attendre
son départ pour aller savourer en triomphe notre déjeuner. Mais hélas!
le monstre ne mit point de terme à ses rondes et à ses plongeons, et
pressés par la faim, nous dûmes nous résigner à partir honteusement, en
jetant un dernier regard de courroux sur le tronc d'arbre qui tournoyait
toujours. Avant de se décider au départ, il attendait que le courant eût
changé de niveau.
Non-seulement l'eau s'écoule par des sinuosités sans fin, méandres,
tourbillons et remous, mais aussi toute impulsion venue du dehors se
propage en courbes et en rondeurs à la surface du ruisseau. Qu'une
feuille tombe d'un arbre, qu'un grain de sable se détache de la berge,
et sous le poids du faible objet, l'eau se plisse légèrement. Autour de
la dépression, se dresse un rebord circulaire, entouré lui-même par une
petite fosse. Un second anneau concentrique, puis un troisième, puis un
autre et d'autres encore se forment autour du premier; la surface
entière du ruisseau se couvre de ronds, de plus en plus larges, espacés,
indistincts. En frappant contre le rivage, chaque ourlet de l'eau se
réfléchit en sens inverse et croise les vaguelettes qui le suivaient;
d'autres séries de plis produits par la chute d'un nouveau grain de
sable ou par un tourbillonnement de l'onde s'entremêlent aux premiers:
une multitude de lignes, se propageant dans tous les sens, s'élèvent et
s'abaissent comme les mailles d'un réseau dont le regard exercé peut
seul distinguer la trame. Comparées à la largeur du ruisseau, ces
faibles ondulations sont des milliers de fois plus hautes que les plus
fortes vagues roulant à la surface de la mer. Réfléchis par la nappe
mouvante, les arbres du bord, les branchages entre-croisés, les nuages
du ciel se balancent, se tordent, se déplacent en ondulations
rhythmiques: l'immensité de l'espace semble danser sur le flot
scintillant.
Si la masse liquide du ruisseau n'était pas entraînée vers la mer et
restait immobile comme celle d'un lac ou d'un étang, chaque vaguelette
concentrique s'y développerait en un rond d'une régularité parfaite;
mais le courant est rapide, les molécules d'eau se déplacent sans cesse,
et par conséquent le cercle régulier, comme la ligne droite, devient une
pure abstraction. De cette déformation des cercles résulte une variété
de plus dans l'entre-croisement des rides. Les inégalités du courant qui
entraîne le système entier des ondulations modifient les courbes, soit
en les rapprochant, soit en les éloignant les unes des autres: un
obstacle comprime et fronce les vaguelettes; une impulsion rapide les
écarte, les allonge, en polit la surface: aux dimensions de chaque
intervalle entre les rides on pourrait calculer exactement la vitesse de
tous les petits courants partiels qui composent le grand courant. Sur
les hauts fonds où chaque caillou sert de digue pour arrêter le flot, où
chaque passage entre deux galets est une écluse à travers laquelle l'eau
se précipite, la nappe du ruisseau se trouve divisée en un nombre infini
de petits triangles sphériques, réseau de rides qui est en même temps un
réseau de lumière et qui fait vibrer et scintiller les pierres
éclatantes du fond.
D'ailleurs, ce ne sont pas seulement des corps inertes qui rident la
surface du ruisseau, ce sont aussi des êtres vivants qui, en se
déplaçant eux-mêmes, déplacent constamment le centre des ondulations. Un
poisson qui passe comme un dard donne à l'ensemble des vibrations la
forme d'un ovale très-allongé; l'insecte patineur, qui s'avance par
élans successifs, laisse derrière lui deux sillages obliques enfermant
des cercles inégaux; une autre bestiole, une abeille peut-être, tombée
du haut d'un arbre, se débat en tournoyant et en agitant ses ailes d'une
telle vitesse que l'eau est ridée d'une myriade de lignes vibrantes
entre-croisant leurs innombrables cercles: la bizarre figure de
géométrie qui s'agite avec tant de vivacité est lentement emportée par
le fil du courant; mais voici qu'elle disparaît tout à coup. D'une
bouchée, un poisson vient d'avaler l'insecte et d'arrêter tout son
cortége de lignes tournoyantes.
Et moi aussi, tranquille contemplateur du ruisseau et de ses merveilles,
je puis varier à l'infini l'aspect de la surface liquide en laissant ma
main tremper dans le flot. Je la promène au hasard et chacun de ses
mouvements modifie les ondulations de la nappe changeante. Les rides,
les remous, les bouillonnements se déplacent; tout le régime du cours
d'eau varie à ma volonté suivant la position de mon bras, et ces
vaguelettes qui se forment sous mes yeux, je les vois se reployer vers
le courant, se mêler à d'autres ondulations, et de plus en plus
affaiblies, mais toujours reconnaissables, se propager jusqu'au tournant
du ruisseau. La vue de toutes ces rides obéissantes à l'impulsion de ma
main réveille en moi une sorte de joie tranquille mêlée à je ne sais
quelle mélancolie. Les petites ondulations que je provoque à la surface
de l'eau se propagent au loin, et de vague en vague, jusque dans
l'espace indistinct. De même toute pensée vigoureuse, toute parole
ferme, tout effort dans le grand combat de la justice et de la liberté
se répercutent, souvent à l'insu de nous-mêmes, d'homme en homme, de
peuple en peuple et pendant la longue suite des âges jusqu'au plus
lointain avenir. Mais si je me place à un autre point de vue et que
j'envisage de haut la succession des choses, alors l'histoire de
l'humanité tout entière n'est plus, suivant l'expression de Helmholz,
qu'une ride presque imperceptible sur la mer sans bornes des temps.
CHAPITRE X
L'INONDATION
Pendant de longues heures de promenade nous suivons du regard le fil du
courant, et bien rarement la surface du ruisseau change à nos yeux.
C'est toujours aux mêmes endroits, semble-t-il, que les feuilles en
dérive entrent dans le remous et plongent en tournoyant; c'est aux mêmes
endroits que l'eau s'étale en nappes, se plie en ondulations, se
redresse en vagues, se précipite en rapides; c'est à la même hauteur, on
le croirait du moins, que trempent les racines des vergnes et que la
fleur du myosotis baigne dans l'eau transparente.
Pourtant la masse d'eau change sans cesse, et en même temps changent
aussi la place des tourbillons, la forme des nappes et des ondulations,
la hauteur des cascatelles, l'immersion des plantes et des racines
d'arbres. Il serait facile d'apercevoir toutes ces petites variations du
flot si au lieu de mesurer l'eau d'un regard distrait, on en constatait
la hauteur au moyen d'instruments de précision. D'ailleurs, si les
oscillations du ruisseau sont très-faibles pendant les beaux jours,
alors qu'on aime à se promener au bord de l'eau courante, elles sont au
contraire fortes et soudaines après les brusques changements de
température et les grandes averses. Que malgré la pluie, le vent et
l'orage, on ne craigne pas de s'installer sur la rive, à l'abri précaire
qu'offre le tronc d'un saule creusé par le temps, et l'on verra combien
le ruisseau peut se gonfler avec rapidité, comment il double la vitesse
de son courant, emplit son lit jusqu'aux bords et dépasse les berges
pour se déverser sur les champs en culture.