Pour une fois, si je voulais bien oublier des noms, des voix, de très
loin peut-être, sur ma solitude viendraient se projeter, ce soir, des
ombres mauves, non, pas même mauves, mais gris de lin, des ombres mêlées
dans un seul bonheur et marquant le sol d’une confidence légère.
Alors qu’importe si dans la ville antérieure vinrent des hommes, des
femmes aux mauvaises intentions. Un temps, ce fut la tourmente, qui,
majeure, déracinait tout et que je n’osais nommer, car seul le mot haine
eût convenu. Poignets tordus, grands yeux qui m’imploriez et mes dents
réjouies de mordre, une canne levée certain soir sur un dos qui avait
froid et des flammes d’un même feu qui ne s’éteignait point, vacillant
de l’un à l’autre des charbons rougis, sanglante nourriture. Puis il y
eut surtout le petit matin dont se givra l’incendie nocturne.
* * * * *
Toute la nuit, femme aux yeux couleur de fleuve, toute la nuit on avait
dansé chez vous et vous aviez été plus pâle, plus bleue dans la pourpre
d’un rêve. Or voici qu’il était parti, celui qui avait régné sur la fête
car il ne savait marcher sans danser, non plus que parler sans chanter.
Il s’en était allé loin de vous, loin de moi, parmi les autres, sans
rien savoir, ni vouloir d’eux, comme un enfant, comme un fauve. Dehors,
c’était une nuit couleur d’iris noir et semblable aux tentations qui
faisaient son visage triangulaire, son regard liquide et ses lèvres plus
habiles à frémir que des ailes.
L’heure était venue pourtant des pensées libérées. Trop las pour mentir
encore, avant de chavirer à nouveau dans la vie qui recommence en bas
sur le trottoir et au milieu des rues, les créatures parviennent à ce
point du temps où il est possible de se comprendre.
Se comprendre, se prendre et non avec des mots ou des doigts, mais par
la grâce de ces antennes invisibles qui font des cœurs, à l’aube, les
plus étranges libellules.
Et vous, femme, parce que, disiez-vous, l’heure avait sonné des pensées
libérées, vous ne cachiez plus rien de votre angoisse et puis, tout à
coup, grâce aux lumières, aux boissons, prétendiez qu’il ne fallait plus
avoir peur, que vous n’aviez plus peur. A vous seule vous essayiez de
refaire le monde et, au milieu d’une fusion que les autres ne
percevaient pas et dont vous apaisiez les éléments, vous alliez,
semblable en votre impassibilité, à Dieu le septième jour. Hélas! au
petit matin, il ne restait que des verres à moitié vidés, nos frissons
et des courants d’air. Vous redevenez la créature frileuse d’un monde
dont tout à l’heure vous ordonniez la féerie. Vous me tendez la main, me
donnez à sentir comme elle est froide et soupirez: Il est parti.
Oui, la fête finie, nous sommes seuls, seul à seul. Vous ricanez, car
vous avez vu nos deux noms, deux murs parallèles et très proches, mais
qui montent de chaque côté de l’impasse sans se toucher. Vous ricanez.
Un jour commence qui ne connaîtra ni le repos ni le pardon. Dehors, il y
a de longues raies roses dans le ciel. Qui donc a griffé l’aube? Vous
grelottez, et affirmez en même temps: «Je n’ai pas froid», puis
m’interrogez: _Oui, mais lui, où est-il?_
Parti l’enfant qui sait danser et plaire et morte la féerie dont il nous
tenta. Les taches du ciel ne sont point celles de l’amour. Le jour n’a
rien repeint. Notre vie sera couleur de courbature, de froid. Nous nous
serrons l’un contre l’autre et lâches à ne pouvoir lutter. Un café de
chauffeurs nous recueille, et vous dites: «Il est parti, mais, pourquoi
serait-il demeuré? Moi aussi je partirai et toi de même. Je serai seule,
tu seras seul, il sera seul.»
Je lui serre les poignets car je ne veux pas qu’elle continue la plus
triste des litanies, cette conjugaison du malheur des hommes. Elle ne
sent pas l’étau de mes mains. Elle dit encore: «Nous sommes seuls, nous
serons toujours seuls. Quelle monstrueuse et obscène membrane pourrait
nous lier les uns aux autres, tu entends, nous lier à jamais? La
membrane de l’amitié, la membrane de l’amour? Nous serions alors
semblables à ces jumeaux qui naissent collés et que l’inévitable
opération libère non pour la vie, mais pour la mort. Et ces jumeaux, qui
oserait les condamner au réciproque esclavage de toutes les minutes? Il
nous faut être seuls: seuls, toujours seuls.»
* * * * *
Une monstrueuse et obscène membrane? Mais souvenez-vous, cette
monstrueuse et obscène membrane nous l’appelions un doux lien lorsque,
là-bas, très loin, du fond de notre ignorance et de nos quinze ans, nous
rêvions d’amour, d’amitié. Déjà nous connaissions la solitude, mais
cette solitude, nous cherchions des mots pour l’embellir, l’excuser et
surtout la circonscrire.
Sa tristesse vague, nous voulions la croire mortelle. Doucement nous
pensions à notre fin, à un matelas odorant de fleurs à peine fanées sur
notre tombe, au lendemain de notre enterrement. Or nous ne sommes pas
morts.
Nous ne sommes pas morts et après les jours et les nuits de poursuite,
de fièvre, il nous faut encore inventer des tortures pour croire que
nous vivons, aimons, haïssons et, malgré la souffrance qui nous mesure,
nous n’arrivons pas même à devenir un peu plus sûrs de notre existence
puisque, du mal que nous nous faisons, nous ne nous suffisons pas,
puisque, triomphant de quelques dégoûts épisodiques, nous essayons
d’autres expériences, frappons à toutes les portes, buvons à tous les
verres, et, au petit matin, nous rejoignons sans le goût de ces utiles
mensonges qui pourtant retrouvent leur couleur avec le soleil.
Hélas! femme, dans une salle embuée de sommeil, à l’aube d’un printemps
dont nous ne savions que faire, nous n’avons pas eu le bonheur de
dormir, les coudes sur la table grasse. Nous n’avons pas eu le bonheur
de dormir ni le courage de récompenser nos âmes. Ni l’odeur du café, ni
celle du lait ou de la sueur humaine, ni le bourdonnement du percolateur
n’assourdissaient notre angoisse.
L’œil clair, l’oreille exacte, nous avons rêvé, nous avons souhaité
d’être enterrés vifs. Les maçons aux âmes simples ne comprirent pas
autour de nous. Ils mangeaient de grosses soupes, buvaient un coup de
blanc, et puis partaient pour des échafaudages où le soleil les visitait
dans la joie et les chansons.
Mais nous?
Je me tais, et vous, ma compagne, étrangère, la moins étrangère parmi
les créatures rencontrées, après l’insomnie des choses en vain tentées,
vos dernières forces arquées pour une minute confiante, vous pouvez tout
juste proclamer votre solitude et la mienne, et, parce que vous ne savez
renoncer à l’espoir d’une consolation possible, la gorge rauque d’alcool
et de malheur, douloureuse d’une boisson qui brûle sans réchauffer, le
front las de chercher encore des raisons, tout de même essayez de
vouloir persuader que tout est bien ainsi.
Obstinément vous répétiez: Seule une longue et obscène membrane... Mais
vous saviez bien que votre peur de la nuit, du sommeil disparaîtrait si
par hasard quelque longue et obscène membrane vous liait pour
l’existence entière à quelque autre.
Aussi, les après-midi, recommencions-nous, chacun de notre côté, une
course aux sécurités.
Il fallait bien essayer de tout pour juger des possibilités, voir si les
autres croyaient en moi, acceptaient l’idée de mon existence...
Dans la rue, je souriais à ce qui passait. Et qu’on m’écoute, ce n’était
point simple volonté de racolage mais cette soif de rencontre qui n’a
rien à voir avec le désir par trop localisé.
Regards qui deveniez plus brillants, lorsque le jour baissait, des yeux
dans le brouillard, des yeux dans des visages anonymes dont peu
m’importaient les fronts, les nez, les bouches, quelque usage que j’en
dusse faire, des yeux m’obligeraient à sortir de moi-même.
J’ai rencontré ce double aimant et, de tout l’univers, rien n’est
demeuré vrai que deux points où brillaient le ciel et tout le phosphore
de l’angoisse. De ces deux points sont nés des paroles, un corps, une
âme. Mon cœur s’est arrêté de battre. J’ai voulu parler, j’ai bégayé. Le
trottoir s’était ouvert pour que jaillît une fleur humaine. Plus uni que
l’eau innocente, allait-il me lancer un poison de vérité?
J’attendais le miracle.
Le dieu des rencontres une fois encore m’avait trompé.