Je ne recollerai pas les morceaux du souvenir.
Le ciel craquelé des puzzles ne ressuscite point la féerie.
Ce que je me suis rappelé ne m’a jamais donné l’impression de vie que
par de nouveaux regrets suscités. Aussi, de tous les hommes, les plus
tristes et les plus malheureux m’apparaissent ceux qui naquirent doués
des meilleures mémoires. Ils ne triomphent point de la mort mais, par la
plus inexorable fatalité, chaque transsubstantiation qu’ils essaient, au
lieu de prolonger leur passé, tue leur présent. Victimes de leur
insuffisance, ils vont, condamnés à ne rien voir du spectacle nouveau
qu’ils négligent dans un docile espoir de recommencements, dont au reste
nul ne leur saurait suffire.
Pour moi, tout ce que j’ai appris, tout ce que j’ai vu, ne travaillera
qu’à mon ennui et à mon dégoût, si quelque nouvel état ne me vaut
l’oubli des détails antérieurs. Dès lors comment ne point baptiser
ennemie une mémoire aux rappels obstinés?
Et puis rien ne se peut exprimer de neuf ni d’heureux dans un chant déjà
chanté. Les lettres, les mots, les phrases bornaient nos avenues, nos
aventures. Lorsque je leur ai demandé de définir mon présent, ils l’ont
martyrisé, déchiqueté.
Bien plus, je n’avais recours à eux que parce que je doutais de ce
présent.
Et certes, lorsqu’il s’agit de parole ou d’écriture, l’affirmation
prouve moins une certitude qu’un désir de certitude né de quelque doute
au fond.
Ce qui en moi fut indéniable, je n’ai jamais eu la tentation d’en faire
part à qui que ce soit. Au contraire l’instable, l’inquiet exigent une
proclamation. La pensée en mouvement ne désire rien plus que se figer
dans une forme, car, de l’arrêt marqué, naît l’illusion de ce définitif
dont la recherche est notre perpétuel tourment. Ainsi l’eau de la mer
recueillie dans quelque bol se cristallisera, deviendra sel. Mais ce sel
comment le confondre avec l’océan? S’il est tiré d’une masse livrée au
tumulte des forces obscures, il ne nous appartient pas d’oublier que
seule cette intervention, qui contraignit au repos son élément originel,
lui permit de devenir ce qu’il est. Pour l’océan, je puis--usant d’une
métaphore à tel point usée qu’elle possède enfin le mérite de n’être
plus dangereuse par quelque pittoresque--le comparer à l’homme: je
prétends qu’il ne doit vouer aucune reconnaissance à ces parois qui,
faisant prisonnier un peu de lui, permettent à ce peu de se transformer.
Ce qui revient à dire qu’un état premier se suffit à soi-même... et ne
demande secours ni à la philosophie ni à la littérature. Il se subit et
n’a d’autre expression qu’un chant affectif interne et sans syllabes.
Ainsi, une page écrite à plume abattue, sans contrôle apparent de ces
facultés domestiques, la raison, la conscience auxquelles nous préférons
les fauves, sera, malgré tout, l’aboiement argotique et roublard, mais
non le cri assez inattendu pour déchirer l’espace. Les mots appris sont
les agents d’une police intellectuelle, d’une _Rousse_ dont il ne nous
est point possible d’abolir les effets. Effets bons ou mauvais?
La logique, la réflexion n’existent que faute de mieux.
Parce que certaine richesse qui faisait le lourd bonheur du sang et le
poids de ce qui en nous est apte à percevoir et non à dire, parce que
certaine richesse fut au long des siècles dilapidée, l’homme, en
vengeance, a conçu l’amour des mots et celui des idées. C’est pourquoi,
ce me semble, il faut dénoncer quelle faute de mieux fut, ce qui
d’ailleurs continue à sembler aux moins indulgents, sujet du plus
légitime orgueil. Au reste, par l’effet d’une loi d’aller et retour,
sans quoi l’humanité serait trop vite arrivée au bout de son chemin,
l’intelligence parvenue à certain point ne semble avoir rien d’autre à
faire que son propre procès. Débats sans indulgence. Elle-même se
condamne. Et c’est une telle tragédie qui met le plus profond désespoir
dans la vie des plus audacieux et des plus francs.
* * * * *
Spontanément spontanés, nous n’aurions aucune raison d’aimer la
spontanéité, d’en faire l’éloge. Seul un être à l’instinct moribond
enviera la brute. Joie des anémiques, des épuisés qui entendent
expliquer les vestiges de leurs appétits par l’instinct vital. A la
vérité ce qui importe, ce n’est point une explication, mais le triomphe
subi de l’instinct vital lui-même.
Lys mieux vêtu que Salomon dans toute sa gloire, parmi tant de plantes
répétées, que monte enfin l’orgueil d’aujourd’hui. Lys mieux vêtu que
Salomon dans toute sa gloire, ou bien arum dont les bords ourlés
rendent, par leur voluptueuse innocence, plus terrifiante encore la
couleur marécageuse d’une tige qui a pris pour elle seule les mauvais
désirs de la terre. La fleur est si belle que, grâce à la joie des yeux,
les narines commettent un abus de confiance et, bien qu’aucune odeur ne
soit venue les griser, pensent que le nom n’est point arum mais arome et
qu’il fut justement donné.
Arums et lys, affirmations bien présentes, luisez davantage pour
exagérer votre force, votre séduction spontanées et nous faire mépriser
définitivement ces petites boules d’un mimosa trop sec: nos souvenirs.
Mémoire, mimosa. Mémoire mimosa. Joli titre pour une valse à jouer
lorsque la vie boite et que la fenêtre est ouverte sur un jardin triste.
Mimosa. Au plein midi nous avons pensé à notre hiver. Nous avons voulu
faire des provisions de soleil. Une plante s’offrait qui fut mise en
panier. Aujourd’hui le ciel était lourd et pourtant il faisait froid.
Nous avons cherché à rappeler la lumière absente. Nous avons ouvert le
panier. Mémoire, mimosa, mémoire, mimosa. Même, la couleur s’est
recroquevillée. Il n’y a plus de parfum, mais cette tristesse qui se
respire, les jours de janvier, dans les salons de province. Mémoire, vos
fleurs, votre mimosa sent le renfermé.
Si je prends une branche, toutes les petites boules tombent, s’écrasent.
Mémoires, vos lampions ne sont pas seulement lamentables mais fragiles
aussi. Aucun n’éclaire, et la tige qui les assemble n’offre pas l’unité
du lys ni celle de l’arum.
Les moments antérieurs ne tiennent pas à la branche. J’ai dit que toutes
ces petites boules jaunes qu’on avait prétendues d’or, j’ai dit que
toutes les petites boules jaunes étaient tombées à terre. Les voici
écrasées. Elles ont laissé de pauvres taches à mes doigts.
Alors pourquoi sans cesse recommencer? Pourquoi vouloir--et de quel
droit--habiller notre mémoire selon la mode hypocrite des autres hommes?
Il ne faut pas réincarner ce que nous avons le mieux aimé.
Si je prétends encore savoir, me rappeler, que restera-t-il, finalement,
que restera-t-il devant la glace? Moi avec la tête lourde du point
d’interrogation et sans même, entre ce moi et la glace, un halo doux
pour voiler des traits que mon ennui, toujours, retrouve. Le halo doux,
c’est quelque histoire, une histoire qui déjà n’est plus vraie et dont
je ne puis déjà plus penser qu’elle l’ait jamais été. Mais, après la
mémoire, avant l’oubli, c’est la paix et son clair brouillard, un voile
à ne pas déchirer. Mes doigts saignent d’avoir compté des vertèbres, mes
paumes sont meurtries d’avoir caressé des squelettes. Exactitude des os,
des chairs molles, mais qui n’est pas la vérité. Les couleurs sont
absentes, seules aptes à parfaire la résurrection. Il faut que la
mémoire se taise, entremetteuse des jours de pluie. Elle a vendu,
hypothéqué toute chair, l’humaine et celle aussi des fleurs qui furent
de nos jardins secrets, tout cela pour une petite rente viagère qui ne
peut rien contre l’ennui.
Si j’ai pris la fuite c’est à seule fin de me mettre en ordre avec
moi-même. Il faut donc couvrir la voix qui accumule tant de détails trop
connus, essaie les plus grossières séductions.
J’imposerai bien silence à la maquerelle. A la cantonade, sans avoir
l’air de rien, elle annonce «ces dames au salon» puis, vers moi penchée,
susurre à mon oreille: «Les dames sont au salon, nues sous un tulle
léger, si léger.» La tête qu’elle fait, lorsque je déclare: «Ce soir je
veux le voile et non la chair.» Elle ricane, comme si j’étais ivre,
hausse les épaules: «Pauvre fou!», essaie un geste qui me donne chaud
puis, enfin, me laisse en paix.
Précisions, statistiques: autant d’inutiles obscénités.
Les souvenirs me condamnent au remords. Et tout de même la parade
continue. C’est que l’odeur mauvaise des réminiscences attire les
mouches. Je vous jure que ça ne sent pourtant pas la chair fraîche.
Et voilà qu’il ne s’agit plus seulement d’apporter une livre bien
saignante, mais les curieux insistent. A qui l’a-t-on prise cette chair
humaine? Et il va falloir répondre.
Alors intervient une volonté de mensonge. Ceux qui aiment les mots
distingués l’appellent pudeur. D’autres--les plus habiles--disent qu’il
est temps de passer aux choses de l’art, et pour se donner du cœur, sur
l’air des lampions, ils se chantent à eux-mêmes: transpositions,
transpositions, transpositions.
--Et hardi petits! Nous aussi nous savons fabriquer de la fausse
monnaie, des faux visages, des faux noms. Nous aussi nous allons écrire
des romans, des confessions et servir une belle tranche de vie. Au
travail.
Demis aveux, les pires mensonges. Doit-on accuser le défaut d’invention
ou la joie de se brûloter au feu qui fut celui de la plus belle
jeunesse?
Après avoir erré par les rues, si je n’ai pu y découvrir quelque raison
de m’attarder ou de prolonger ma promenade, rentré chez moi, lorsque
j’ouvre un livre au hasard, plus encore que de la pluie, des badauds ou
des importuns croisés tout à l’heure chemin faisant, je m’irrite de
cette imprimerie. Les hommes n’ont de souvenirs ou d’aveux qu’à fin de
cacher ce qu’ils craignent de découvrir de leur vrai visage, de leur
présent.
Étranges perruquières que vos mémoires, vous tous qui avez écrit, peint,
ou sculpté. Vous vous êtes maquillés et, avec des grimaces sous du fard,
avez tenté de donner les minutes touchantes des visages humains.
Souvenirs et intimes désirs jamais assouvis et même non avoués, vous
avez voulu tout concilier par le jeu de quelque logique.
L’art?
Laissez-moi rire.
Je pense à ces bals où le travesti est prétexte à corriger la nature.
Ceux qui n’ont pas trouvé leur vérité tentent une autre existence.
Toutes les vies manquées s’invertissent, pour un soir. Mais
l’exhibitionnisme ne donne point d’ailleurs l’impression de quelque
franchise ou de quelque réalité. Les femmes apparaissent sans hanche ni
poitrine. Les hommes ont des croupes et des tétons. Or voici qu’une
virilité soudain s’érecte et soulève en son beau milieu la robe d’une
courtisane grecque. Hommes, femmes? On ne sait plus.
Il y a des maisons où ces fêtes se produisent plus de deux fois par an.
De nocturnes garçons y règnent en tuniques, tutus et paniers qui étaient
encore quelques années auparavant des petits bougres bien campés sur des
pieds aux grosses chaussures. Jeunes maçons que l’innocence du plâtre
désigna au désir d’un étranger, avant le règne des robustes
anglo-saxons, vous aimiez pourtant les petites gonzesses bien balancées.
Mais il y eut un coup d’œil, un mot, une promesse. Et puis il est si
facile de se laisser caresser par n’importe quelle main, les yeux
fermés. Alors on finit par trouver, sans s’apercevoir de rien, goût à la
chose.
Certaine résolution prise, la vie, se dit-on, va, désormais, devenir
bien facile. Et vite, de choisir dans tout ce qui a été vu, entendu,
senti, deviné les éléments d’un rôle et d’imposer silence à tout ce qui
rendrait précaire l’attitude.
Vie du corps, ou vie de l’esprit, ceux qui voulaient être, à tout prix,
des satisfaits, se sont spécialisés. Ils sont d’une assez lourde paresse
pour croire à la perfection dans la jouissance ou la réussite, et ne
comprendront jamais qu’une telle perfection, si elle était humainement
possible, ne légitimerait rien.
Mémoire l’ennemie, mémoire la bâtarde, tu as beau user de tous les
trucs, t’opposer à la surprise, tes disciplines n’ont jamais empêché
l’homme de se sentir finalement lésé, ni de souhaiter, même lorsqu’il
faisait semblant d’être soumis, quelque révolution dans sa chair, son
cœur, son intelligence, sa cité.
Les lois auxquelles nous nous condamnons par souvenir ne nous ont jamais
rien apporté qui pût sembler juste en soi, et certains, de la créature
d’amour à l’homme d’esprit, ont eu beau se fabriquer des codes, si
subtiles soient les ressources de l’art du toucher ou de la
conservation, jamais de toute leur science nous ne tirerons aucune joie.
Les plus habiles caresses et les mots bien placés ne valent pas une main
grossière, mais émue, ou trois syllabes qui s’envolent d’une phrase.
Or celui dont la mémoire ne peut se taire, même et surtout s’il entre
avec elle en lutte pour ne plus permettre aucune contradiction à sa
chair, son esprit, perdra jusqu’au dernier pouce de son innocence.
Enfant des faubourgs, gêné par le souvenir de la soupe sous la
suspension de zinc et de porcelaine, couleur céladon, incapable de
supporter l’image de la Nini d’autrefois, parce qu’il a trouvé beau le
torse de ce jeune homme auquel il s’est vendu pour «rigoler», pour
«voir», un matin il a brisé le mètre plié en quatre qui battait contre
la jambe dans la poche du pantalon de gros velours. Un pot de crème
adoucit le visage. Le soir, bal musette. Les étrangers aiment ces
endroits comme Notre-Dame. Ils y vont avec la même conscience, mais
comme on n’y vend pas des médailles, comme on n’y brûle pas de cierges,
après plusieurs fines on achète un petit poisse. Le voyou apprend vite à
choisir les plus jolies cravates. Il en a toute une collection. Il danse
bien, il chante. Lui aussi il va faire de l’art. La tuberculose, la coco
ont déjà creusé son visage mais pas encore affiné ses mains. Il a un
camarade qu’il aime bien et contre qui il voudrait dormir tout nu, et
sans rien faire, comme un bébé.
Mais voilà, il y a le travail. Comment oublierait-il le rôle qu’il s’est
choisi?
Ils sont plusieurs gigolos qui s’efforcent à bien réciter, à bien
chanter dans ce bar où des noctambules vont pour se divertir,
s’encanailler.
L’un à cause de sa ressemblance avec certaine grande comédienne, dans
une robe qui laisse, à chaque mouvement, voir une ligne de peau anémique
entre le corsage et le vertugadin, incarne Célimène. Il y a deux ans, il
était ouvrier plombier. Le voici coquette. Ses bras sont blancs, les
aisselles épilées. Le malheur vint de ce qu’il n’avait pas de santé. Et
puis quoi! ça n’est pas drôle de passer sa vie à souder des radiateurs.
Il alla réparer le chauffage d’un homme de théâtre qui avait de
mauvaises mœurs... Et tout fut dit.
Dame aux camélias des faubourgs, il crache le sang. A l’automne il
mourra. Il sait déjà que ce sera par un après-midi tout jaune, tout
rouge. Dehors, on attendra le dernier orage. Il aura essayé, pour lui
seul, cette fois, de maquiller encore son visage. La fièvre fera fondre
toute sa crème. Il aura horreur de son corps, des lambeaux d’âme et de
poumons qui lui font mal dans la poitrine. Il pensera aux petites filles
de la rue qu’il aimait quand il avait quinze ans. Une bouffée plus
chaude ouvrira grande la fenêtre. Une feuille tombera au pied de son
lit. Et il ne comprendra plus rien aux objets, aux photographies. Alors
il se raidira. Baudruches méchantes, des corps qu’il lui fallut subir
voltigeront par toute sa chambre. Il se cachera sous ses draps, se
sentira poursuivi, voudra fuir, se lèvera. Ses pieds glisseront sur le
carreau. La concierge le lendemain le retrouvera mort. Elle dira qu’il
était déjà aussi froid que le carrelage.
Les garçons qui travaillaient dans la même maison que lui couvriront de
fleurs blanches son corbillard. Ils seront tous à son enterrement.
Et que fera Célimène l’an prochain?
Ils se disputeront les pauvres nippes, le vertugadin, les vers de
Molière, ces jeunes voyous qui savaient autrefois de bonnes injures bien
saines sur les fortifs. Depuis, ils ont appris à piailler comme des
filles et à chanter le répertoire de Raquel Meller.
Ce jeune saint Sébastien de la zone, habillé en rat d’hôtel, désigne son
entrejambe!
_Voici la fleur de volupté..._
Quand il est ivre, il montre sous des bracelets de cuivre doré, deux
cicatrices aux poignets. Il a essayé de s’ouvrir les veines. Petit
Pétrone anachronique de beuglant, il n’a pas su mourir, mais depuis cet
essai manqué, des bouquets, les plus mauves, les plus tristes, sous ses
yeux, se fanent.
Qu’il reprenne son refrain: _Voici la fleur de volupté_, et je songe à
ces longues fleurs pourpres dont se couronna Ophélie et que, nous dit
Shakespeare, les bergers appellent d’un nom licencieux, et les jeunes
filles réservées, doigts d’homme mort.
Un jour sans doute, le Pétrone raté deviendra l’Ophélie réussie du canal
Saint-Martin.
Un nègre a un pauvre sourire dans un coin. Ses jambes nues sortent
d’énormes chaussures. Il porte une vieille jaquette de laine grise. On
lui fait comprendre que c’est son tour. Il quitte sa veste, ses
godasses. Il est nu. Sa peau a la couleur des perles noires. Un petit
caleçon blanc de l’une à l’autre cuisse ploie sous le fardeau d’un sexe
africain. Et il danse. Et en dansant il embrasse sa poitrine, caresse
ses épaules de ses grosses joues. La musique s’arrête. Il a envie de
pleurer. Le caleçon lui fait honte. Son nom aussi. Une Américaine lui a
demandé comment il s’appelait et il a répondu: Moi belle Lola!
Voyous blancs, obscène petit nègre, l’audace de vos gestes, leur
exhibitionnisme de commande ne signifient ni la franchise ni la vérité.
Vous ne donnez point une expression d’humanité sincère. Mais
rassurez-vous, ailleurs ce n’est pas mieux.
Vous êtes des artistes comme d’autres. Or votre art ne vise qu’un coin
de la pauvreté des hommes. Et je veux croire à leur richesse diffuse.
Mais, si je m’adresse aux livres plutôt qu’aux établissements de nuit,
je ne vois encore que fausses révélations. Tout, ici comme là, se trouve
transposé. On truque.
Que Proust par exemple ait fait d’Albert une Albertine, voilà qui
m’engage à douter de l’œuvre entière et à nier certaines découvertes qui
m’y furent présentées chemin faisant. Bien que l’auteur m’ait paru assez
peu soucieux des bienséances et libre d’entraves conventionnelles, il
m’est difficile de le croire préoccupé de la seule étude entreprise. Il
s’est souvenu des règles de la civilité puérile et honnête et, par la
faute de sa mémoire policée, la transposition combinée enlève à son
œuvre le plus fort de l’action qu’elle eût dû avoir.
Au reste il faut bien dire à la louange de l’auteur que son subterfuge
ne saurait guère nous abuser, mais si nous devinons la vérité ou tout au
moins une partie, si nous sommes en mesure d’affirmer qu’Albertine était
un garçon, l’identité des autres sexes, de ce fait, ne nous apparaît
plus certaine. Cette tricherie tue notre confiance.
Proust, dira-t-on pour sa défense, ne fut pas le seul à user de telles
précautions oratoires. Et certes, je puis vous citer l’exemple de ce
jeune homme bien élevé qui, désireux de rendre hommage aux compagnons de
ses nuits, essaya d’écrire un livre, et parce qu’il ne pouvait
s’empêcher d’y chanter tout au long un hymne de reconnaissance au mâle,
prêta ses propres aventures à une femme, qu’il fit marquise, fort belle
et de cuisse folle.
Un troisième a une absence bien réjouissante.
Il feint de parler à une jolie fille, et tout à coup victime de la
précision d’un tendre souvenir et, sans même, à la correction des
épreuves, s’apercevoir de l’involontaire aveu, écrit _enlève tes
chaussettes_, au lieu de _enlève tes bas_.
Le même, quand il mange une pêche, se soucie-t-il de savoir si le fruit
est mâle ou femelle? Je crois que, dans un lit, il ne doit guère plus
penser au genre du sexe dont il s’enivre. Mais le travail d’amour
achevé, lorsqu’il sera question de souvenir, s’il donne de fausses
preuves, de faux noms, de faux détails sur une poitrine ou ce qui se
trouve à l’ordinaire entre les jambes, il se délectera de sa propre
hypocrisie et baptisera perversité le petit mensonge bien empapilloté.
Ainsi voulant revivre ses aventures plutôt que d’en tenter de nouvelles,
il essaie un monde auquel il ne sera pas même tangent et dont il n’aura
ni chaud ni froid.
Cet homme qui a une bonne mémoire s’étonne de s’ennuyer et aussi d’avoir
honte. Qu’on lui pardonne pour tant d’ingénuité.
V