Tout à coup, il se leva aussi, vint frapper familièrement sur l'épaule
du capitaine et lui dit:
--Vois-tu, mon enfant, tu empoisonnes volontairement ta vie par ton
entêtement. J'ai là-haut dans ma chambre un livre où, depuis vingt ans,
j'écris mes pensées jour par jour; quand je n'y serai plus, tu le liras
ligne à ligne et alors tu pleureras et tu me pleureras! Et tu n'accuseras
que toi seul!
--Alors j'aimerais mieux le lire de suite, dit vivement Pierre.
--Tu le veux? Eh bien! va, tu trouveras sur mon bureau un livre à
fermoir. Voici la clef, va, et connais la vérité sur toi-même et sur les
autres....
--J'accepte, dit Villefort d'un ton résolu.
Il prit la clef et monta chez M. de Sermaise.
--Que fais-tu, mon ami, dit la veuve à son frère quand ils furent seuls.
Tu livres ainsi, sans les avoir relues, les confidences d'une vie aussi
longue à un pauvre malade enclin à tourner tous les textes au profit de
ses folles rancunes.
--Qu'importe, répliqua M. de Sermaise, il faut que cette situation soit
liquidée. On peut regarder le fond de ma vie, on n'y verra que tendresse
et loyauté. Si Pierre prend de cette lecture texte contre moi, c'est
qu'il sera fou incurablement.
Mme Villefort reprit avec résignation son ouvrage de tapisserie qui
occupait ses mains sans distraire sa tête d'une préoccupation pleine
d'angoisses, tandis que son frère lisait, sans lire.
Deux mortelles heures passèrent ainsi, et Pierre ne descendait pas. Les
deux vieillards tremblaient que François ne ramenât Geneviève avant le
départ du capitaine.
Cependant le jour baissait et cinq heures venait de sonner, quand les
venteaux verts de la porte cochère grincèrent sur leurs gonds et François
apparut, mais, à part les engins de peinture de Geneviève, la Victoria
était vide.
--Et mademoiselle? demanda Mme Villefort.
--Mademoiselle s'est arrêtée à l'église, elle prie madame de vouloir bien
aller l'y chercher quand madame le jugera à propos,
Ceci fut dit à haute voix, dans la cour.
La vieille dame affecta de ne manifester aucune surprise de ce retard;
dans son for intérieur, elle admira la délicatesse de la jeune fille, qui
avait compris que l'offre de François de la mener peindre devait avoir
du rapport avec la venue du capitaine, et qui ne voulait pas revenir à la
maison mal à propos.
Tout à coup Pierre apparut dans le vestibule.
Il descendit très calme en apparence, mais excessivement pâle.
A sa vue, François se découvrit et s'avança vers lui sans oser lui
adresser la parole. Mme Villefort feignit de s'occuper d'un massif de
rosiers, qu'elle émondait avec ses ciseaux, tandis que M. de Sermaise
s'avançait, tenant toujours son journal dans ses mains tremblantes.
Pierre considéra tour à tour ces visages vénérables, altérés par
l'angoisse présente et le souvenir d'anciennes douleurs, puis:
--Ne dételle, pas, François, dit-il de ce ton bref qui lui était propre,
j'ai besoin pour un quart-d'heure de la voiture et de toi.
Et comme François, intrigué, considérait Pierre pour s'assurer que
c'était sérieux:
--Vous permettez, mon oncle? ajouta-t-il.
--Volontiers, répondit M. de Sermaise, mais ton cheval?
--Je vais venir le reprendre. A propos, voici votre clef.
--Fais, fais! repartit l'oncle qui ne pouvait s'imaginer où Pierre
voulait aller à pareille heure.
Le capitaine monta dans la Victoria.
--A l'église! commanda-t-il tout bas.
Place du Château, Pierre Villefort sauta à bas de la voiture et entra
dans l'église, presque déserte à cette heure. Avec aussi peu de bruit
qu'il était possible, il s'avança vers la place où Geneviève était
assise.
En apercevant le capitaine, la jeune fille tressaillit.
Pierre s'inclina respectueusement et dit à voix basse:
--La voiture de mademoiselle l'attend!
Geneviève, troublée, rougit excessivement, elle se leva comme mue par un
Ressort et obéit.
--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle.
Elle salua l'autel et, escortée du capitaine, elle atteignit le bénitier,
où Pierre l'avait devancée pour lui tendre la goutte d'eau lustrale: elle
se signa, s'inclina encore pour remercier et sortit en pleine lumière
sous le péristyle de l'église. Le capitaine fit un geste. La Victoria
vint s'arrêter devant eux.
Villefort mit Geneviève en voiture, et dit à François, qui n'en revenait
pas:
--Rue de Mantes.
--Monsieur ne monte pas?
Pierre fit un signe négatif et salua de nouveau. La voiture partit au
trot.
Villefort revint à pied. A son arrivée rue de Mantes, la cour était déjà
déserte. François achevait de dételer. Le capitaine ne demanda à voir
personne.
Il se fit simplement amener son cheval.
--Merci ... et au revoir! dit-il à François, en mettant le pied à
l'étrier; puis il piqua des deux et s'éloigna au galop.
M. de Sermaise, cédant à une curiosité bien naturelle, était remonté chez
lui, pensant retrouver sur le fameux livre la trace des sentiments qui
avaient animé Pierre pendant sa lecture. Le livre était intact, à la
réserve de trois pages qui étaient cornées: la première, à la date de
juillet 1863, portait collée au verso une lettre de Pierre, pleine
d'injures et d'outrages à l'adresse de sa famille. Elle était jadis
tombée entre les mains de M. de Sermaise, par hasard, et elle venait là
après le récit des amertumes sans nombre dont le jeune homme avait
abreuvé ses parents.
Pierre s'était contenté de tracer en travers de cette lettre, au crayon
rouge, ces simples mots:
«Authentique et infâme.--Pierre Villefort»
--Après quinze ans, pensa M. de Sermaise, c'est ainsi que Pierre se juge
lui-même! C'est très beau de la part d'un capitaine de trente-six ans!
Et il essuya une larme qui lui parut bien douce.
L'autre page, cornée beaucoup plus loin, exprimait aussi les hésitations
Eprouvées par M. de Sermaise, quand, dévoré du désir d'être aimé de
quelqu'un, il avait recueilli Geneviève Soultznach, âgée de dix ans,
et qui végétait à l'Asile alsacien-lorrain du Vésinet; Geneviève,
remarquablement douée à tous égards, était fille d'un fonctionnaire
ruiné et orpheline.
Pierre Villefort avait corné cette page mémorable, mais sans l'annoter
d'aucune manière. Il avait passé outre.
Enfin, plus loin encore, M. de Sermaise trouva dans son manuscrit ces
mots soulignés avec le même crayon rouge:
«... Pierre est lieutenant de cavalerie. Ses notes sont honorables; si
son coeur se tournait vers moi, mais spontanément et sans aucun calcul
que celui de l'amitié, il me semble que je pourrais l'aimer encore....»
A la suite de cette phrase déchirante dans sa simplicité, Pierre avait
tracé au crayon rouge un point d'interrogation sceptique et pâle.
Et puis, roide comme la justice ou comme l'ingratitude, mais peut-être
Aussi comme la fausse honte, le capitaine Villefort était sorti de la
maison Sermaise ... mais il était allé chercher à l'église, où il avait
entendu dire qu'elle attendait son rappel, cette jeune fille qu'il avait
dit à François, à Mme Villefort, à M. de Sermaise lui-même, ne vouloir
pas trouver sur son chemin!
Au dîner, M. de Sermaise fut plus gai que de coutume. Chacun, y compris
François qui servait, cherchait à deviner la pensée qui le faisait
sourire, quand il dit à Geneviève:
--Eh bien! fillette, c'est donc ce polisson de capitaine qui est allé te
chercher?
--Oui, père, c'est bien gracieux de la part de monsieur Villefort,
d'autant plus qu'à vrai dire, je ne lui ai jamais été présentée. Quand
je l'ai vu paraître, j'ai éprouvé le sentiment d'un petit chien qui
s'était égaré et que son maître vient rechercher. Car il est sévère de
visage, monsieur Villefort! Enfin, il ne m'a pas corrigée! Il était même
bien bon de s'occuper de moi. N'ai-je pas le tort de vous aimer?
--Il te pardonnerait bien vite ce défaut-là, dit l'oncle, s'il était
capable de le partager.
--De tels sentiments ne se partagent pas, dit en secouant la tête Mme
Villefort, ils n'engendrent que la jalousie.
--Oh! moi, dit Geneviève avec une étourderie charmante, je me chargerais
bien de vous aimer concurremment avec quelqu'un. Je ne suis jalouse de
rien, ni de personne. Et d'abord, je n'en ai pas le droit. La preuve,
c'est que j'ai pris ce matin, avec joie, la poudre d'escampette. J'avais
bien compris pourquoi François m'emmenait me promener. Il était bien
naturel que monsieur Pierre voulût vous voir seuls. J'en aurais fait
autant à sa place. Oh! à propos, monsieur Pierre!... Il a posé sans le
savoir aujourd'hui, devant moi, et j'ai pris sa photographie instantanée
avec son cheval! François, mon étude! Hein! est-il ressemblant?
--Le cheval surtout, dit François sérieusement.
--Tu pourrais me faire un bien grand plaisir, mon enfant, Ce serait en me
donnant cette étude-là?
--Elle est à vous, père, dit l'espiègle jeune fille en embrassant M. de
Sermaise.
--Ah! si le modèle était là, comme j'aurais du plaisir à mettre un
couvert de plus, soupira le vieux domestique, qui avait son franc parler
dans la famille.
Tous se turent.
C'était formuler, d'une façon saisissante et naïve à la fois, la secrète
Préoccupation et peut-être même, à présent, l'espérance de tous.
A quelques jours de là, Pierre reparut rue de Mantes sans s'être fait
annoncer. Il était en grande tenue. François vint lui ouvrir.
--C'est toi, vieille bête, lui dit le capitaine d'une meilleure voix que
par le passé.
--Oui, monsieur Pierre! Vous désirez voir madame votre mère?
--Madame Villefort et les autres! Dit simplement le capitaine en
regardant François bien en face.
Cet: «Et les autres!» fit sauter de joie le vieux domestique, qui se
précipita dans l'escalier, en annonçant à pleine voix:
--Monsieur Pierre Villefort!
M. de Sermaise, qui avait entr'ouvert sa porte pour savoir qui il
entendait parler à l'étage inférieur, la referma sans bruit, et Mme
Villefort descendit seule.
Pierre embrassa sa mère sans parler, puis:
--Mon oncle ne descend pas? demanda-t-il.
--Hélas! mon enfant, après ce qui s'est passé....
--C'est juste, répliqua le capitaine. Du reste, c'est à moi de le
remercier de la communication qu'il m'a faite l'autre jour. Je vais
monter chez lui, s'il veut bien me recevoir.
--Va sans crainte, mon enfant; mais c'est ... qu'il n'est pas seul.
--Il est occupé?
--Oh! à ne rien faire! À laisser faire son portrait.
--Raison de plus. Ce sera pour moi une occasion de saluer le peintre.
--Merci, cher enfant!
Pierre monta et frappa à la porte de son oncle qui cria: Entrez!
A la vue du capitaine, Geneviève salua discrètement et fit mine de se
retirer.
--Pardon, mademoiselle, vous n'êtes pas de trop ici, puisque vous y êtes
chez vous, dit Villefort.
--Il me semble, hasarda la jeune fille, enhardie par cette parole
courtoise, que vous êtes ici plus encore chez vous que je ne saurais
l'être.
--Il vous plaît de le penser, répliqua le capitaine souvent problématique
dans la concision de ses phrases.
Puis quand tous trois furent assis:
--Mon oncle, dit Pierre, je compte quitter Saint-Germain, j'ai tenu à
prendre congé de vous, de ma mère et de ... mademoiselle de Sermaise,
ajouta-t-il avec effort.
--Pourquoi nous quitter? Ta présence à notre foyer serait notre joie,
s'exclama M. de Sermaise.
--Ah! si vous restiez, monsieur Villefort, dit Geneviève tout à coup,
vous auriez de moi une bien belle récompense!
--Laquelle? demanda vivement Pierre en fronçant légèrement le sourcil.
--Daignez venir ici, monsieur, dit la jeune fille sans lever les yeux de
sa palette.
Pierre, très étonné, se leva et s'avança vers la jeune artiste.
--Écoutez, lui dit-elle alors tout bas en souriant, malgré les larmes qui
perlaient au bord de ses paupières, je ne vous offrirai pas ma main, vous
ne sauriez qu'en faire, ni votre portrait, je ne me sens pas de force,
il n'y a que M. de Sermaise pour s'intéresser à mes barbouillages. Mieux
que cela! Mieux que tout cela!
Et Geneviève chuchota à l'oreille de Pierre:
--Je m'en irais sans rien emporter d'ici, qu'une éternelle reconnaissance!
Villefort tressaillit.
--Que dites-vous donc là tous deux? demanda M. de Sermaise, impatienté de
ne rien comprendre à cet aparté.
--Des trois choses dont parle mademoiselle, dit tout haut Villefort, je
n'en accepte qu'une mon portrait, quand elle aura fini, le vôtre, mon
oncle. Il remplacera celui qu'on a tourné contre le mur, ajouta-t-il
en riant. Ainsi, c'est entendu, mon portrait quand je reviendrai. En
attendant, je pars!
--Pour longtemps? demanda M. de Sermaise assombri.
--Cela dépendra, murmura le capitaine; mais vous aurez de mes nouvelles.
Puis, désignant le livre à fermoir:
--Vous allez brûler cela, je pense?
--C'est fait, mon enfant, répondit le vieillard, en lui montrant que
du fameux journal il ne restait plus que les feuillets blancs et la
couverture.
--Voilà un oncle parfait, s'écria le capitaine.
--Oh! je le sais! dit Geneviève avec ferveur.
--Non! simplement un oncle, rectifia M. de Sermaise.
--Dans tous les cas, un oncle rare! Déclara Villefort.
--Ce duo, dit gaiement le vieillard, est aimable à entendre, mais il a
duré suffisamment. Il en est un autre qui ne me déplairait pas non
plus....
--Lequel? demanda Geneviève.
--Puisque Pierre part, j'espère bien que ce sera pour son retour,
répondit M. de Sermaise sans s'expliquer davantage.
Le capitaine regarda la jeune fille qui baissa les yeux.
Après quelques instants de silence, Villefort se leva de nouveau et
dit adieu à son oncle et à Geneviève. Pour toute plainte, pour toute
réclamation contre un arrêt qui lui faisait peine, M. de Sermaise dit à
Pierre résolument:
--J'aurai demain soixante-quinze ans. Fais-moi un grand plaisir. Tu me
dois bien cela.
--Que désirez-vous?
--Ne pars pas! Reste.
Villefort ne répondit pas. Il regarda la jeune fille.
--Monsieur Pierre accepte! déclara joyeusement Geneviève.
Elle lui tendit la main, sur laquelle le capitaine déposa un baiser.
--Enfin! voilà donc mon dîner à quatre couverts! s'écria François qui
entrait à ce moment avec Mme Villefort.
Tours, Avril 1889.
LOIN DES YEUX LOIN DU CŒUR
FIN
* * * * *