Avril 1889.
Imprimerie E. Mazereau, Tours.
Un matin du mois de septembre 1879, le capitaine Villefort descendit de
cheval sur la place du Château, à Saint-Germain-en-Laye. Il jeta la bride
à son ordonnance.
--Conduis les chevaux à l'écurie, et reviens me trouver ici.
Il désignait la terrasse d'un café qui faisait face à l'église.
--Bien, mon capitaine!
Et tandis que le chasseur s'éloignait au grand trot, le capitaine alla
s'attabler au café qu'il avait désigné, puis il parut s'absorber dans
l'observation des fidèles qui défilaient devant lui pour se rendre à
l'église.
C'était un dimanche; les cloches sonnaient à pleines volées. Saint-Germain
est une vraie ville de province, plantée à peu de kilomètres de Paris.
Excepté à l'heure des trains, en temps ordinaire, les rues sont assez
mornes, mais, ce jour-là, tout Saint-Germain bat le pavé.
Une demi-heure après, l'ordonnance était de retour.
--Promène-toi sur la place, lui dit l'officier, tout à l'heure j'aurai
besoin de toi.
Le brosseur fit le salut militaire, et se retira.
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, qu'un groupe déboucha de la
place et parut requérir toute l'attention du capitaine. Un vieillard à
cheveux blancs donnait le bras à une dame âgée. Près d'eux marchait
une jeune fille, simplement quoique fort élégamment vêtue et portant un
livre d'Heures.
Ces trois personnages étaient suivis à quelques pas d'un vieux domestique.
--Bonnivard! appela le capitaine.
L'ordonnance accourut.
--Tu vois ce vieux bonhomme qui suit ses maîtres!
--Oui, mon capitaine.
--Tu vas l'accoster, lui demander s'il ne s'appelle pas François, et
s'il n'est pas au service de monsieur de Sermaise.
--Bien, mon capitaine!
--Il te répondra: oui, alors tu lui diras que l'officier dont tu es
l'ordonnance désirerait le voir à l'issue de la messe. S'il consent à se
rendre à ton invitation, tu l'attendras et tu le conduiras chez moi, rue
Saint-Thomas, numéro 2.
--Et s'il demande de la part de qui je viens?
--Tu ne répondras rien, répliqua vivement le capitaine, ou plutôt tu lui
diras simplement: de la part d'un officier qui connaît ses maîtres. Pas
d'indiscrétion!
--Compris, mon capitaine!
L'ordonnance cligna de l'oeil d'un air entendu, et gravit rapidement
Les degrés de l'église. C'était un garçon précieux que Bonnivard. Né sur
les hauteurs de Belle-ville, il réalisait le type du gamin de Paris.
Successivement sculpteur sur bois, figurant, puis artiste dans les
Petits théâtres de banlieue, le hasard de la circonscription avait fait
de lui, à vingt et un ans, un chasseur à cheval. Amoureux de sa liberté,
dédaigneux des honneurs, il avait préféré passer tranquillement son
congé au service d'un officier célibataire, plutôt que de se plier aux
exigences quotidiennes du métier militaire. Piètre soldat, mais excellent
brosseur, très apprécié de son capitaine, dont il avait acquis la
confiance entière.
Sûr que la mission dont il l'avait chargé serait exactement remplie,
l'officier rentra chez lui, très soucieux. Le capitaine Villefort avait
trente-cinq ans; son abord, très dur, décourageait par une froideur
invincible. La couleur foncée de ses cheveux coupés ras, un peu
grisonnants sur les tempes, ajoutait encore à l'austérité de sa mine.
Il était depuis peu de temps remonté dans son appartement, quand
Bonnivard arriva ramenant le vieux domestique.
Introduit aussitôt, François s'arrêta, rendu muet par l'émotion, sur le
seuil de la porte.
--Ah! monsieur Pierre! fit-il d'une voix étranglée, j'avais comme un
pressentiment...
--Mais oui, Pierre, fit en souriant le capitaine qui tendit en même temps
la main au vieux serviteur, tu me reconnais donc encore, toi?
--Si je vous reconnais, moi qui vous ai élevé!
--Une éducation qui ne t'a guère réussi.
--Ah! Pouvez-vous dire, monsieur Pierre? Vous avez bien quelques défauts,
mais aussi de grandes qualités.
--Des qualités, moi? fit le capitaine d'un air étonné. Je t'ai pourtant
fait assez enrager ... et même souffrir.
François secoua la tête.
--Tout cela n'est rien, répliqua-t-il.
--Tu es un homme antique, mon vieux François. Alors, sincèrement, tu es
content de me revoir?
--Si je suis content!... dès l'instant que ce n'est pas à la maison.
--J'y serais donc mal reçu? demanda le capitaine, d'un ton plein
d'amertume.
--Je n'ai pas dit cela, monsieur Pierre.
Il y eut un moment de silence que François rompit le premier.
--Alors, vous n'êtes plus à Lunéville?
--J'y étais encore, il n'y a pas huit jours ... mais j'ai été
changé... Maintenant, écoute, François, donne-moi ta parole de ne pas
dire à la maison que tu m'as rencontré.
--Oui, monsieur, à moins que votre oncle, monsieur de Sermaise, ne me le
demande, car je lui dirais la vérité.
--Oh! mon oncle ne doit pas parler de moi bien souvent.
De nouveau François garda le silence.
--Et maintenant, dit brusquement le capitaine, quelle est cette demoiselle
que j'ai vu entrer avec vous à l'église tout à l'heure?
--Comment se fait-il que vous ne me parliez pas d'abord de madame
Villefort, votre mère?
--J'ai eu de ses nouvelles dernièrement, avant mon départ de Lunéville.
--C'est une longue histoire, monsieur Pierre. Je pensais que vous le
saviez ... puisque madame votre mère vous écrit quelquefois.
--Deux ou trois fois par an ... mais j'ignorais l'existence de cette
demoiselle.
--Pour que madame ne vous ai rien dit, il faut qu'elle ait ses raisons,
et alors moi, qui suis au service de madame....
--Et plus au mien! interrompit Villefort.
--Je ne parle pas non plus de mademoiselle, acheva François.
--Il y a donc quelque chose à reprendre? Autrement, tu ne te gênerais pas
pour parler.
--Il n'y à rien à reprendre dans un secret; ce qui serait à reprendre, ce
serait de le trahir.
--Ainsi, mademoiselle est un secret. Tu es discret, c'est bien. Je
m'arrangerai autrement pouf apprendre ce que je désire savoir. Au revoir,
mon vieux François, sans rancune.
--Monsieur Pierre sait bien que je suis à sa disposition entière pour
tout ce qu'il me sera possible de faire pour lui.
--J'y compte bien.
Et ayant de nouveau serré la main du vieux serviteur, le capitaine
Villefort le reconduisit jusqu'à la porte.
Après cet entretien qui, en somme, ne lui apprenait rien, Pierre Villefort
resta rêveur; il songea à son passé, à cette jeunesse orageuse qui lui
avait aliéné l'affection des siens, à l'exception peut-être de celle de
l'homme qu'il avait fait le plus souffrir, après ses parents, le vieux
François.
Le capitaine Villefort avait perdu son père très jeune. Sa nature
ombrageuse et rebelle avait refusé de se plier sous le joug, pourtant
très doux, de M. de Sermaise. Après des années de dissipation, il avait
rompu avec éclat et, laissant plongés dans le deuil les deux êtres qu'il
eût dû chérir, son oncle et sa mère, il s'était engagé.
A la maison Sermaise, où il eût pu vivre heureux, on avait retourné sans
une plainte contre la muraille le portrait de l'ingrat, attendant, pour
lui faire reprendre sa place, le retour de l'enfant prodigue. Par bonheur,
la vie rude du régiment avait apaisé le tempérament fougueux de Pierre
Villefort. Il était resté sombre, taciturne, se liant difficilement;
devenu officier, il n'avait jamais eu avec ses camarades que des relations
polies, point d'intimité. A des reprises différentes, il s'était senti au
coeur le désir de voir M. de Sermaise, d'embrasser sa mère. Son orgueil
s'était toujours révolté devant l'acte de soumission qu'il eût fallu
faire, et voilà que le jour où, vaincu enfin, complètement amendé, il
revenait demander le pardon des injures passées, il trouvait sa place
prise, au foyer de sa famille, et par une étrangère!
Car, il n'en pouvait douter, cette jeune fille, que François appelait
mademoiselle, sur le compte de laquelle il refusait de s'expliquer, ne
pouvait être qu'une enfant d'adoption, chez qui les deux vieillards
avaient concentré l'affection qui lui était due, à lui, Villefort! Sans
quoi pourquoi ces réticences?
Le capitaine se perdait en conjectures; il se promit de savoir, _per fas
et nefas_, qui était cette intruse, mais pendant plusieurs jours, son
esprit hésitant et orgueilleux ne s'arrêta à aucune résolution.
Le dimanche suivant, le capitaine Villefort monta à cheval, et vers onze
heures, il se trouva devant l'église, au moment où les fidèles sortaient
à pas lents de la grand'messe.
Il put alors voir de face et fort distinctement sa mère, son oncle, la
jeune personne qui les accompagnait, et derrière eux, le vieux François,
sans leur laisser au grand trot qu'il menait, d'autre loisir que celui de
s'écarter sur son passage. Il n'en fut pas de même de François. Les yeux
des deux hommes se rencontrèrent, mais Pierre détourna la tête et
François baissa la sienne.
Tout cela fut l'affaire d'une minute.
Pierre Villefort avait vu la demoiselle, elle lui parut avoir dix-huit
ans et être d'agréable tournure. Plus elle lui parut jolie, plus il la
détestait d'instinct.
En jeune et habile commère qu'elle était, n'avait-elle pas su, par des
manoeuvres savantes, se faire un nid dans la maison, sa maison à lui, où
il avait perdu droit de cité?
Toutes les colères, tous les sentiments justes ou injustes qui avaient
séparé Pierre des siens bouillonnaient à cette heure en lui, et c'était
sur l'usurpatrice que ces colères allaient tomber?
Elle était pieuse ... en apparence, mais il ne manque pas d'hypocrites!
Et l'hypocrisie était de mise avec des dévots comme M. de Sermaise et sa
soeur.
Donc le capitaine Villefort n'eut plus qu'une pensée: _la vengeance_.
Il résolut à tout prix de faire l'autopsie morale de l'inconnue, afin de
_la démolir_ ensuite plus sûrement.
Dans la course désordonnée à laquelle il se livra sur les collines des
environs, en sortant des murs de Saint-Germain, il atteignit sans le
savoir la Porte Jaune qui est un des accès de la forêt de Marly. Quand
il se fut engagé un peu avant dans ces routes étroites et montueuses,
capitonnées d'herbes, de bruyères, et sur lesquelles des chênes altiers
projettent l'ombre de leurs obliques rameaux, il attacha son cheval à
l'angle du premier carrefour venu et, le dos appuyé contre les racines
d'un tronc gigantesque, enfouies sous des gerbes de fougères de six
pieds de haut, au milieu de la paix profonde du bois, il fit un retour
sur lui-même et songea. Après tout, si c'était une parente éloignée,
recueillie par devoir autant que par inclination, l'attentat commis au
détriment de Pierre perdait de son importance. En somme, c'était lui qui,
à vingt ans, avait fui pour s'engager, le toit maternel, et si le temps
n'avait fait qu'aggraver la situation, l'inconnue n'en était pas le
premier auteur. Si elle avait un droit, un prétexte quelconque de se
trouver là, il restait à savoir dans quelles mesures et dans quelles vues
elle en avait usé.
Propriétaire foncier, établi à Saint-Germain depuis plus de trente ans,
M. de Sermaise devait y avoir un notaire. Ce notaire devait savoir bien
des choses. Et, s'il était blessant pour un neveu, comme, pour son oncle,
que le neveu demandât des informations sur sa propre famille à un
officier ministériel, il ne l'était pour personne qu'un tiers se
présentât chez ce dernier, comme s'il songeait à épouser la pupille (on
pouvait lui prêter cette qualité) de M. de Sermaise.
Seulement, Pierre Villefort ne savait à qui confier cette mission
délicate. Il n'avait aucun ami dans son régiment; quant à paraître
lui-même, il n'y songeait pas, car il ne voulait pas se nommer, et moins
encore user d'un faux nom.
Il songea bien au Frontin que le hasard lui avait fourni en la personne
de son brosseur; mais il fallait alors lui faire une confidence devant
laquelle l'orgueil légitime de Pierre se cabrait.
Fallait-il attendre que la glace fût rompue entre lui et les officiers
De son régiment pour choisir entre eux un _alter ego_ qui ferait la
commission? Mais cela pouvait durer et la vengeance est impatiente,
quoique moins impatiente que l'amour.
--Allons, conclut Villefort après un temps de réflexion, je crois
décidément qu'en fait d'ami je ferai bien de m'en tenir à Bonnivard. Mon
drôle est intelligent. Pour un peu d'argent, il marchera et parlera
comme je voudrai.
Un matin que le capitaine fumait sa pipe dans sa chambre, tandis que son
Ordonnance ajustait sur un fauteuil l'uniforme bien brossé et les armes
bien astiquées de son chef:
--Bonnivard, dit Villefort, j'ai une mission à te confier.
--A votre service, mon capitaine.
--C'est délicat. Je voudrais avoir des informations positives sur une
jeune personne de cette ville, et je ne peux pas les prendre moi-même.
Tu vas aller chez un notaire et tu te présenteras comme pour prendre des
renseignements sur une personne que tu désirerais épouser.
La famille de Sermaise habite rue de Mantes, au coin de la rue Trompette.
Ce que je veux savoir, c'est le nom d'une demoiselle qui demeure dans
cette maison et qui ne doit avoir aucun lien de parenté avec la famille
de Sermaise. Bref, tu feras attention à tout ce que le notaire te dira.
Tu remarqueras, si tu le peux, ce qu'il évitera de te dire et tu me
rendras du tout un compte scrupuleux. Si je suis content de toi, tu auras
un louis.
--Avez-vous souvent de ces commissions-là, mon capitaine!
Villefort ne répondit rien; puis, après un tour de chambre:
--A propos, il se peut que le notaire te parle d'une dame Villefort,
parente de M. de Sermaise, et ma parente éloignée. Il n'y a pas à
insister là-dessus.
--Compris, mon capitaine.
--C'est très bien, et tâche de ne pas oublier ton rôle.
--Pas de danger, mon capitaine! Je suis _artiste_, moi! Ah! si vous
aviez pu me voir dans le _Roman d'un jeune homme pauvre_, de M. Octave
Feuillet, aux Folies-Belleville!
Le brosseur s'esquiva; il se brossa les cheveux avec une raie au milieu
du front, cira ses moustaches, et reparaissant devant le capitaine en
pantalon de toile et en manches de chemises:
--Et le costume de mon nouvel emploi, mon capitaine?
Villefort tira de son porte-manteau un complet d'été et des bottines.
--Il ne me manque plus maintenant que des gants et un stick, mon
capitaine.
--Tu n'as pas tes gants d'ordonnance?
--Jamais de la vie! J'aurais l'air d'un fantassin déguisé. Des gants de
Suède, s'il vous plaît!
Villefort souscrivit à cette fantaisie en souriant, et considéra un
instant le chasseur à cheval transformé en pékin aisé.
--Le notaire de la famille de Sermaise doit être Me Balaru, demeurant rue
de Pontoise. Maintenant file, et ne flâne pas trop en chemin.
--Je ne tiens pas à rencontrer le colonel dans ce costume!
--Je vais donc enfin les tenir tous, pensa Villefort, y compris les
ficelles avec lesquelles cette aventurière les fait tous mouvoir.
Comme il se berçait de cette amère espérance, Bonnivard reparut d'un air
assez satisfait.
--Réponse du notaire, mon capitaine:
«Comme dépositaire des intérêts de l'honorable M. de Sermaise, il ne
m'appartient, monsieur, de vous répondre que ce que tout le monde peut
savoir. M. de Sermaise vit dans son immeuble avec sa soeur veuve et
ils ont près d'eux une jeune orpheline alsacienne, Mlle Soultznach,
recueillie d'abord par l'asile du Vésinet, puis, adoptée par M. de
Sermaise, qui, moyennant une adoption régulière conforme aux articles 344
et suivants du code Napoléon, lui a conféré le droit de signer et de se
faire appeler Geneviève de Sermaise. L'orpheline ainsi adoptée aura en se
mariant, si elle se marie, ce qu'il plaira à son bienfaiteur de lui
donner en dot, s'il juge à propos de lui donner quelque chose. Toutes ces
personnes jouissent d'une considération exceptionnelle et méritée. Je
suis votre très humble.»
--C'est du La Palisse tout pur, pensa Villefort, en secouant la cendre de
sa pipe sur le bord de la cheminée. Maintenant, rends-moi mes effets,
voici ton louis.
Dès qu'il fut seul, il prit un code, qui était du nombre infiniment
restreint des livres de sa bibliothèque et il médita profondément sur le
titre de l'adoption. Pierre était bien l'héritier de sa mère qui était
presque pauvre, mais il n'était pas l'héritier réservataire de son oncle
qui pouvait disposer de toute sa fortune, comme bon lui semblait. Au
contraire, l'adoption de Geneviève par M. de Sermaise, conférant à la
jeune fille le droit d'enfant légitime, si M. de Sermaise entendait
attribuer à son neveu Pierre la quotité disponible, soit la moitié de son
bien, Geneviève était héritière réservatrice et de plein droit de l'autre
moitié.
--Et voilà, se dit le capitaine, ce que j'ai gagné à m'engager par un
coup de tête! J'ai perdu cent cinquante mille francs! On m'a fabriqué
de toutes pièces une pseudo-cousine et, pour me récupérer, il ne me
resterait qu'à épouser la susdite! Une lâcheté à laquelle je ne me
résoudrai jamais! Ou bien, dans mon désir de m'assurer la quotité
disponible de l'héritage de mon oncle, il me faudrait feindre des
sentiments que je n'ai pas. Je me sens aussi incapable de cette lâcheté
que de la première; j'ai vécu de ma solde et de quelques bribes de
l'avoir paternel, je continuerai! Mais, auparavant, j'aurai pulvérisé
Geneviève Soultznach! J'aurai acheté assez cher ce dernier plaisir!
A quelque temps de là, c'est-à-dire vers la mi-octobre et comme Villefort
couvait sa haine, épiant une occasion favorable pour l'assouvir, son
brosseur lui fit une ouverture assez originale. Les vingt francs
l'avaient mis en goût.
--Mon capitaine, dit-il, un jour que Pierre n'était pas trop houleux,
si je ne craignais pas de déplaire à mon capitaine, je lui dirais que,
par une circonstance du petit dieu Cupidon, je me trouve avoir des
intelligences dans la place.
--Quelle place? demanda brusquement Villefort.
--La place assiégée, rue de Mantes, au coin de la rue Trompette.
--La cuisinière sans doute? fit vivement l'officier de cavalerie.
--Naturablement? répliqua l'ordonnance.
--Et que diable ferai-je de ton intrigue avec une servante?
--Ce qu'aucun notaire ne dira, cette fille le sait et me l'a dit.
Pierre songea aussitôt que des papiers de M. de Sermaise avaient pu
tomber entre les mains de cette fille et, ramené par le respect de
lui-même au respect de la famille, il répliqua vertement à son brosseur:
--Il faut que cette gueuse soit bien osée, pour entretenir un soldat de
secrets qu'elle vole et qui ne regardent ni toi, ni elle; elle pourrait
se contenter de te faire déguster le vin de la cave, ce dont, j'imagine,
elle ne se fait pas faute.
--Je mentirais, mon capitaine, si je ne convenais que le vin est bon;
mais il paraît que ces personnes ont un autre enfant que Mlle de Sermaise
et qu'ils seraient bien aise de le revoir....
--Quel rapport y a-t-il entre cela et moi? interrompit brutalement
Villefort.
--C'est que, à ce qu'elle m'a dit ... c'est un officier ... il serait à
Lunéville, et ... il porte le même nom que vous, mon capitaine!
Pierre maudit en cet instant la fantaisie qu'il avait eue de parler à
son brosseur de M. de Sermaise, mais il était trop tard pour reprendre
ses paroles.
--Un mien cousin, en effet, un parent éloigné ... je ne puis rien faire
à tout cela.
Là-dessus, Pierre improvisa une commission pour son ordonnance et il le
Congédia pour être seul.
--Alors, pensa-t-il, me voilà la fable de mes subordonnés. Mon histoire,
celle de ce coucou d'Alsace, court les cuisines! On fait des allusions
devant moi, on ne rit pas devant moi, mais on rit quand j'ai le dos
tourné. Il faut que tout cela finisse. Je ferai n'importe quelle rentrée
sur la scène, pourvu que ce soit le fouet à la main! Et alors gare au nez
des moqueurs?
Le même soir, un commissionnaire, qui n'était pas l'ordonnance du
capitaine, remettait à François un billet de Pierre, dont celui-ci ne
reconnut pas l'écriture, pour l'excellente raison que, depuis dix ans,
il était devenu presque aveugle; mais, comme il tenait Geneviève en
estime particulière, il lui porta le billet à lire.
Ce billet contenait ces seuls mots:
«Mon bon François, j'ai besoin de te parler. C'est demain mardi, jour
de marché; passe en allant ou en revenant, rue Saint-Thomas, numéro 2.
--P.V.»
François, à cette lecture, reprit le billet des mains de la demoiselle
un peu plus vite que la bienséance ne le comportait,
--Cela vous chiffonne, François, de me l'avoir donné à lire.
--Il est vrai, Mademoiselle! Que Mademoiselle daigne m'excuser!
--Parce que c'est un secret à vous?
--Peut-être bien ... en effet!
--Il paraît, ajouta-t-elle, que M. Pierre est ici?
--N'en dites rien, Mademoiselle, c'est trop extraordinaire!
--Je ne vous comprends pas, François; il n'y a qu'une chose
extraordinaire; c'est qu'il ne soit pas toujours ici! Ses parents
seraient si heureux!
--C'est à savoir, murmura François en secouant tristement la tête.
--Enfin, vous irez, n'est-ce pas?
--Il le faut bien!
--Je suis sûre que vous l'avez déjà revu?
--Que Mademoiselle ne me questionne pas, je ne pourrais lui répondre que
la vérité, et j'ai promis de ne rien dire! Mais vous ne direz rien, vous
non plus, n'est-ce pas?
--C'est une conspiration, à ce que je vois!
Et la jeune fille se mit à fredonner l'air des conspirateurs de _la Fille
de Madame Angot_ et elle se retira épanouie sans s'expliquer davantage.
Le lendemain, entre huit et neuf heures, François frappait à la porte du
Capitaine Villefort.
Le capitaine lui tendit la main et lui désigna une chaise; puis il
s'enfonça jusqu'aux aisselles dans son fauteuil.
--François, lui dit-il sans préambule, M. de Sermaise, mon oncle, a
pris à son service une fille qui vole son vin pour les soldats de la
garnison...
--Cela ne me surprend pas. J'avais cru m'apercevoir de quelque
chose ... des bouteilles bouchées, mais fades, fades comme si on les
avait remplies d'eau. Oh! Le compte y était tout de même.
--Mais elle ne vole pas seulement le vin de l'oncle, elle fouille dans
ses papiers quand vous êtes tous dehors, et elle surprend nos secrets
de famille. Puis elle les redit à tel homme de mon escadron que je
pourrais désigner. C'est ignoble!
--Vous me faites frémir, monsieur Pierre, c'est une fille à pendre.
--Non, mais à congédier dans une heure.
--Mais, enfin, comment pouvez-vous savoir cela, monsieur?
--Peu importe. Je n'ai pas fini. La demoiselle d'Alsace, Geneviève
Soultznach, aujourd'hui par acte authentique mademoiselle de Sermaise,
est l'héritière légitime de mon oncle. Quel que soit le motif qui ait
déterminé mon oncle à me déshériter, il ne saurait me convenir de me
rencontrer avec elle. Si je me décide à visiter ma mère et mon oncle, je
tiens à ce qu'elle soit absente!
--Ah! la pauvre demoiselle, si pieuse, si bonne! Mais c'est le soleil
dans la maison que cette jeunesse! Elle n'a plus ni père, ni mère, elle!
--Et moi? demanda Pierre d'un ton terrible.
François se tut et essuya furtivement ses vieux yeux.
--En conséquence, poursuivit Pierre, je t'autorise formellement à dire
de ma part à mon oncle ce qui regarde la fille de cuisine, à annoncer ma
prochaine visite à ma mère et à faire connaître en particulier à la
nommée Geneviève Soultznach que je désire ne pas la trouver là.
--J'obéirai, dit François, les yeux rouges de larmes. Seulement ... oui,
pour éviter une mortification aussi cruelle à mademoiselle, je sais bien
ce que je ferai! Car, si choyée qu'elle soit chez _nous_, elle est
orpheline et pauvre par le fait.... Enfin, je m'entends....
--Va, François, reprit Villefort, qui craignait de s'apitoyer lui-même,
ce sera pour demain mercredi entre le déjeuner et le dîner; bien entendu,
je n'accepterai pas à la maison un verre d'eau.
--Adieu, monsieur Pierre, et au revoir! Je bous dans ma peau en songeant
à ces commissions-là.... Mais tenez-les pour faites ... c'est votre
volonté, voilà tout?...
François partit sans que Pierre levât seulement les yeux.
Le lendemain, mercredi, à l'issue du déjeuner, en attendant l'heure de
se présenter rue de Mantes, Pierre Villefort courait à cheval dans la
forêt de Marly quand, à un carrefour, il aperçut une Victoria arrêtée,
en avant de laquelle se tenait une dame, le visage entièrement masqué par
un chevalet de campagne. Le cocher sommeillait, non sur le siège, mais
commodément étendu sur les coussins de la voiture. Comme le capitaine
hésitait entre plusieurs avenues, la dame artiste eut le temps d'ébaucher
ce cavalier, dont l'uniforme donnait sur un fonds d'arbres roussis par
l'automne une note bleue assez agréable.
Villefort, campé déjà sans le savoir sur le paysage, se décida pour
l'avenue de droite. Il jeta en passant un regard sur l'artiste: c'était
Geneviève!
A un mouvement involontaire du capitaine, celle-ci eut un pressentiment.
--François! murmura-t-elle, comme si elle avait peur.
Le domestique se réveilla et, à l'aspect de l'officier qui s'éloignait,
il porta machinalement la main à sa casquette galonnée.
--C'est lui, se dit Geneviève, je m'en doutais.
Bien assuré que la jeune fille n'était pas rue de Mantes, Villefort ne
fit qu'un temps de galop jusqu'à l'hôtel Sermaise. Là, il entra, attacha
sans façon son cheval à l'écurie, et marcha au devant de sa mère et de
son oncle qu'il voyait assis dans le jardin.
--Tu t'es donc enfin souvenu de nous? s'écria Mme Villefort en sautant
au cou de son fils à qui, en même temps, M. de Sermaise tendait la main.
--Je n'ai jamais cessé de songer à vous, répondit le capitaine en
s'asseyant sur un banc, près de sa mère.
--Sais-tu que tu es un fort beau capitaine, reprit l'oncle d'un ton
aimable. Tu es donc en garnison à Saint-Germain?
--Oui, mon oncle.
--Tu nous as déjà rendu un bon office en nous apprenant à quelle servante
nous avions affaire. Elle est congédiée.
--C'est heureux, car le mal qu'elle a fait n'est pas prêt d'être réparé,
dit gravement Villefort.
--Bah! qui se soucie de mes vieilles histoires! Ce n'est jamais que pour
le principe qu'il fallait sauvegarder.
--Mais, mon oncle, vos secrets sont aussi un peu les miens.
--Des indiscrétions auraient-elles été commises?
--On sait, par exemple, insinua Villefort, qu'un fils négligent, un
neveu plus ou moins indigne, exilé de la maison depuis quinze ans, a été
supplanté ici par une étrangère, dont j'ignorais encore l'existence
il y a huit jours, ce qui n'a rien de très flatteur pour le nommé Pierre
Villefort.
Il y eut un moment de silence pénible.
--Tu ne nous parles pas de notre vieux François, dit Mme Villefort,
pour renouer la conversation. Tu ne l'accuseras pas de ne pas t'aimer,
celui-là?
--Non, je ne l'en accuserai jamais.... C'est un coeur, lui! Riposta
sèchement le capitaine.
Cet éloge de François, quelque mérité qu'il fût, froissa les deux
vieillards qui ne se sentaient pas inférieurs, comme sensibilité,
à leur vieux domestique.
M. de Sermaise considéra un moment le bout de son escarpin d'un air
indéchiffrable, puis:
--Eh bien, Pierre, demanda-t-il, aurons-nous de temps en temps la visite
du capitaine Villefort?
--Oui, mon oncle, si vous le permettez, car il serait blessant pour
nous tous de justifier en aucune mesure les médisances, mais je vous
demanderai comme faveur d'être dispensé ces jours-là, comme aujourd'hui,
de la compagnie d'une personne dont la présence est une mortification
pour moi. Je tiens à ne pas la trouver sur mon chemin.
Ici, M. de Sermaise et Mme Villefort s'entre-regardèrent avec une
profonde tristesse.
--Nous avons pu juger, en effet, dit le vieillard, que la présence de
cette personne t'offusque, puisqu'elle n'est pas là, mais peut-être que
tes préventions contre elle s'éteindraient si tu apprenais à la
connaître!
--Je n'y consentirai jamais, mon oncle, c'est mon dernier mot.
--Alors, riposta M. de Sermaise offensé, c'est adieu, et non au revoir,
que je te dis. Quant à ta mère, elle est chez elle ici, elle le sait
surabondamment. C'est elle qui te recevra, et je me permets de t'engager
à la voir souvent, car nous sommes vieux ... et tout exige que la mère
et l'enfant soient ou paraissent unis!
--Il est vrai, dit Pierre. Eh bien, il en sera ainsi. Adieu, mon oncle!
Au revoir, ma mère!
Il se leva péniblement ému.
Mme Villefort regardait son fils avec des yeux inondés de larmes, mais
sans articuler une parole. Elle et lui étaient debout.