«Tiens! C'est vous, Kermadec?
--Oui, monsieur Kerjean.
--Et, en bordée, je parie?
--Oui, Monsieur Kerjean.»
En effet, cela se voyait à sa tenue.
«Eh bien, je croyais que vous étiez marié, Yves? C'est quelqu'un de
Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait conté que vous étiez
père de famille.»
Yves secoua ses épaules d'un mouvement d'insouciance méchante, et dit:
«S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... Ça m'irait, à moi,
de partir à votre bord.»
Ce n'était pas la première fois que ce capitaine Kerjean enrôlait des
déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite
comment on les mène. Son navire, la _Belle-Rose_, qui naviguait sous un
pavillon d'Amérique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui
convenait; c'était une acquisition excellente pour un équipage comme le
sien.
Ils s'isolèrent tous deux pour ébaucher, à voix basse, leur traité
d'alliance.
Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, après sa
fuite de chez lui.
La veille, il avait été à Recouvrance, en rasant les murs, pour tâcher
d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperçu,
qui regardait passer le monde à la fenêtre, avec un petit bandeau sur
son front. Alors il était revenu sur ses pas, suffisamment rassuré,
dans son égarement d'ivresse qui durait encore; il était revenu sur ses
pas pour «aller retrouver ses amis».
Ce matin-là, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai où ses
_amis_ l'avaient couché. L'ivresse était cette fois passée, bien
complètement passée. Il faisait toujours ce même beau temps d'octobre,
frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de
rien n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son fils et à
Marie, prêt à se lever pour aller les retrouver là-bas et leur demander
pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que
c'était fini, qu'il était perdu....
Retourner près d'eux, maintenant?--Oh! non, jamais,--quelle honte!
D'ailleurs, s'être échappé du bord étant puni de fers, et avoir ensuite
couru bordée trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre
encore ces mêmes résolutions, reprises vingt fois, faire encore ces
mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repentir... oh! non!
assez! Il en avait un mauvais sourire de pitié et de dégoût.
Et puis sa femme lui avait dit: «Va-t'en!» il s'en souvenait bien, de
son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir
mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitué à
être le seigneur et le maître. Elle l'avait chassé; c'était bien, il
était parti, il suivrait sa destinée, elle ne le reverrait plus....
Cette rechute aussi lui était plus répugnante, après cette bonne période
de paix honnête, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie
plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque chose de décisif
et de fatal. À ce moment, il s'aperçut qu'il était couvert de
poussière, de boue, de souillures immondes, et il commença de
s'épousseter, en redressant sa tête, qui s'animait peu à peu, à ce
réveil, d'une expression dure et dédaigneuse.
Être tombé comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit
front!... Il se faisait tout à coup à lui-même l'effet d'un misérable
bien repoussant.
Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui traînait là
près de lui, et, à demi-voix, après un coup d'oeil instinctif pour
s'assurer qu'il était seul, il se disait, avec une espèce de rire
moqueur, d'odieuses injures de matelot.
Maintenant il était debout avec un air fier et méchant.
Déserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela
devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce
jour-là. Oh! oui! à n'importe quel prix, déserter, pour ne plus
reparaître!
Sa décision venait d'être prise avec une volonté implacable. Il marchait
vers les navires, cambré, la tête haute, l'entêtement breton dans ses
yeux à demi fermés, dans ses sourcils froncés.
Il se disait: «Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient
dû me laisser tous. J'ai essayé ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi
et ce n'est pas ma faute.»
Et il avait raison peut-être: _ce n'était pas sa faute_. À cet instant,
il était irresponsable; il cédait à des influences lointaines et
mystérieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi
d'hérédité de toute une famille, de toute une race.