«Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'était plus moi.»
Quand une fois Yves avait dit cela, tout était bien fini; mais c'était
souvent très long à venir. Lorsque l'ivresse était passée, pendant deux
ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au
moment où son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup à propos
d'un rien, avec une expression de confusion très enfantine.--Alors le
ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi,
d'une façon particulière, sans jamais dire un mot de reproche; et
c'était la fin de l'épreuve.
Une fois, elle osa lui demander très doucement:
«Au moins, ne reste pas trois jours à bouder après, quand c'est passé.»
Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire très naïf, la regardant de
côté, tout confus:
«Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois
que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme
ceux-là? Oh! Mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sûr.»
Alors elle s'approcha plus près, s'appuyant contre son épaule, et lui,
voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa.
«Oh! _la boisson! La boisson!_...» dit-il lentement, ses yeux se
détournant à demi fermés avec une expression farouche. «Mon père! mes
frères!... à présent, c'est mon tour!»
Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en
parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas.
...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le
voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils;
puis quittant tout à fait ses façons de seigneur, ayant pour sa femme
mille petites prévenances douces, afin de lui faire oublier sa peine?
Comment croire que cet Yves-là pourrait bientôt et fatalement redevenir
l'_autre_, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne
et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors
Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute
sa force de volonté, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le
suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue où
passaient les camarades à grand col bleu, et où s'ouvraient les portes
des bouges.
...À terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se disait
tristement qu'il fallait essayer de repartir.
Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sauvages. On
ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions de devoir ni de
conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être, moi, que sa destinée
et une prière de sa mère avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui
parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop
vaguement. La discipline du bord, c'était là le grand frein qui avait
conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude
et saine qui fait les matelots forts.
La _terre_ avait été longtemps pour lui un lieu de passage où on
devenait libre et où il y avait des femmes; on y descendait comme en
pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et,
dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices
et sa force.
Mais vivre d'une vie régulière avec un petit ménage, compter ses
dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au lendemain, ses
allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprévues.
D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi et pourri, l'alcool
semblait suinter des murs avec l'humidité malsaine. Alors il tombait
tout à fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient été bons et
braves; il s'avilissait, se ravalait peu à peu au niveau de ce peuple
d'ivrognes; et sa débauche devenait repoussante et vulgaire comme une
débauche d'ouvrier.