Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son
pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.--Et, ce matin-là, sa mère aussi
s'était assoupie près de lui dans sa chaise, accablée qu'elle était de
fatigue et de veille.
Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, les
membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite elle
retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi
s'était-elle mariée? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans
ce Brest, où on regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle
venue traîner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche,
souvent trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout,
elle laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses
épaules?
Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves. Il était encore si
doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments
raisonnables, que souvent elle s'était reprise à espérer! Il avait des
repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; et c'étaient des
jours de bonheur.
«Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que _ce n'était plus
moi_!»
Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il
faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits
neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.
...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à
recommencer, il fallait retomber dans ce désespoir.
Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette même
influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'était
presque chaque semaine; cela devenait _une habitude_. À quoi bon
espérer?
Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter
à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et
qu'elle dédaignait de connaître; elle en aurait trop honte! Pourtant
elle était à bout de moyens pour cacher sa détresse à ses parents, qui
ne savaient rien, eux, et qui s'étaient mis à aimer Yves comme leur vrai
fils.
Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en était pas digne. Une révolte se
faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin,
et il n'avait pas de coeur....