«Bonjour, Yves!
--Bonjour, Pierre!»
Et nous ouvrons à la lumière grise du matin les auvents de notre
armoire.
Ce _bonjour, Pierre!_ précédé d'un petit sourire d'intelligence, m'est
dit avec hésitation, d'une voix intimidée; c'est _bonjour, capitaine_,
qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'éveiller si
près de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire
accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon
costume d'emprunt, nous avions concerté cette intimité.
C'était fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce
matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays était
enveloppé d'une même immense nuée grise. Le jour était comme un
crépuscule, et il semblait que cette lueur si blême n'eût pas la force
d'entrer par les lucarnes des chaumières. On ne voyait plus rien des
lointains, et une petite pluie lente était répandue dans l'air comme une
fine poussière d'eau.
Nous avions à faire toute la tournée promise chez les oncles, les
cousins, les amis d'enfance; et ces chaumières étaient fort disséminées
dans la campagne, Plouherzel n'étant pas un village, mais seulement une
région autour d'une chapelle.
Les courses étaient longues, dans les sentiers humides, entre les talus
couverts de mousse, sous la voûte des vieux hêtres morts et sous le
voile du ciel gris.
Et toutes ces chaumières étaient pareilles, basses, enterrées, sombres;
leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les
cochléarias, les lichens, les fraîches mousses de l'hiver. Au dedans,
noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gardés par des images
de saints ou des bonnes vierges en faïence.
Nous étions reçus à coeur ouvert partout, et toujours il fallait manger
et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en
mon honneur, on mêlait, tant bien que mal, un peu de français. C'était
surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait à causer. Des bons vieux et
des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois,
et ils avaient été nombreux, à ce que je vis.
«Oh! Le mauvais gars, monsieur, que ça faisait!»
Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait
toujours.
Le forban couvait déjà, paraît-il, sous le petit sauvage breton; le
petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, était
le germe inconscient du marin de plus tard, indompté et coureur de
bordées.
Vers le soir, à marée basse, nous descendîmes, Yves et moi, dans le lit
du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions
chacun une tartine de pain noir bien beurré et un grand couteau pour
prendre des _berniques_. Un régal de son enfance qu'il voulait
renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du
beurre.
La mer avait découvert de plusieurs kilomètres, mettant à nu les vastes
champs de varech, la prairie profonde où l'herbe était brune et salée,
avec d'étranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit
fermaient cette fosse immense, et l'île en forme de bête couchée,
dégarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il
y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'étaient tenus
cachés sous les eaux à mer haute, et qui maintenant se faisaient voir,
surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme
des chevelures mouillées. Sur la plaine sombre, on en apercevait de
posés partout, dans d'étranges attitudes de réveil.
L'air froid était rempli de la senteur âcre du goémon. La nuit venait
lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de
pierre commençaient à faire songer à des troupeaux de monstres. Nous
prenions les _berniques_ au bout de nos couteaux, et nous les mangions
toutes vivantes, en mordant à même dans nos tartines, ayant faim tous
deux, nous dépêchant de finir, de peur de ne plus y voir.
«Ce n'est plus si bon qu'autrefois», dit Yves quand il eut tout mangé,
«et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'étais petit,
je me rappelle que ça m'arrivait de temps en temps, la même chose, mais
pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous?»
Alors, moi, je lui répondis étonné de l'entendre:
«Des manières de moi que tu prends là, mon pauvre Yves!
--Des manières de vous, vous dites?»
Et il me regarda avec un long sourire mélancolique, qui m'exprimait de
sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-là qu'il
avait beaucoup plus que je ne l'aurais pensé des _manières de moi_, des
idées, des sensations pareilles aux miennes.
«Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le même cours de pensées,
savez-vous une chose qui m'inquiète souvent quand nous sommes si loin,
en mer ou dans ces pays de là-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est
l'idée que je pourrais peut-être mourir et qu'on ne me mettrait pas dans
notre cimetière d'ici.»
Et il montrait de la main la flèche de l'église de Plouherzel, qu'on
apercevait au-dessus des falaises de granit, très loin, comme une pointe
grise.
«Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous
savez, je n'aime pas beaucoup les curés. Non, une idée que j'ai comme
ça, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de
penser à cette chose, ça m'empêche d'être brave.»