«Et mon mari aussi, Madame Quémeneur, quand il est soûl, tout le temps
il dort.
--Vous faites votre petit tour aussi, Madame Kervella?
--Et j'attends mon mari, moi aussi donc, qui est arrivé aujourd'hui sur
le _Catinat_.
--Et le mien, Madame Kerdoncuff, le jour qu'il était revenu de la Chine,
il avait dormi pendant deux jours; et moi aussi donc, je m'étais soûlée,
madame Kerdoncuff. Oh! comme j'ai eu honte aussi! Et ma fille aussi
donc, elle était tombée dans les escaliers!»
Avec l'accent chantant et cadencé de Brest, tout cela se croise sous les
vieux parapluies retournés par le vent, entre des femmes en waterproof
et en coiffe pointue de mousseline, qui attendent là-haut, à l'entrée
des grands escaliers de granit.
Leurs maris sont revenus sur ce même bâtiment qui a ramené Yves, et
elles sont là postées, soutenues déjà par quelque peu d'eau-de-vie,
elles font le guet, l'oeil moitié égrillard, moitié attendri.
Ces vieux marins qu'elles attendent étaient jadis peut-être de braves
gabiers durs à la peine; et puis, gangrenés par les séjours dans Brest
et l'ivrognerie, ils ont épousé ces créatures et sont tombés dans les
bas-fonds sordides de la ville.
Derrière ces dames, il y a d'autres groupes encore, où la vue se repose:
des jeunes femmes qui se tiennent dignes, vraies femmes de marins
celles-ci, recueillies dans la joie de revoir leur fiancé ou leur mari,
et regardant avec anxiété dans ce grand trou béant du port, par où les
désirés vont venir. Il y a des mères, arrivées des villages, ayant mis
leur beau costume breton des fêtes, la grande coiffe et la robe de drap
noir à broderies de soie; la pluie les gâte pourtant, ces belles
_hardes_ qu'on ne renouvelle pas deux fois dans la vie; mais il faut
bien faire honneur à ce fils qu'on va embrasser tout à l'heure devant
les autres.
«Voilà ceux du _Magicien_ qui entrent dans le port, Madame Kerdoncuff!
--Et voilà ceux du _Catinat_ aussi donc! Ils se suivent tous les deux,
Madame Quémeneur!»
En bas, les canots accostent, tout au fond, sur les quais noirs, et ceux
qui sont attendus montent les premiers.
D'abord les maris de ces _dames_, place aux anciens, qui passent devant!
Le goudron, le vent, le hâle, l'eau-de-vie, leur ont composé des minois
chiffonnés de singes.... Et on s'en va, bras dessus bras dessous, du
côté de Recouvrance, dans quelque vieille rue sombre aux hautes maisons
de granit; tout à l'heure, on montera dans une chambre humide qui sent
l'égout et le moisi de pauvre, où sur les meubles il y a des coquillages
dans de la poussière et des bouteilles pêle-mêle avec des chinoiseries.
Et, grâce à l'alcool acheté au cabaret d'en bas, on trouvera l'oubli de
cette séparation cruelle avec un renouveau de ses vingt ans.
Puis viennent les autres, les jeunes hommes qu'attendent les fiancées,
les femmes ou les vieilles mères, et enfin, quatre à quatre, escaladant
les marches de granit, toute la bande des grands enfants sauvages
qu'Yves conduit à la fête de ses galons.
Celles qui les attendent, ceux-ci, sont dans la rue des Sept-Saints,
déjà sorties sur leur porte et au guet: femmes aux cheveux à la chien
peignés sur les sourcils,--à la voix avinée et au geste horrible.
Tout à l'heure, ce sera pour elles, leur sève, leurs ardeurs
contenues,--et leur argent.--C'est qu'ils payent bien, les matelots, le
jour du retour, et, en plus de ce qu'ils donnent, il y a surtout ce
qu'on leur prend après, quand par bonheur ils sont ivres à point....
Ils regardaient devant eux indécis, comme effarés, grisés déjà rien que
de se trouver à terre.
Où aller? Par où commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie
froide d'hiver et cette tombée sinistre de la nuit,--pour ceux qui ont
un logis, un foyer, tout cela ajoute à la joie qu'on a de rentrer. À
eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre à l'abri,
d'aller se réchauffer quelque part; mais ils étaient sans gîte, ces
pauvres exilés qui revenaient....
D'abord ils errèrent, se tenant les uns les autres par le bras, riant à
propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,--ayant des allures de
bêtes captives qu'on vient de lâcher.
Puis ils entrèrent _À la descente des navires_, chez Madame Creachcadec.
_À la descente des navires_, c'était un bouge de la rue de Siam.
L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une
corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'était la
première fois qu'il se trouvait dans une chaise.--Et du feu!--Comme il
savourait ce bien-être tout à fait inusité, de se sécher devant un
brasier rouge!--À bord, jamais;--même dans les grands froids du cap Horn
ou de l'Islande; même dans les humidités pénétrantes, continues des
hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se sèche.
Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouillé, et on tâche de
se donner du mouvement, en attendant le soleil.
C'était une vraie mère pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous
ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur
comptait toujours, au plus juste prix, leurs dîners et leurs fêtes.
D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant déjà de l'alcool dans sa
tête grosse et rouge, elle essayait de répéter leurs noms, qu'elle les
entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du
temps qu'ils étaient canotiers à bord de la _Bretagne_;--et même elle
croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'_Inflexible_. Mais
comme ils étaient devenus grands et beaux garçons depuis cette
époque!--Vraiment il fallait son oeil à elle, pour les reconnaître,
ainsi changés....
Et, au fond du cabaret, le dîner cuisait, sur des fourneaux qui
répandaient une assez bonne odeur de soupe.
Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots
arrivait, chantant, scandant à pleine voix, sur un air très gai, ces
paroles d'église: _Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison..._
Ils entrèrent, chavirant les chaises, en même temps qu'une rafale du
vent d'ouest couchait la flamme des lampes.
_Kyrie Christe, Dominum nostrum..._: les Bretons n'aimaient pas ce genre
de chanson, venu sans doute des barrières de quelque grande ville.
Pourtant cette discordance était drôle entre les mots et la musique, et
cela les fit rire.
Du reste, c'était une bande débarquée de la _Gauloise_, et ils se
reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient été mousses
ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'était Kerboul, son voisin de
hamac à bord de l'_Inflexible_. Lui aussi était devenu grand et fort; il
était baleinier de l'amiral, et, comme il était assez sage, il portait
depuis longtemps sur sa manche les galons rouges.
L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame
Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du dîner
commandé,--et les têtes commencèrent à tourner....
Il y eut du bruit, cette nuit-là, dans Brest; les patrouilles eurent
fort à faire.
Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit
jusqu'au matin des chants et des cris; c'était comme si on y eût lâché
des barbares, des bandes échappées de l'ancienne Gaule; il y avait des
scènes de joie qui rappelaient les rudesses primitives.
Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pièces
d'or,--agitées, échevelées dans ce grand coup de feu des retours de
navire,--mêlaient leurs voix aigres à ces voix profondes.
Les derniers arrivés de la mer, on les reconnaissait à leur teint plus
bronzé, à leurs allures plus désinvoltes; et puis ils traînaient avec
eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des
perruches, mouillées, dans des cages; d'autres avec des singes.
Ils chantaient, les matelots, à tue-tête, avec une sorte d'accent naïf,
des choses à faire frémir,--ou bien des airs du midi, des chansons
basques,--surtout, de tristes mélopées bretonnes qui semblaient de vieux
airs de _biniou_ légués par l'antiquité celtique.
Les simples, les bons, faisaient des choeurs en parties; ils restaient
groupés par village, et répétaient dans leur langue les longues
complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix
sonores et jeunes. D'autres bégayaient comme de petits enfants et
s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou
assommaient des passants.
La nuit s'avançait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans
les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubérance des gaietés
sauvages....
V
...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme
humaine dans un ruisseau,--au bord d'une espèce de rue déserte
surplombée par des remparts.--Encore l'obscurité; encore la pluie, fine
et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver--qui avait _veillé_,
comme on dit en marine, et passé la nuit à gémir.
C'était en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands
murs, à cet endroit où traînent d'habitude les marins sans gîte, ivres
morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et
sont tombés en route.
Déjà une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un
jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme
humaine qui était à terre, et, tout à côté, tombait en cascade dans le
trou d'un égout.
Il commençait à faire un peu plus clair; une sorte de lumière se
décidait à descendre le long de ces hautes murailles de granit.--La
chose noire dans le ruisseau était bien un grand corps d'homme, un
matelot, qui était couché les bras étendus en croix.
Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pavés durs,
comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la
même direction, dans une rue plus basse qui aboutissait à la grille du
port de guerre.
Bientôt cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'était un
bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de
cauchemar.
Des centaines et des centaines de sabots, piétinant avant jour, arrivant
de partout, défilant dans cette rue basse; une espèce de procession
matineuse de mauvais aloi:--c'étaient les ouvriers qui rentraient dans
l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la
démarche mal assurée, et le regard abruti.
Il y avait aussi des femmes laides, hâves, mouillées, qui allaient de
droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles
regardaient sous le nez les hommes à grand chapeau breton,--guettant là,
pour voir si le mari, ou le fils, était enfin sorti des tavernes, s'il
irait faire sa journée de travail.
L'homme couché dans le ruisseau fut aussi examiné par elles; deux ou
trois se baissèrent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des
traits jeunes, mais durcis, et comme figés dans une fixité cadavérique,
des lèvres contractées, des dents serrées. Non, elles ne le
connaissaient pas. Et puis ce n'était pas un ouvrier, celui-là; il
portait le grand col bleu des matelots.
Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bonté d'âme, de le
retirer de l'eau. Il était trop lourd.
«Quel grand cadavre!» dit-elle en lui laissant retomber les bras.
Ce corps sur lequel étaient tombées toutes les pluies de la nuit,
c'était Yves.
Un peu plus tard, quand le jour fut tout à fait levé, ses camarades qui
passaient le reconnurent et l'emportèrent.
On le coucha, tout trempé de l'eau du ruisseau, au fond de la grande
chaloupe, mouillée des embruns de la mer, et bientôt on se mit en route
à la voile.
La mer était mauvaise; le vent debout. Ils louvoyèrent longtemps et ils
eurent du mal pour atteindre leur navire.