Le jour était mal choisi pour faire des démarches de ce genre. Il était
impossible de se présenter chez le général de service, en frac et sans
congé, et quand même Boris l'aurait voulu, celui-ci n'aurait pu rien
faire le lendemain 27 juin (9 juillet), jour où furent signés les
préliminaires de la paix. Les Empereurs échangèrent les grands-cordons
de leurs ordres: Alexandre reçut la Légion d'honneur, et Napoléon, le
Saint-André. Un grand banquet, auquel les Empereurs devaient assister,
fut offert par le bataillon de la garde française au bataillon de
Préobrajensky.
Plus Rostow pensait à la façon d'agir de Boris, plus il en était
affecté. Il feignit de dormir quand Boris rentra, et le lendemain matin
il s'éclipsa de bonne heure, pour aller courir les rues en habit civil
et en chapeau rond, et examiner les Français, leurs uniformes et les
maisons occupées par les deux souverains. Sur la place, on commençait à
disposer les tables destinées au repas, et à pavoiser les façades des
maisons de drapeaux russes et français, ornés des chiffres A et N.
«Il est évident que Boris ne veut rien faire, se disait Nicolas, et tout
est fini entre nous!... mais je ne m'en irai pas sans avoir tenté
l'impossible pour Denissow. Il faut que sa lettre parvienne à
l'Empereur... et l'Empereur est là!» ajoutait-il mentalement en se
rapprochant sans le vouloir de la demeure impériale.
Deux chevaux tout sellés attendaient devant la porte: la suite se
rassemblait pour escorter Alexandre.
«Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-même la supplique?
Comment lui dirai-je tout?... M'arrêterait-on par hasard à cause de mon
habit civil?... Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il
comprend tout, lui.... Et si l'on m'arrête?... Après tout, le grand
mal.... Ah! on se rassemble.... Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant
pis pour Droubetzkoï, qui m'y oblige!...»
Et avec une décision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea
vers l'entrée.
«Cette fois-ci, je ne laisserai pas échapper l'occasion comme à
Austerlitz. Je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le supplierai!»
Son coeur battait avec violence à la pensée de le revoir: «Il
m'écoutera, me relèvera, me remerciera! Il me dira: «Je suis heureux de
pouvoir faire le bien et réparer les injustices!»...
Et il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement
dirigés sur lui.
Un large escalier montait du perron au premier étage; à droite était une
porte fermée, et sous la voûte de l'escalier une autre porte, qui
conduisait au rez-de-chaussée.
«Qui demandez-vous? lui dit-on.
--C'est une supplique à remettre à Sa Majesté, répondit Nicolas d'une
voix tremblante.
--Veuillez alors passer de son côté.»
À cette invitation faite avec indifférence, Rostow s'effraya de son
entreprise; la pensée de se trouver inopinément face à face avec
l'Empereur était si séduisante et si terrible à la fois, qu'il était
presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui
ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service.
Un homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en
bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se
faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre.
«Bien faite et la beauté du diable!» disait-il à quelqu'un dans la pièce
voisine. À la vue du jeune homme, il fronça le sourcil et se tut.
«Que désirez-vous? Une supplique?...
--Qu'est-ce que c'est? demanda une voix dans l'autre chambre.
--Encore un pétitionnaire! répondit celui qui s'habillait.
--Dites-lui d'attendre, remettez-le à plus tard. Il va sortir, il faut
l'accompagner.
--Demain, demain, il est trop tard à présent...»
Rostow fit quelques pas vers la porte:
«De qui est la supplique, et qui êtes-vous?
--Du major Denissow.
--Mais vous, qui êtes-vous? un officier?
--Le comte Rostow, lieutenant.
--Quelle hardiesse! La supplique aurait dû être remise par votre chef.
Partez vite, partez vite!...»
Et il reprit sa toilette interrompue.
Rostow sortit; le perron était envahi par une foule de généraux en
grande tenue, devant lesquels il se trouvait forcé de passer.
Et, mourant de peur, rien qu'en songeant qu'il pouvait rencontrer
l'Empereur, il craignait de se couvrir de honte, d'être mis aux arrêts
devant lui, il comprenait et regrettait toute l'inconvenance de sa
conduite, et se glissait les yeux baissés hors de cette brillante
réunion, lorsqu'une voix de basse bien connue l'appela par son nom, et
une main se posa sur son épaule:
«Que faites-vous donc là, mon cher, et en habit civil encore?»
C'était un général de cavalerie, ancien divisionnaire de Rostow, qui
avait su pendant cette campagne conquérir les bonnes grâces de
l'Empereur.
Le jeune homme, effrayé, s'empressa de se justifier, mais, la bonhomie
railleuse de son chef l'ayant rassuré, il le prit à part, lui exposa
l'affaire d'une voix émue et implora son appui. Le général branla la
tête d'un air soucieux:
«C'est triste pour ce brave, dit-il, donne-moi la supplique.»
À peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'éperons résonna sur
l'escalier, et le général se rapprocha des autres. C'était la suite qui
descendait et qui se mit immédiatement en selle. L'écuyer Heine, le même
qui était à Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un léger
craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussitôt quel
était celui qui descendait les degrés. Oubliant sa crainte d'être
reconnu, il s'avança au milieu de quelques autres curieux, et revit,
après un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette démarche,
cet ensemble séduisant de douceur et de majesté qui lui étaient si
chers.... Son enthousiasme et son amour se réveillèrent avec une
nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du régiment de
Préobrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la
poitrine la plaque d'un ordre étranger (la Légion d'honneur) que Nicolas
ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses
gants, il s'arrêta au haut des marches du perron, et éclaira tout ce qui
l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant à
certains privilégiés, et, reconnaissant le général de cavalerie, il lui
sourit et l'appela à lui d'un signe de la main.
Toute la suite recula, et Rostow put s'apercevoir qu'une assez longue
conversation s'engageait entre eux deux.
L'Empereur fit un pas vers son cheval, la suite et la foule de la rue
s'élancèrent en avant, et Alexandre, saisissant le pommeau de la selle,
se retourna encore une fois vers le général, et lui dit d'une voix
accentuée, comme s'il tenait à être entendu de tous:
«Impossible, général, et c'est impossible parce que la loi est au-dessus
de moi!» Il posa le pied dans l'étrier, le général s'inclina
respectueusement. Pendant que l'Empereur s'éloignait au galop, Nicolas,
oubliant tout dans son exaltation, courut à sa suite avec la foule.