Revenu au régiment, Rostow, ayant mis le colonel au courant de la
situation de Denissow, partit aussitôt pour Tilsitt, avec la supplique
de Denissow dans sa poche.
Le 13/25 juin, eut lieu l'entrevue des deux Empereurs, Alexandre et
Napoléon. Boris Droubetzkoï obtint d'un haut personnage de faire partie
ce jour-là de sa suite.
«Je voudrais voir le grand homme,» avait-il dit en parlant de Napoléon,
qu'il avait jusque-là, comme tous les autres, appelé Bonaparte.
«Vous voulez dire Bonaparte?» répondit le général en souriant.
Boris comprit aussitôt que c'était une manière aimable de le mettre à
l'épreuve.
«Mon prince, je parle de l'Empereur Napoléon...»
Et le général lui tapa amicalement sur l'épaule.
«Tu iras loin,» lui dit-il, et il le prit avec lui.
Ce fut ainsi que Boris fit partie des élus qui assistèrent à l'entrevue
sur les bords du Niémen. Il vit les tentes et les radeaux ornés des
chiffres des deux souverains. Napoléon, sur la rive opposée, passant
devant le front de sa garde, l'Empereur Alexandre, pensif, attendant
dans un cabaret l'arrivée de son futur allié. Il vit les deux souverains
monter en bateau et Napoléon, abordant le premier le radeau, s'avancer
rapidement vers Alexandre, lui tendre la main, et disparaître avec lui
sous la tente. Depuis son entrée dans les hautes sphères, Boris avait
pris l'habitude d'observer attentivement tout ce qu'il voyait autour de
lui et d'en tenir note; il s'informa donc du nom des personnages de la
suite de Napoléon, s'inquiéta de leurs uniformes, écouta les propos des
dignitaires importants, regarda à sa montre pour savoir au juste l'heure
à laquelle les Empereurs s'étaient retirés sous la tente, et ne manqua
pas d'en faire autant à leur sortie. L'entretien dura une heure
cinquante-trois minutes, et il le nota aussitôt parmi les autres faits
historiques qui avaient leur importance. La suite de l'Empereur
Alexandre n'étant pas très nombreuse, il devenait dès lors très
important de se trouver à Tilsitt à cette occasion, et Boris ne tarda
pas à s'en apercevoir. Sa position se raffermit, on s'habitua à lui, il
fit dorénavant partie de ce milieu choisi, et il fut chargé deux fois
d'une mission pour l'Empereur. Ce dernier le connaissait, et
l'entourage, ne le considérant plus comme un nouveau venu, aurait été
même étonné de ne plus le voir.
Il logeait avec un autre aide de camp, le comte Gelinski, un Polonais
élevé à Paris, très riche, partisan enthousiaste des Français, et dont
la tente devint pendant ces quelques jours à Tilsitt le point de
réunion, pour les dîners et les déjeuners, des officiers français de la
garde et de l'état-major.
Le 24 juin, le comte Gelinski organisa un souper: un aide de camp de
Napoléon y occupait la place d'honneur, et parmi les autres invités on
voyait quelques officiers français de la garde, et un tout jeune homme,
d'une grande et ancienne famille, qui était page de Napoléon. Ce même
jour, Rostow, profitant de l'obscurité pour ne pas être reconnu en habit
civil, se rendit tout droit chez Boris.
L'armée, qu'il venait de quitter, n'était point encore au diapason des
nouveaux rapports établis au quartier général avec Napoléon et les
Français, nos anciens ennemis devenus nos amis; rapports qui étaient la
conséquence naturelle du changement survenu dans la politique des deux
pays. Bonaparte y inspirait encore à tous le même sentiment de haine, de
mépris et de terreur. Rostow, discutant peu de jours auparavant avec un
officier du détachement de Platow, s'était acharné à lui prouver qu'on
traiterait Napoléon en criminel, et non en souverain, si on avait la
bonne fortune de le faire prisonnier. Une autre fois, causant avec un
colonel français blessé, il s'était échauffé au point de lui dire qu'il
ne pouvait être question de paix entre un Empereur légitime et un
brigand! Aussi éprouva-t-il un singulier étonnement à la vue des
officiers français et de ces uniformes qu'il avait l'habitude de ne
rencontrer qu'aux avant-postes. À peine les aperçut-il, que le sentiment
naturel à un militaire, l'animosité qu'il ressentait toujours à leur
vue, se réveilla en lui. Il s'arrêta sur le seuil du logement de
Droubetzkoï, et demanda en russe s'il y était. Boris, au son d'une voix
étrangère, sortit à sa rencontre, et ne put s'empêcher de laisser percer
un certain déplaisir:
«Ah! c'est toi! je suis très content de te voir, dit-il néanmoins, mais
pas assez à temps pour que Rostow n'eût pas saisi sa première
impression.
--Je viens mal à propos? dit-il froidement, je viens pour affaire,
autrement....
--Mais pas du tout: je suis seulement étonné de te voir ici!... Je suis
à vous dans un moment, répondit-il à quelqu'un qui l'appelait de l'autre
chambre.
--Ah! je le vois bien... je viens mal à propos, répéta Nicolas; mais
Boris avait déjà arrêté sa ligne de conduite, et il l'entraîna avec lui.
Son regard calme et tranquille semblait s'être voilé et se dérober
derrière «les lunettes bleues» du savoir-vivre.
--Tu as tort de le croire. Viens!» Le couvert était mis, il le présenta
à ses invités, et leur expliqua qu'il n'était pas un civil, mais un
militaire et son ancien ami. Rostow regardait les Français d'un air
maussade et les salua avec raideur.
Gelinski, nullement satisfait de l'apparition de ce Russe, ne lui fit
aucun accueil. De son côté, Boris faisait mine de ne point s'apercevoir
de la gêne qu'il avait ainsi introduite dans leur cercle, et s'efforçait
de ranimer la conversation. Un des hôtes s'adressant, avec une politesse
toute française, à Rostow qui gardait un silence opiniâtre, demanda s'il
n'était pas venu avec l'intention de voir l'Empereur Napoléon.
«Non, je suis venu pour affaire,» répondit brièvement Rostow.
Sa mauvaise humeur, accrue par le déplaisir évident qu'il causait à son
ami, lui fit supposer que tous le regardaient également de travers: Ce
n'était du reste que trop vrai: sa présence les gênait, et à cause de
lui, la conversation languissait.
«Que font-ils ici?» se demanda-t-il à lui-même.
«Je sens que je suis de trop, dit-il à Boris, laisse-moi te conter mon
affaire, et je m'en vais.
--Mais non, reste! Si tu es fatigué, va te reposer un peu dans ma
chambre.»
Ils entrèrent dans la petite pièce où couchait Boris. Nicolas, sans
prendre même la peine de s'asseoir, lui déroula, d'un ton irrité, toute
l'affaire de Denissow, et lui demanda carrément s'il pouvait et voulait
remettre sa supplique au général, pour être transmise à l'Empereur. Pour
la première fois, le regard de Boris lui produisit un effet désagréable:
Boris, en effet, les jambes croisées, regardait de côté et d'autre, et
ne prêtait qu'une vague attention à son ami; il l'écoutait comme un
général écoute le rapport de son subordonné:
«Oui, j'ai entendu conter beaucoup de choses de ce genre, l'Empereur est
très sévère à ce sujet. Il vaudrait mieux, à mon avis, ne pas la faire
parvenir jusqu'à Sa Majesté, et l'adresser tout simplement au chef du
corps d'armée; ensuite, je crois que....
--C'est-à-dire que tu ne veux rien faire, dis-le-moi tout net! s'écria
Rostow avec irritation.
--Au contraire, je ferai ce que je pourrai.»
Gelinski appela Boris à travers la porte.
«Vas-y, vas-y...» dit Nicolas, et, refusant de prendre part au souper,
il resta dans la petite chambre, qu'il se mit à arpenter dans tous les
sens, au bruit animé des voix françaises.