Rostow, de retour après son congé, sentit, pour la première fois, la
force des liens qui l'attachaient à Denissow et à son régiment.
À la vue du premier hussard à l'uniforme déboutonné, à la vue de
Dementiew le roux, à la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin à
la vue de Lavrouchka criant joyeusement à son maître: «Le comte est
arrivé!» à l'embrassade de Denissow, ébouriffé, endormi, sortant en hâte
de sa hutte, et à l'accolade de ses camarades, Rostow éprouva la même
sensation qu'à son arrivée à la maison paternelle, lorsque son père, sa
mère, ses soeurs l'avaient étouffé de baisers; et des larmes de joie,
lui montant au gosier, l'empêchèrent de parler.
Après s'être présenté au chef du régiment, en avoir reçu les mêmes
fonctions dans le même escadron, après s'être enquis des moindres
détails, il trouva dans cet adieu à sa liberté et dans le devoir qu'il
remplissait en reprenant sa place dans ce cadre étroit, le même
sentiment de quiétude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre
famille; car le régiment, au bout du compte, n'était-il pas devenu pour
lui un _home_ aussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas là
ce tohu-bohu du monde, qui l'entraînait parfois à des erreurs
regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais
s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilité de
courir dans dix endroits à la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on
pouvait tuer de façons diverses, ni cette foule composée en majeure
partie d'indifférents, ni ces demandes d'argent, pénibles et
embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout
était clair et précis. Le monde entier était partagé, pour lui, en deux
parties inégales: l'une était notre régiment de Pavlograd, l'autre _tout
le reste_, dont il n'avait qu'un médiocre souci. Tout y était connu: on
savait qui était le lieutenant, qui était le capitaine, qui était un
vaurien, qui était un bon garçon, et ce qui primait tout, c'était «le
camarade»! Le cantinier faisait crédit, on touchait sa paye tous les
trois mois. Par suite, rien à choisir, rien à combiner; tout se bornait
à se bien conduire, et à accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre
reçu.
Replacé sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il était
aussi heureux que l'est un homme fatigué, de pouvoir se coucher et se
reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agréable, qu'il s'était
juré, après sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgré
le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour réparer sa faute,
de servir d'une façon irréprochable, en bon camarade, et en officier
sans reproches, c'est-à-dire de devenir un parfait galant homme, ce qui
dans le monde était loin d'être facile, tandis qu'au régiment rien
n'était plus aisé. Enfin il s'était promis de rembourser ses parents en
cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui
étaient annuellement alloués, et de laisser le reste à leur disposition.
À la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de
plusieurs combats à Poultousk, à Preussisch-Eylau, notre armée s'était
enfin concentrée à Bartenstein. On attendait l'arrivée de l'Empereur
pour commencer la campagne.
Le régiment de Pavlograd, qui avait pris part à celle de 1808, et qui
venait seulement de rejoindre l'armée active, après avoir complété ses
cadres en Russie, n'avait pas pris part à ces premiers engagements. Dès
son arrivée, il fut réuni au détachement de Platow, indépendant du reste
de l'armée.
Les hussards avaient eu à plusieurs reprises de légères escarmouches
avec l'ennemi, et avaient même fait une fois des prisonniers, en
s'emparant des équipages du maréchal Oudinot. Le mois d'avril se passa à
bivouaquer près d'un village allemand ruiné et désert.
Le dégel arrivait: il faisait froid et sale, les rivières charriaient,
et les chemins, devenus impraticables, arrêtaient la distribution de
fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se
répandaient dans les villages abandonnés, à la recherche de quelques
maigres pommes de terre.
Il ne restait plus rien, les habitants étaient en fuite, et ceux qui
étaient demeurés en arrière, arrivés au dernier degré de la misère,
étaient un objet de pitié pour le soldat, qui, privé de tout, leur
donnait encore du sien, plutôt que de leur enlever leur dernière
bouchée.
Le régiment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais
la maladie et la famine l'avaient réduit de moitié. La mortalité était
telle dans les hôpitaux, que le soldat, exténué par la fièvre et par
l'enflure, résultats de la mauvaise nourriture, préférait continuer son
service et traîner dans les rangs ses pieds endoloris, plutôt que
d'entrer à l'hôpital. Les premiers jours du printemps, les soldats
découvrirent dans la terre une certaine plante semblable à l'asperge,
qu'ils appelèrent, on ne sait trop pourquoi, «racine douce», bien
qu'elle fût au contraire très amère. On les voyait la chercher de tous
les côtés, la déterrer et la manger, malgré la défense qui leur en avait
été faite. Une nouvelle maladie, la tuméfaction des pieds, des mains et
de la figure, considérée par les médecins comme provenant de l'emploi de
cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et
cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette
racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration
réduite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoyées en
dernier lieu se trouvaient gelées et germées.
Les chevaux, dont la maigreur était effrayante, ne se nourrissaient que
de la paille des toits, et leur poil d'hiver se hérissait en touffes
emmêlées.
Malgré toutes ces misères, officiers et soldats continuaient leur même
existence. Pâles et la figure gonflée, couverts d'uniformes déchirés,
les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au
pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits,
dînaient autour de leur chaudron et se levaient de là affamés, et
plaisantant sur leur maigre chère et sur leur faim. À leurs moments de
loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout
nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre gelées et
gâtées, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de
Souvorow ou des récits merveilleux sur Alëcha, le panier percé, ou sur
Mikolka, le manoeuvre.
Les officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes
délabrées. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre
(l'argent abondait, quoiqu'on n'eût rien à manger), et la plupart
passaient leur temps à jouer aux cartes ou à d'autres jeux plus
innocents, tels que les osselets et la svaïka[34]. On causait peu des
affaires en général, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien
de bon à apprendre.
Rostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne
lui parlant jamais de sa famille, c'était à son amour malheureux pour
Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amitié
réciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus
rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie
expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des
reconnaissances où Rostow avait été envoyé pour chercher des vivres, il
trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui
allaitait un enfant. À moitié nus, mourant de faim et de froid, ils
n'avaient aucun moyen de s'éloigner. Il les amena au bivouac, les logea
chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au rétablissement du
vieillard. Un camarade, venant à causer de femmes, assura en riant que
Rostow était le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien dû leur faire
faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauvée.
Vivement blessé de ces propos, il répondit à l'officier par une volée
d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde à les empêcher de
se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-même
la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des
reproches sur son emportement:
«Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma
soeur et je ne puis te dire à quel point j'ai été blessé... car enfin
c'est comme si...»
Denissow lui frappa sur l'épaule et se mit à marcher en long et en
large, signe chez lui d'une forte émotion:
«Ah! quelle diable de race que ces Rostow...» murmura-t-il.
Et Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami.