Remise de son émotion et ramenée à son sujet favori, elle leur parla du
père Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait
l'encens; comment aussi à Kiew, à son dernier pèlerinage, un moine de sa
connaissance lui avait donné les clefs des catacombes, et comment elle y
avait passé quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de
pain sec pour toute nourriture:
«Je priais devant l'un, puis je disais mes prières devant un autre. Je
dormais un petit peu, je baisais un troisième; et quelle paix, ma mère,
quelle paix céleste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du
bon Dieu.»
Pierre l'écoutait et l'observait attentivement; le prince André quitta
la chambre, et sa soeur, abandonnant à elles-mêmes «les hommes de Dieu»,
emmena Pierre au salon.
«Vous êtes très bon, lui dit-elle.
--Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'apprécie ses sentiments!»
La princesse Marie lui répondit par un sourire:
«Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frère. Comment
avez-vous trouvé André? Il m'inquiète. Sa santé était meilleure l'hiver
dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le médecin lui
conseille de faire une cure à l'étranger. Son moral aussi me tourmente:
il ne peut pas, à l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin,
mais il le porte en dedans de lui-même; aujourd'hui il est gai, animé,
grâce à votre arrivée... c'est si rare! Tâchez de lui persuader de
voyager, il a besoin d'activité, et cette vie monotone le tue... on ne
le remarque pas, mais je le vois!»
À dix heures du soir, les domestiques s'élancèrent sur le perron, au
tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince.
Pierre et André allèrent à sa rencontre.
«Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture.--Ah oui! très
content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi...
là!»
Il était de bonne humeur, et le combla de tant de prévenances, que le
prince André les trouva, une heure plus tard, engagés dans une vive
discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus
de guerre, tandis que le vieux prince, sans se fâcher, mais en le
raillant, soutenait le contraire:
«Pratique une saignée, mets de l'eau à la place du sang, et alors il n'y
aura plus de guerre! Chimères de femme, chimères de femme!» ajouta-t-il,
en tapant affectueusement sur l'épaule de son adversaire, et en
s'approchant de la table, où son fils, qui ne voulait pas prendre part à
la conversation, examinait les papiers qu'il avait apportés.
«Le maréchal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a guère
fourni que la moitié de son contingent, et, arrivé une fois en ville, il
s'est imaginé de m'inviter à dîner! Je lui en ai donné un... de dîner!
Regarde ce papier!... Sais-tu qu'il me plaît, ton ami, il me réveille!
Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de
les écouter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent
ma vieille tête. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-être pour
me disputer encore.... Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse
Marie, n'est-ce pas?»
Pendant ce séjour à Lissy-Gory, Pierre apprécia tout le charme de
l'affection qui l'unissait au prince André. Le vieux prince et la
princesse Marie, qui le connaissaient à peine quand il y était arrivé,
le traitaient déjà en ancien ami. Il se sentait aimé, non seulement de
cette dernière, dont il avait gagné le coeur par sa douceur envers ses
protégés, mais même du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme
l'appelait son grand-père; l'enfant lui souriait et se laissait porter
par lui. Mlle Bourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses
conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assisté au souper,
c'était une faveur marquée pour Pierre, et son amabilité ne se démentit
pas un instant, pendant les deux jours que son hôte passa à Lissy-Gory.
Lorsque la famille se réunit après son départ, et que, par une
conséquence naturelle de sa visite, on se mit à analyser son caractère,
tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'éloge et pour exprimer
la sympathie qu'il leur avait inspirée.