VI

Les tête-à-tête de Pierre et de sa femme étaient devenus de plus en plus

rares, surtout depuis les dernières semaines. À Moscou, comme à

Pétersbourg, leur maison était remplie de monde du matin au soir. La

nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa

chambre à coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent,

dans le grand cabinet de son père, celui-là même où le vieux comte était

mort.

Se jetant sur le canapé, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui

venait de lui arriver; mais il s'éleva dans son âme une telle tempête de

sensations, de pensées, de souvenirs, que non seulement il lui fut

impossible de fermer les yeux, mais même de rester en place. Il se leva

et se mit à arpenter sa chambre à pas saccadés, tantôt il pensait aux

premiers temps leur mariage, à ses belles épaules, à son regard

langoureux et passionné; tantôt il voyait se dresser à côté d'elle

Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait

vu au dîner du club; tantôt il le revoyait pâle, frissonnant, défait et

s'affaissant sur la neige.

«Et après tout, se disait-il, j'ai tué son amant... oui, l'amant de ma

femme! Comment cela s'est-il fait?--C'est arrivé, parce que tu l'as

épousée, lui répondait une voix intérieure.--Mais en quoi suis-je donc

coupable?--Tu es coupable de l'avoir épousée sans l'aimer, continuait la

voix; tu l'as trompée, car tu t'es aveuglé volontairement.» Et ce

moment, cette minute où il lui avait dit avec tant d'effort: «Je vous

aime!» se retraça vivement à sa mémoire. «Oui, là était la faute! je

sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire.» Il se

rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le

souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps après son mariage,

sortant vers midi de leur chambre à coucher, et vêtu d'une élégante robe

de chambre, il avait trouvé dans son cabinet son intendant en chef qui,

en le saluant respectueusement, avait légèrement souri de le voir dans

ce négligé, comme pour lui témoigner la part qu'il prenait à son

bonheur.

«Et que de fois n'ai-je pas été fier d'elle, de son tact si fin, fier de

notre intérieur où elle recevait toute la ville, fier surtout de sa

majestueuse et inaccessible beauté! Je croyais ne pas la comprendre, et

je m'étonnais de ne pas l'aimer. Quand j'étudiais son caractère, je me

disais que c'était ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilité

absolue, cette absence de tout désir, de tout intérêt... et maintenant

je connais le mot terrible de cette énigme.... C'est une femme

pervertie!»

«Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles épaules.

Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si

son père excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui répondait, de son

sourire tranquille, qu'elle n'était pas assez sotte pour être jalouse.

«Il n'a qu'à faire ce qu'il veut,» disait-elle de moi. Un jour, lui

ayant demandé si elle ne sentait pas quelque symptôme de grossesse, elle

me répondit qu'elle n'était pas assez niaise pour désirer des enfants,

et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!»

Il se rappelait ensuite la grossièreté de ses idées, la vulgarité des

expressions qui lui étaient familières, malgré son éducation

aristocratique. «Non, je ne l'ai jamais aimée! se disait-il.... Et

maintenant, voilà Dologhow affaissé sur la neige, s'efforçant de

sourire, mourant peut-être et répondant à mon repentir par une feinte

bravade!»

Pierre était un de ces hommes qui, en dépit de la faiblesse de leur

caractère, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il

luttait avec elle en silence.

«Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom,

le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne

sont que conventions, et mon être en est indépendant!

«On a exécuté Louis XVI parce qu'il était criminel, et ils avaient

raison tout autant que ceux qui, après en avoir fait un saint,

mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite exécuté Robespierre

parce qu'il était un despote? Qui avait tort? Qui avait raison?

Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras

comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter

quand on pense à ce qu'est notre existence en comparaison de

l'éternité!»

Et au moment où il se croyait apaisé, il la revoyait, elle et les

transports de son amour passager: alors, recommençant à marcher, il

brisait tout ce qui lui tombait sous la main: «Pourquoi lui ai-je dit:

«Je vous aime?» se demandait-il pour la dixième fois, et il se surprit à

sourire en se rappelant le mot de Molière: «Que diable allait-il faire

dans cette galère?»

Il était encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui

donner ses ordres de départ. Ne comprenant plus la possibilité de parler

à sa femme, il retournait à Pétersbourg, et comptait lui laisser une

lettre pour lui annoncer son intention de vivre séparé d'elle à tout

jamais.

Quelques heures après, le valet de chambre, qui lui apporta son café, le

trouva étendu sur le canapé, un livre à la main, et dormant

profondément.

Réveillé en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il

était là.

«La comtesse fait demander si Votre Excellence est à la maison?»

Pierre n'avait pas encore répondu, que la comtesse, en déshabillé de

satin blanc, brodé d'argent, les deux épaisses nattes de ses cheveux

relevées en diadème autour de sa ravissante tête, entra dans la chambre,

calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre

légèrement bombé se dessinât un pli creusé par la colère. Contenant ses

impressions jusqu'à la sortie du valet de chambre, et, connaissant

d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler à son mari,

elle s'arrêta devant lui, sans pouvoir réprimer un sourire de dédain.

Pierre, intimidé, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de

reprendre sa lecture, comme un lièvre aux abois rabat ses oreilles et

reste immobile en face de ses ennemis.

«Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle

sévèrement, lorsque la porte se fut refermée sur le valet de chambre.

--Comment, moi? demanda Pierre.

--Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons,

répondez!»

Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne

trouva rien à dire.

«Eh bien, c'est moi qui vous répondrai.... Vous croyez tout ce qu'on

vous raconte, et on vous a raconté que Dologhow était mon amant?

continua-t-elle en prononçant en français le mot «amant» avec la netteté

cynique qui lui était habituelle, aussi simplement que si elle eût

employé toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous

prouvé en vous battant? que vous êtes un sot, que vous êtes un imbécile,

ce que du reste tout le monde savait! Qu'en résultera-t-il! C'est que je

serai la risée de tout Moscou, et que chacun racontera qu'étant gris,

vous avez provoqué un homme dont vous étiez jaloux sans raison, un homme

qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports...» Plus elle

parlait, plus elle élevait la voix en s'animant.

Pierre immobile murmurait des mots inarticulés sans lever les yeux.

«Et pourquoi avez-vous cru qu'il était mon amant? Parce que sa société

me faisait plaisir? Si vous étiez plus intelligent, plus agréable,

j'aurais préféré la vôtre!

--Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.

--Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je

puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari

comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!»

Pierre lui lança un regard étrange, dont elle ne comprit pas la

signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement:

sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il

aurait pu mettre un terme à cette torture, mais il savait aussi que ce

qu'il voulait faire était terrible.

«Il vaut mieux nous séparer, dit-il d'une voix étouffée.

--Nous séparer, parfaitement, à condition que vous me donniez de la

fortune,» répondit Hélène.

Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la tête, se jeta sur elle.

«Je te tuerai!» s'écria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de

marbre, il fit un pas vers Hélène, en le brandissant avec une force dont

lui-même fut épouvanté.

La figure de la comtesse devint effrayante à voir: elle poussa un cri de

bête fauve et se rejeta en arrière. Pierre subissait tout l'attrait,

toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se

brisa, et s'avançant vers elle les bras tendus:

«Sortez!» s'écria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle répandit la

terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce

moment, si Hélène ne s'était enfuie au plus vite.

Une semaine plus tard, Pierre partit pour Pétersbourg, après avoir donné

à sa femme un plein pouvoir pour la régie de tous ses biens en

Grande-Russie, qui constituaient une bonne moitié de sa fortune.

La guerre et la paix, Tome I · 第 71 / 102 题