Les tête-à-tête de Pierre et de sa femme étaient devenus de plus en plus
rares, surtout depuis les dernières semaines. À Moscou, comme à
Pétersbourg, leur maison était remplie de monde du matin au soir. La
nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa
chambre à coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent,
dans le grand cabinet de son père, celui-là même où le vieux comte était
mort.
Se jetant sur le canapé, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui
venait de lui arriver; mais il s'éleva dans son âme une telle tempête de
sensations, de pensées, de souvenirs, que non seulement il lui fut
impossible de fermer les yeux, mais même de rester en place. Il se leva
et se mit à arpenter sa chambre à pas saccadés, tantôt il pensait aux
premiers temps leur mariage, à ses belles épaules, à son regard
langoureux et passionné; tantôt il voyait se dresser à côté d'elle
Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait
vu au dîner du club; tantôt il le revoyait pâle, frissonnant, défait et
s'affaissant sur la neige.
«Et après tout, se disait-il, j'ai tué son amant... oui, l'amant de ma
femme! Comment cela s'est-il fait?--C'est arrivé, parce que tu l'as
épousée, lui répondait une voix intérieure.--Mais en quoi suis-je donc
coupable?--Tu es coupable de l'avoir épousée sans l'aimer, continuait la
voix; tu l'as trompée, car tu t'es aveuglé volontairement.» Et ce
moment, cette minute où il lui avait dit avec tant d'effort: «Je vous
aime!» se retraça vivement à sa mémoire. «Oui, là était la faute! je
sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire.» Il se
rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le
souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps après son mariage,
sortant vers midi de leur chambre à coucher, et vêtu d'une élégante robe
de chambre, il avait trouvé dans son cabinet son intendant en chef qui,
en le saluant respectueusement, avait légèrement souri de le voir dans
ce négligé, comme pour lui témoigner la part qu'il prenait à son
bonheur.
«Et que de fois n'ai-je pas été fier d'elle, de son tact si fin, fier de
notre intérieur où elle recevait toute la ville, fier surtout de sa
majestueuse et inaccessible beauté! Je croyais ne pas la comprendre, et
je m'étonnais de ne pas l'aimer. Quand j'étudiais son caractère, je me
disais que c'était ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilité
absolue, cette absence de tout désir, de tout intérêt... et maintenant
je connais le mot terrible de cette énigme.... C'est une femme
pervertie!»
«Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles épaules.
Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si
son père excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui répondait, de son
sourire tranquille, qu'elle n'était pas assez sotte pour être jalouse.
«Il n'a qu'à faire ce qu'il veut,» disait-elle de moi. Un jour, lui
ayant demandé si elle ne sentait pas quelque symptôme de grossesse, elle
me répondit qu'elle n'était pas assez niaise pour désirer des enfants,
et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!»
Il se rappelait ensuite la grossièreté de ses idées, la vulgarité des
expressions qui lui étaient familières, malgré son éducation
aristocratique. «Non, je ne l'ai jamais aimée! se disait-il.... Et
maintenant, voilà Dologhow affaissé sur la neige, s'efforçant de
sourire, mourant peut-être et répondant à mon repentir par une feinte
bravade!»
Pierre était un de ces hommes qui, en dépit de la faiblesse de leur
caractère, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il
luttait avec elle en silence.
«Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom,
le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne
sont que conventions, et mon être en est indépendant!
«On a exécuté Louis XVI parce qu'il était criminel, et ils avaient
raison tout autant que ceux qui, après en avoir fait un saint,
mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite exécuté Robespierre
parce qu'il était un despote? Qui avait tort? Qui avait raison?
Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras
comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter
quand on pense à ce qu'est notre existence en comparaison de
l'éternité!»
Et au moment où il se croyait apaisé, il la revoyait, elle et les
transports de son amour passager: alors, recommençant à marcher, il
brisait tout ce qui lui tombait sous la main: «Pourquoi lui ai-je dit:
«Je vous aime?» se demandait-il pour la dixième fois, et il se surprit à
sourire en se rappelant le mot de Molière: «Que diable allait-il faire
dans cette galère?»
Il était encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui
donner ses ordres de départ. Ne comprenant plus la possibilité de parler
à sa femme, il retournait à Pétersbourg, et comptait lui laisser une
lettre pour lui annoncer son intention de vivre séparé d'elle à tout
jamais.
Quelques heures après, le valet de chambre, qui lui apporta son café, le
trouva étendu sur le canapé, un livre à la main, et dormant
profondément.
Réveillé en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il
était là.
«La comtesse fait demander si Votre Excellence est à la maison?»
Pierre n'avait pas encore répondu, que la comtesse, en déshabillé de
satin blanc, brodé d'argent, les deux épaisses nattes de ses cheveux
relevées en diadème autour de sa ravissante tête, entra dans la chambre,
calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre
légèrement bombé se dessinât un pli creusé par la colère. Contenant ses
impressions jusqu'à la sortie du valet de chambre, et, connaissant
d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler à son mari,
elle s'arrêta devant lui, sans pouvoir réprimer un sourire de dédain.
Pierre, intimidé, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de
reprendre sa lecture, comme un lièvre aux abois rabat ses oreilles et
reste immobile en face de ses ennemis.
«Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle
sévèrement, lorsque la porte se fut refermée sur le valet de chambre.
--Comment, moi? demanda Pierre.
--Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons,
répondez!»
Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne
trouva rien à dire.
«Eh bien, c'est moi qui vous répondrai.... Vous croyez tout ce qu'on
vous raconte, et on vous a raconté que Dologhow était mon amant?
continua-t-elle en prononçant en français le mot «amant» avec la netteté
cynique qui lui était habituelle, aussi simplement que si elle eût
employé toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous
prouvé en vous battant? que vous êtes un sot, que vous êtes un imbécile,
ce que du reste tout le monde savait! Qu'en résultera-t-il! C'est que je
serai la risée de tout Moscou, et que chacun racontera qu'étant gris,
vous avez provoqué un homme dont vous étiez jaloux sans raison, un homme
qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports...» Plus elle
parlait, plus elle élevait la voix en s'animant.
Pierre immobile murmurait des mots inarticulés sans lever les yeux.
«Et pourquoi avez-vous cru qu'il était mon amant? Parce que sa société
me faisait plaisir? Si vous étiez plus intelligent, plus agréable,
j'aurais préféré la vôtre!
--Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.
--Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je
puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari
comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!»
Pierre lui lança un regard étrange, dont elle ne comprit pas la
signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement:
sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il
aurait pu mettre un terme à cette torture, mais il savait aussi que ce
qu'il voulait faire était terrible.
«Il vaut mieux nous séparer, dit-il d'une voix étouffée.
--Nous séparer, parfaitement, à condition que vous me donniez de la
fortune,» répondit Hélène.
Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la tête, se jeta sur elle.
«Je te tuerai!» s'écria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de
marbre, il fit un pas vers Hélène, en le brandissant avec une force dont
lui-même fut épouvanté.
La figure de la comtesse devint effrayante à voir: elle poussa un cri de
bête fauve et se rejeta en arrière. Pierre subissait tout l'attrait,
toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se
brisa, et s'avançant vers elle les bras tendus:
«Sortez!» s'écria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle répandit la
terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce
moment, si Hélène ne s'était enfuie au plus vite.
Une semaine plus tard, Pierre partit pour Pétersbourg, après avoir donné
à sa femme un plein pouvoir pour la régie de tous ses biens en
Grande-Russie, qui constituaient une bonne moitié de sa fortune.