IV

Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidité habituelle. Mais,

ce jour-là, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait

autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'à le voir ainsi

préoccupé, ses amis devinaient sans peine qu'il était absorbé par

quelque question accablante et insoluble.

Cette question, qui tourmentait à la fois son coeur et son esprit,

c'étaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet

de l'intimité de Dologhow avec sa femme.

Le matin même, il avait reçu une lettre anonyme écrite sur le ton de

grossière raillerie propre à ce genre de lettres, dans laquelle on lui

disait que ses lunettes lui étaient bien inutiles, puisque la liaison de

sa femme et de Dologhow n'était un mystère que pour lui seul. Il n'avait

ajouté foi ni à la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de

Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise.

Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre,

ils faisaient naître dans l'âme de ce dernier un sentiment effroyable,

monstrueux, et il se détournait brusquement. En se rappelant le passé

que l'on prêtait à Hélène et ses relations actuelles avec Dologhow, il

comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre

anonyme, s'il ne s'était pas agi de sa femme. Pierre se rappela

involontairement la première visite de Dologhow, et comment, en souvenir

de leurs anciennes folies, il lui avait prêté de l'argent, comment il

l'avait installé dans sa maison, comment Hélène, sans se départir de son

éternel sourire, lui avait exprimé son ennui de cet arrangement, et

comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beauté de

sa femme, ne les avait plus quittés d'une semelle depuis ce jour-là.

«Il est très beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il

éprouverait une jouissance toute particulière à déshonorer mon nom, à se

jouer de moi, précisément à cause des services que je lui ai rendus;

oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la

sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!»

Il avait souvent été frappé de l'expression méchante de, la figure de

Dologhow, comme le jour où ils avaient jeté à l'eau l'ours et l'officier

de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il

tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui,

lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette

même expression. «Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier

de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le

premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai....

J'ai peur de lui!» Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow

s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont

l'un était un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant

trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, sérieuse

et préoccupée de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de

sympathie: primo, c'était un pékin millionnaire, le mari d'une beauté à

la mode, et une poule mouillée, trois crimes irrémissibles à ses yeux de

hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son

salut, et lorsqu'on avait porté la santé de l'Empereur, abîmé dans ses

réflexions, Pierre ne s'était pas levé!

«Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrité de plus en plus.

N'entendez-vous pas? À la santé de l'Empereur!»

Pierre soupira, se leva avec résignation, vida son verre, et quand tout

le monde fut rassis, il s'adressa à Rostow avec son bon sourire:

«Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!»

Rostow, qui s'égosillait à crier hourra! n'entendit même pas.

«Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.

--Que le bon Dieu le bénisse, cet imbécile! répondit Rostow.

--Il faut soigner les maris des jolies femmes,» lui dit à demi-voix

Denissow.

Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les

entendre. Cependant il rougit et se détourna.

«Et maintenant, buvons à la santé des jolies femmes! dit Dologhow d'un

air moitié sérieux et moitié souriant.... Pétroucha!... À la santé des

jolies femmes et de leurs amants!»

Pierre, les yeux baissés, buvait sans regarder Dologhow et sans lui

répondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit

un exemplaire à Pierre, comme étant un des principaux membres du club.

Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la

feuille pour la lire. Pierre releva la tête, et, entraîné par un

mouvement irrésistible de colère, il lui cria de toute sa force:

«Je vous le défends!»

À ces mots, et voyant à qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin

de droite, effrayés, cherchèrent à le calmer, tandis que Dologhow,

fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait,

en accentuant chaque syllabe:

«Je la garde!»

Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:

«Vous êtes un misérable!... vous m'en rendrez raison!»

Il se leva de table et comprit tout à coup que la question de

l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis

vingt-quatre heures, était tranchée sans retour. Il la détestait

maintenant et sentait que tout était rompu avec elle à jamais. Malgré

les instances de Denissow, Rostow consentit à servir de témoin à

Dologhow, et, le dîner terminé, il discuta avec Nesvitsky, le témoin de

Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que

Rostow, Dologhow et Denissow restèrent au club très avant dans la nuit à

écouter les bohémiennes et les chanteurs de régiment.

«Ainsi, à demain, à Sokolniki, dit Dologhow, en prenant congé de Rostow,

sur le perron.

--Et tu es calme? lui dit Rostow.

--Vois-tu, répondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si,

la veille d'un duel, tu te mets à écrire ton testament et des lettres

larmoyantes à tes parents, si surtout tu penses à la possibilité d'être

tué, tu es un imbécile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme

intention de tuer ton adversaire et cela le plus tôt possible, tout va

comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur

d'ours: «Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand

on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous

échappe!» Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, à

demain!»

Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant

au bois de Sokolniki, y trouvèrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre

paraissait complètement indifférent à ce qui allait se passer; on

voyait, à sa figure fatiguée, qu'il avait veillé toute la nuit, et ses

yeux tremblotaient involontairement à la lumière. Deux questions le

préoccupaient exclusivement: la culpabilité de sa femme, qui pour lui

ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il

reconnaissait le droit de ne pas ménager l'honneur d'un homme, qui après

tout lui était étranger: «Peut-être en aurais-je fait tout autant, se

dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel,

alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce

sera lui qui me touchera à la tête, au coude, au pied, au genou.... Ne

pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?» Et, en même temps,

il demandait, avec un calme qui inspirait le respect à ceux qui

l'observaient: «Serons-nous bientôt prêts?»

Après avoir enfoncé les sabres dans la neige, indiqué l'endroit jusqu'où

chacun devait marcher, et chargé les pistolets, Nesvitsky s'approcha de

Pierre:

«Je croirais manquer à mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et

je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez témoignée et

l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans

cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vérité.... Je ne

crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du

sang.... Vous avez eu tort, vous vous êtes emporté....

--Ah! oui, c'était bien bête!... dit Pierre.

--Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sûr que nos

adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui

sont mêlés à des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au sérieux

qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts

que d'en arriver à l'irréparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni

d'un côté ni de l'autre. Permettez-moi....

--Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... Ça m'est bien égal....

Dites-moi seulement de quel côté je dois aller et où je dois tirer.» Il

prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne

s'inquiétant guère de l'avouer, il questionna ses témoins sur la façon

de presser la détente: «Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais

oublié.

--Aucune excuse, aucune, décidément!» répondit Dologhow à Rostow, qui de

son côté avait essayé une tentative de réconciliation.

L'endroit choisi était une petite clairière, dans un bois de pins,

couverte de neige à moitié fondue, et à quatre-vingts pas de la route où

ils avaient laissé leurs traîneaux. À partir de l'endroit où se tenaient

les témoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichés en

terre à dix pas l'un de l'autre, en guise de barrières, ils avaient

laissé des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les

quarante pas qui devaient séparer les adversaires. Il dégelait, et

d'humides vapeurs voilaient le paysage au delà de cette distance. Bien

que tout fût prêt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le

signal; tous se taisaient.

V

«Eh bien, qu'on commence! s'écria Dologhow.

--Eh bien!» répéta Pierre en souriant.

La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au début, ne

pouvait plus maintenant être arrêtée. Elle suivait fatalement sa marche

en dehors de toute volonté humaine; elle devait s'accomplir! Denissow

s'avança jusqu'à la barrière:

«Les adversaires, dit-il, s'étant refusés à toute réconciliation, on

peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant

au mot «trois!»

«Une! deux! trois!» compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant.

Les combattants s'avancèrent sur le sentier frayé, et chacun d'eux

voyait peu à peu émerger du brouillard la figure de son adversaire. Ils

avaient le droit de tirer à volonté en marchant. Dologhow s'avançait

sans se hâter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et

regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de

sourire.

Au mot: «trois!» Pierre marcha rapidement; s'écartant du sentier battu,

il s'enfonça dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant,

dans la crainte de se blesser lui-même, il cherchait à soutenir sa main

droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejetée en

arrière, tout en comprenant l'inutilité de cet effort; au bout de

quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda à ses pieds, jeta un

coup d'oeil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas à un choc aussi

violent, Pierre tressaillit, s'arrêta et sourit de son impression. La

fumée, rendue encore plus épaisse par le brouillard, l'empêcha d'abord

de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des

pas précipités se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la

fumée, Dologhow pressant d'une main son côté gauche, et de l'autre

serrant convulsivement son pistolet abaissé. Rostow était accouru à lui.

«Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!» et,

faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige à côté du

sabre. Sa main gauche était couverte de sang; il l'essuya à son uniforme

et s'appuya dessus; son visage pâle et sombre tremblait avec une

contraction nerveuse.

«Je vous... commença-t-il à dire, et il ajouta avec effort: prie!...»

Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui,

lorsqu'il lui cria: «À la barrière!» Pierre comprit et s'arrêta. Ils

n'étaient plus qu'à dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tête

dans la neige, en remplit sa bouche avec avidité, se redressa sur son

séant et chercha à retrouver son équilibre, tout en ne cessant de sucer

et de manger cette neige glacée. Ses lèvres frissonnaient, mais ses yeux

brillaient de l'éclat de la haine, et, réunissant toutes ses forces dans

un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.

«De côté, couvrez-vous du pistolet, s'écria Nesvitsky.

--Couvrez-vous donc!» s'écria malgré lui Denissow, bien qu'il fût le

témoin de Dologhow.

Pierre, avec un doux sourire de pitié et de regret, s'était abandonné

sans défense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il

regardait tristement. Les trois témoins fermèrent les yeux. Le coup

partit, et Dologhow, s'écriant avec férocité: «Manqué!» retomba la face

contre terre.

Pierre se prit la tête dans les mains et, retournant sur ses pas, entra

dans la forêt en marchant dans la neige à grandes enjambées.

«C'est bête... c'est bête! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!»

Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.

Rostow et Denissow emmenèrent Dologhow, qui, grièvement blessé et étendu

au fond du traîneau, restait immobile, les yeux fermés, sans répondre à

leurs questions; ils étaient à peine rentrés en ville qu'il revint à

lui, et, relevant péniblement la tête, il prit la main de Rostow, qui

fut frappé du changement complet de l'expression de sa figure, devenue

douce et attendrie.

«Comment te sens-tu?

--Mal! mais ce n'est pas là l'important. Mon ami, dit-il d'une voix

entrecoupée, où sommes-nous? À Moscou, n'est-ce pas? Écoute,... je l'ai

tuée, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!

--Mais qui donc? dit Rostow surpris.

--Ma mère, ma pauvre mère, ma mère adorée!»

Et Dologhow éclata en sanglots. Quand il fut un peu calmé, il expliqua à

Rostow qu'il vivait avec sa mère, que, si elle le voyait mourant, elle

ne survivrait pas à sa douleur, et le supplia d'aller la prévenir, ce

que Rostow fit aussitôt, tout en apprenant, à sa grande stupéfaction,

que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mère et

une soeur bossue, et qu'il était pour elles le plus tendre des fils et

le meilleur des frères.

La guerre et la paix, Tome I · 第 70 / 102 题