Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidité habituelle. Mais,
ce jour-là, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait
autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'à le voir ainsi
préoccupé, ses amis devinaient sans peine qu'il était absorbé par
quelque question accablante et insoluble.
Cette question, qui tourmentait à la fois son coeur et son esprit,
c'étaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet
de l'intimité de Dologhow avec sa femme.
Le matin même, il avait reçu une lettre anonyme écrite sur le ton de
grossière raillerie propre à ce genre de lettres, dans laquelle on lui
disait que ses lunettes lui étaient bien inutiles, puisque la liaison de
sa femme et de Dologhow n'était un mystère que pour lui seul. Il n'avait
ajouté foi ni à la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de
Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise.
Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre,
ils faisaient naître dans l'âme de ce dernier un sentiment effroyable,
monstrueux, et il se détournait brusquement. En se rappelant le passé
que l'on prêtait à Hélène et ses relations actuelles avec Dologhow, il
comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre
anonyme, s'il ne s'était pas agi de sa femme. Pierre se rappela
involontairement la première visite de Dologhow, et comment, en souvenir
de leurs anciennes folies, il lui avait prêté de l'argent, comment il
l'avait installé dans sa maison, comment Hélène, sans se départir de son
éternel sourire, lui avait exprimé son ennui de cet arrangement, et
comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beauté de
sa femme, ne les avait plus quittés d'une semelle depuis ce jour-là.
«Il est très beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il
éprouverait une jouissance toute particulière à déshonorer mon nom, à se
jouer de moi, précisément à cause des services que je lui ai rendus;
oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la
sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!»
Il avait souvent été frappé de l'expression méchante de, la figure de
Dologhow, comme le jour où ils avaient jeté à l'eau l'ours et l'officier
de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il
tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui,
lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette
même expression. «Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier
de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le
premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai....
J'ai peur de lui!» Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow
s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont
l'un était un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant
trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, sérieuse
et préoccupée de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de
sympathie: primo, c'était un pékin millionnaire, le mari d'une beauté à
la mode, et une poule mouillée, trois crimes irrémissibles à ses yeux de
hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son
salut, et lorsqu'on avait porté la santé de l'Empereur, abîmé dans ses
réflexions, Pierre ne s'était pas levé!
«Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrité de plus en plus.
N'entendez-vous pas? À la santé de l'Empereur!»
Pierre soupira, se leva avec résignation, vida son verre, et quand tout
le monde fut rassis, il s'adressa à Rostow avec son bon sourire:
«Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!»
Rostow, qui s'égosillait à crier hourra! n'entendit même pas.
«Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.
--Que le bon Dieu le bénisse, cet imbécile! répondit Rostow.
--Il faut soigner les maris des jolies femmes,» lui dit à demi-voix
Denissow.
Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les
entendre. Cependant il rougit et se détourna.
«Et maintenant, buvons à la santé des jolies femmes! dit Dologhow d'un
air moitié sérieux et moitié souriant.... Pétroucha!... À la santé des
jolies femmes et de leurs amants!»
Pierre, les yeux baissés, buvait sans regarder Dologhow et sans lui
répondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit
un exemplaire à Pierre, comme étant un des principaux membres du club.
Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la
feuille pour la lire. Pierre releva la tête, et, entraîné par un
mouvement irrésistible de colère, il lui cria de toute sa force:
«Je vous le défends!»
À ces mots, et voyant à qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin
de droite, effrayés, cherchèrent à le calmer, tandis que Dologhow,
fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait,
en accentuant chaque syllabe:
«Je la garde!»
Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:
«Vous êtes un misérable!... vous m'en rendrez raison!»
Il se leva de table et comprit tout à coup que la question de
l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis
vingt-quatre heures, était tranchée sans retour. Il la détestait
maintenant et sentait que tout était rompu avec elle à jamais. Malgré
les instances de Denissow, Rostow consentit à servir de témoin à
Dologhow, et, le dîner terminé, il discuta avec Nesvitsky, le témoin de
Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que
Rostow, Dologhow et Denissow restèrent au club très avant dans la nuit à
écouter les bohémiennes et les chanteurs de régiment.
«Ainsi, à demain, à Sokolniki, dit Dologhow, en prenant congé de Rostow,
sur le perron.
--Et tu es calme? lui dit Rostow.
--Vois-tu, répondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si,
la veille d'un duel, tu te mets à écrire ton testament et des lettres
larmoyantes à tes parents, si surtout tu penses à la possibilité d'être
tué, tu es un imbécile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme
intention de tuer ton adversaire et cela le plus tôt possible, tout va
comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur
d'ours: «Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand
on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous
échappe!» Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, à
demain!»
Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant
au bois de Sokolniki, y trouvèrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre
paraissait complètement indifférent à ce qui allait se passer; on
voyait, à sa figure fatiguée, qu'il avait veillé toute la nuit, et ses
yeux tremblotaient involontairement à la lumière. Deux questions le
préoccupaient exclusivement: la culpabilité de sa femme, qui pour lui
ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il
reconnaissait le droit de ne pas ménager l'honneur d'un homme, qui après
tout lui était étranger: «Peut-être en aurais-je fait tout autant, se
dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel,
alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce
sera lui qui me touchera à la tête, au coude, au pied, au genou.... Ne
pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?» Et, en même temps,
il demandait, avec un calme qui inspirait le respect à ceux qui
l'observaient: «Serons-nous bientôt prêts?»
Après avoir enfoncé les sabres dans la neige, indiqué l'endroit jusqu'où
chacun devait marcher, et chargé les pistolets, Nesvitsky s'approcha de
Pierre:
«Je croirais manquer à mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et
je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez témoignée et
l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans
cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vérité.... Je ne
crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du
sang.... Vous avez eu tort, vous vous êtes emporté....
--Ah! oui, c'était bien bête!... dit Pierre.
--Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sûr que nos
adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui
sont mêlés à des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au sérieux
qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts
que d'en arriver à l'irréparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni
d'un côté ni de l'autre. Permettez-moi....
--Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... Ça m'est bien égal....
Dites-moi seulement de quel côté je dois aller et où je dois tirer.» Il
prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne
s'inquiétant guère de l'avouer, il questionna ses témoins sur la façon
de presser la détente: «Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais
oublié.
--Aucune excuse, aucune, décidément!» répondit Dologhow à Rostow, qui de
son côté avait essayé une tentative de réconciliation.
L'endroit choisi était une petite clairière, dans un bois de pins,
couverte de neige à moitié fondue, et à quatre-vingts pas de la route où
ils avaient laissé leurs traîneaux. À partir de l'endroit où se tenaient
les témoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichés en
terre à dix pas l'un de l'autre, en guise de barrières, ils avaient
laissé des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les
quarante pas qui devaient séparer les adversaires. Il dégelait, et
d'humides vapeurs voilaient le paysage au delà de cette distance. Bien
que tout fût prêt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le
signal; tous se taisaient.
V
«Eh bien, qu'on commence! s'écria Dologhow.
--Eh bien!» répéta Pierre en souriant.
La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au début, ne
pouvait plus maintenant être arrêtée. Elle suivait fatalement sa marche
en dehors de toute volonté humaine; elle devait s'accomplir! Denissow
s'avança jusqu'à la barrière:
«Les adversaires, dit-il, s'étant refusés à toute réconciliation, on
peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant
au mot «trois!»
«Une! deux! trois!» compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant.
Les combattants s'avancèrent sur le sentier frayé, et chacun d'eux
voyait peu à peu émerger du brouillard la figure de son adversaire. Ils
avaient le droit de tirer à volonté en marchant. Dologhow s'avançait
sans se hâter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et
regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de
sourire.
Au mot: «trois!» Pierre marcha rapidement; s'écartant du sentier battu,
il s'enfonça dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant,
dans la crainte de se blesser lui-même, il cherchait à soutenir sa main
droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejetée en
arrière, tout en comprenant l'inutilité de cet effort; au bout de
quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda à ses pieds, jeta un
coup d'oeil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas à un choc aussi
violent, Pierre tressaillit, s'arrêta et sourit de son impression. La
fumée, rendue encore plus épaisse par le brouillard, l'empêcha d'abord
de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des
pas précipités se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la
fumée, Dologhow pressant d'une main son côté gauche, et de l'autre
serrant convulsivement son pistolet abaissé. Rostow était accouru à lui.
«Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!» et,
faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige à côté du
sabre. Sa main gauche était couverte de sang; il l'essuya à son uniforme
et s'appuya dessus; son visage pâle et sombre tremblait avec une
contraction nerveuse.
«Je vous... commença-t-il à dire, et il ajouta avec effort: prie!...»
Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui,
lorsqu'il lui cria: «À la barrière!» Pierre comprit et s'arrêta. Ils
n'étaient plus qu'à dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tête
dans la neige, en remplit sa bouche avec avidité, se redressa sur son
séant et chercha à retrouver son équilibre, tout en ne cessant de sucer
et de manger cette neige glacée. Ses lèvres frissonnaient, mais ses yeux
brillaient de l'éclat de la haine, et, réunissant toutes ses forces dans
un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.
«De côté, couvrez-vous du pistolet, s'écria Nesvitsky.
--Couvrez-vous donc!» s'écria malgré lui Denissow, bien qu'il fût le
témoin de Dologhow.
Pierre, avec un doux sourire de pitié et de regret, s'était abandonné
sans défense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il
regardait tristement. Les trois témoins fermèrent les yeux. Le coup
partit, et Dologhow, s'écriant avec férocité: «Manqué!» retomba la face
contre terre.
Pierre se prit la tête dans les mains et, retournant sur ses pas, entra
dans la forêt en marchant dans la neige à grandes enjambées.
«C'est bête... c'est bête! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!»
Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.
Rostow et Denissow emmenèrent Dologhow, qui, grièvement blessé et étendu
au fond du traîneau, restait immobile, les yeux fermés, sans répondre à
leurs questions; ils étaient à peine rentrés en ville qu'il revint à
lui, et, relevant péniblement la tête, il prit la main de Rostow, qui
fut frappé du changement complet de l'expression de sa figure, devenue
douce et attendrie.
«Comment te sens-tu?
--Mal! mais ce n'est pas là l'important. Mon ami, dit-il d'une voix
entrecoupée, où sommes-nous? À Moscou, n'est-ce pas? Écoute,... je l'ai
tuée, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!
--Mais qui donc? dit Rostow surpris.
--Ma mère, ma pauvre mère, ma mère adorée!»
Et Dologhow éclata en sanglots. Quand il fut un peu calmé, il expliqua à
Rostow qu'il vivait avec sa mère, que, si elle le voyait mourant, elle
ne survivrait pas à sa douleur, et le supplia d'aller la prévenir, ce
que Rostow fit aussitôt, tout en apprenant, à sa grande stupéfaction,
que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mère et
une soeur bossue, et qu'il était pour elles le plus tendre des fils et
le meilleur des frères.