On attendait de jour en jour à Lissy-Gory, domaine du prince Nicolas
Andréévitch Bolkonsky, l'arrivée du jeune prince André et de sa femme;
mais cette attente ne troublait en rien le mode d'existence établi par
le vieux prince, qu'on avait surnommé, dans un certain cercle, «le roi
de Prusse». Général en chef de l'empereur Paul, il avait été exilé par
lui dans sa propriété de Lissy-Gory, et il y vivait depuis lors dans la
retraite avec sa fille Marie et sa demoiselle de compagnie, Mlle
Bourrienne. Le nouveau règne lui avait ouvert les portes de sa prison et
lui avait rendu le droit de séjourner dans les deux capitales; mais il
s'obstinait à ne pas quitter sa terre, ayant déclaré à qui voulait
l'entendre que les cent cinquante verstes qui le séparaient de Moscou
pouvaient bien être franchies par ceux qui désiraient le voir, et que,
quant à lui, il n'avait besoin de rien, ni de personne.
Les vices de l'humanité provenaient, disait-il, exclusivement de deux
causes: l'oisiveté et la superstition. De même, il ne reconnaissait que
deux vertus: l'activité et l'intelligence; et il s'occupait
personnellement de l'éducation de sa fille, afin de développer en elle,
autant que possible, ces deux qualités. Jusqu'à l'âge de vingt ans, elle
avait étudié, sous sa direction, la géométrie et l'algèbre, et sa
journée avait été méthodiquement employée à des occupations déterminées
et suivies.
Quant à lui, il écrivait ses mémoires, résolvait des problèmes de
mathématiques, tournait des tabatières, travaillait au jardin et
surveillait la construction de ses différentes bâtisses, qui lui
donnaient fort à faire, car le bien était grand et l'on bâtissait
toujours.
Jusqu'au moment de son entrée dans la salle à manger, qui avait lieu
invariablement à la même heure, ou, pour mieux dire, à la même minute,
sa vie entière était réglée dans ses moindres détails avec une
exactitude scrupuleuse. Il était cassant et exigeant à l'extrême à
l'égard de son entourage, y compris sa fille; aussi, sans être cruel, il
avait su inspirer une crainte et un respect qu'un homme vraiment méchant
aurait eu de la peine à obtenir. Malgré sa vie retirée et en dehors de
tout emploi officiel, aucun des fonctionnaires du gouvernement où il
demeurait n'eût manqué de venir lui présenter ses devoirs et de pousser
la déférence jusqu'à attendre son apparition dans le grand vestibule, à
l'exemple de la princesse Marie, de l'architecte et du jardinier. Tous
ressentaient du reste le même sentiment mêlé de crainte et de respect,
lorsque la lourde porte de son cabinet s'ouvrait lentement pour laisser
passer ce petit vieillard, avec sa perruque poudrée, ses mains sèches et
fines, ses sourcils épais et grisonnants, dont l'ombre adoucissait
parfois l'éclat des yeux brillants et presque jeunes encore.
Dans la matinée où devait arriver le jeune ménage, la princesse Marie
traversa, selon son invariable habitude, le grand vestibule pour aller
souhaiter le bonjour à son père, et, comme toujours, à ce moment-là,
elle ne pouvait se défendre d'une certaine émotion, elle se signait et
priait pour se donner du courage, afin que cette première entrevue se
passât sans bourrasque. Le vieux serviteur poudré qui était toujours
assis dans le vestibule se leva et lui dit tout bas:
«Veuillez entrer.»
Le bruit régulier d'un tour se faisait entendre dans la pièce voisine.
La princesse en ouvrit timidement la porte, qui tourna doucement sur ses
gonds, et s'arrêta sur le seuil; le prince travaillait, il se retourna
et reprit aussitôt son ouvrage.
Ce cabinet était plein d'objets d'un usage journalier. Une énorme table,
sur laquelle étaient jetés au hasard des cartes et des livres, des
armoires vitrées dont les clefs brillaient dans leurs serrures, un
bureau très élevé pour écrire débout, et sur lequel s'étalait un cahier
ouvert, un tour garni de ses outils, et des copeaux jonchant le parquet,
témoignaient d'une activité variée, constante et réglée. Au mouvement
cadencé de son pied chaussé d'une botte molle à la tartare, à la
pression ferme et égale de sa main nerveuse, on restait frappé de la
forte dose de volonté contenue dans ce vieillard encore vert. Après
avoir travaillé pendant quelques secondes, il retira son pied de dessus
la pédale, essuya le repoussoir, qu'il jeta dans un sac de cuir cloué au
tour, et s'approcha de la table. Il n'avait pas l'habitude de bénir ses
enfants, mais il leur offrait toujours à baiser une joue, que le rasoir
négligeait le plus souvent. Ce cérémonial accompli, il examina sa fille
et lui dit avec une certaine brusquerie, qui cependant n'était pas
exempte d'affection:
«Tu vas bien, tu vas bien? Assieds-toi là...»
Et, s'emparant d'un cahier de géométrie écrit de sa main, il étendit la
jambe et attira à lui un fauteuil.
«C'est pour demain,» dit-il vivement en feuilletant les pages et en
marquant de l'ongle le paragraphe qu'il avait choisi.
La princesse Marie se pencha sur la table.
«Tiens, voici une lettre pour toi,» ajouta-t-il tout à coup, en retirant
d'un vide-poche suspendu au mur une enveloppe dont l'adresse avait été
écrite par une main féminine, et il la lui jeta.
À la vue de cette lettre, le visage de la princesse Marie se marbra de
taches rouges; elle la saisit aussitôt et la regarda.
«Est-ce de ton «Héloïse»? demanda le prince avec un sourire glacial, qui
laissa voir des dents jaunes, mais bien conservées.
--Oui, c'est de Julie, répondit-elle timidement.
--Je laisserai encore passer deux lettres, mais je lirai la troisième;
vous vous écrivez des folies, je parie,... je lirai la troisième.
--Mais lisez celle-ci, mon père...»
Et sa fille la lui tendit en rougissant.
«J'ai dit la troisième, ce sera la troisième, s'écria le vieux prince,
en repoussant la lettre pour reprendre son cahier de géométrie.
--Eh bien, mademoiselle...»
Et il se pencha au-dessus de sa fille, en appuyant une main sur le
dossier du fauteuil où elle était assise et où elle se sentait comme
enveloppée de cette atmosphère acre, imprégnée d'une odeur de tabac,
particulière à la vieillesse et qui lui était si familière... «Eh bien,
ces triangles sont égaux; tu vois l'angle ABC.»
La princesse regardait avec effroi les yeux brillants de son père, ses
joues se couvraient de taches de feu, la peur lui ôtait la faculté de
penser et la rendait incapable de suivre les déductions de son
professeur, si claires qu'elles fussent.... Cette scène se répétait tous
les jours; mais à qui en était la faute, au maître ou à l'élève, qui
finissait par voir trouble et par ne plus rien entendre? La figure de
son père touchait la sienne, elle sentait l'odeur pénétrante de son
haleine et ne pensait plus qu'à fuir au plus vite et à se retirer dans
sa chambre pour y étudier et résoudre en toute liberté le problème
proposé. Lui, de son côté, s'échauffait, repoussait et ramenait son
fauteuil avec fracas, tout en faisant maints efforts pour se maîtriser;
puis de nouveau il se fâchait, tempêtait et envoyait le cahier à tous
les diables.
Le malheur voulut que, cette fois encore, la princesse répondît de
travers:
«Quelle sotte!» s'écria-t-il, en rejetant le manuscrit.
Puis, se détournant, il se leva, fit quelques pas, passa la main sur les
cheveux de sa fille, se rassit et reprit son explication de plus belle.
«Cela ne va pas, princesse, cela ne va pas! lui dit-il, voyant qu'elle
était prête à le quitter en emportant son cahier.... Les mathématiques
sont une noble science, et je ne veux pas que tu ressembles à nos sottes
demoiselles. Persévère, tu finiras par les aimer, et la bêtise délogera
de ta cervelle.»
Et il conclut en lui donnant une petite tape sur la joue.
Elle fit un pas, il l'arrêta du geste, et, saisissant sur son bureau un
livre nouvellement reçu, il le lui tendit:
«Ton «Héloïse» t'envoie aussi je ne sais quelle _Clef du mystère;_ c'est
religieux, à ce qu'il paraît. Je ne m'inquiète en rien des croyances de
personne, mais je l'ai parcouru. Tiens, prends-le, et va-t'en.» Et, lui
tapant cette fois sur l'épaule, il ferma la porte derrière elle.
La princesse Marie rentra dans sa chambre. L'expression craintive, qui
lui était habituelle, rendait encore moins attrayant son visage maladif
et sans charme. Elle s'assit devant la table à écrire, garnie de
miniatures encadrées, et encombrée de livres et de cahiers jetés au
hasard, car elle avait autant de désordre que son père avait d'ordre, et
rompit avec impatience le cachet de la lettre de sa plus chère amie
d'enfance, Julie Karaguine, que nous avons déjà rencontrée chez les
Rostow.
Voici le contenu de cette lettre:
«Chère et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que
l'absence! J'ai beau me dire que la moitié de mon existence et de mon
bonheur est en vous, que, malgré la distance qui nous sépare, nos coeurs
sont unis par des liens indissolubles, le mien se révolte contre la
destinée, et je ne puis, malgré les plaisirs et les distractions qui
m'entourent, vaincre une certaine tristesse cachée que je ressens au
fond du coeur depuis notre séparation. Pourquoi ne sommes-nous pas
réunies, comme cet été, dans votre grand cabinet, sur le canapé bleu, le
canapé aux confidences?
«Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles
forces morales dans votre regard si doux, si calme, si pénétrant, regard
que j'aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous
écris[11].»
Arrivée à cet endroit de la lettre, la princesse Marie poussa un soupir,
se retourna et se regarda dans une psyché, qui lui renvoya l'image de sa
personne disgracieuse et de son visage amaigri, dont les yeux toujours
tristes semblaient avoir pris, en se voyant reflétés dans la glace, une
expression encore plus accentuée de mélancolie. «Elle me flatte,» se
dit-elle en reprenant sa lecture. Et cependant Julie était dans le vrai:
les yeux de Marie étaient grands, profonds, et avaient parfois des
éclairs qui leur donnaient une beauté surnaturelle, en transformant
complètement sa figure, qu'ils éclairaient de leur douce et tendre
lumière. Mais la princesse ne se rendait pas compte à elle-même de
l'expression que ses yeux prenaient chaque fois qu'elle s'oubliait en
pensant aux autres, et l'impitoyable psyché continuait à refléter une
physionomie gauche et guindée. Elle reprit sa lecture:
«Tout Moscou ne parle que de guerre! L'un de mes deux frères est déjà à
l'étranger; l'autre est avec la garde, qui se met en marche vers la
frontière. Notre cher Empereur a quitté Pétersbourg et, à ce qu'on
prétend, compte lui-même exposer sa précieuse existence aux chances de
la guerre. Dieu veuille que le monstre corse qui détruit le repos de
l'Europe soit terrassé par l'ange que le Tout-Puissant, dans sa
miséricorde, nous a donné pour souverain. Sans parler de mes frères,
cette guerre m'a privée d'une relation des plus chères à mon coeur. Je
parle du jeune Nicolas Rostow, qui, avec son enthousiasme, n'a pu
supporter l'inaction et a quitté l'université pour aller s'enrôler dans
l'armée. Eh bien, chère Marie, je vous avouerai que, malgré son extrême
jeunesse, son départ pour l'armée a été un grand chagrin pour moi! Ce
jeune homme, dont je vous parlais cet été, a tant de noblesse, tant de
cette véritable jeunesse qu'on rencontre si rarement dans ce siècle où
nous ne vivons qu'au milieu de vieillards de vingt ans, il a surtout
tant de franchise et de coeur, il est tellement pur et poétique, que mes
relations avec lui, quelque passagères qu'elles aient été, ont été une
des plus douces jouissances de mon pauvre coeur, qui a déjà tant
souffert. Je vous raconterai un jour nos adieux et tout ce qui s'est
dit au départ. Tout cela est encore trop récent.
«Ah! chère amie, vous êtes heureuse de ne pas connaître ces jouissances
et ces peines si poignantes; vous êtes heureuse, puisque ces dernières
sont ordinairement les plus fortes. Je sais très bien que le comte
Nicolas est trop jeune pour pouvoir jamais devenir pour moi quelque
chose de plus qu'un ami; mais cette douce amitié, ces relations si
poétiques sont pour mon coeur un vrai besoin; mais n'en parlons plus. La
grande nouvelle du jour, qui occupe tout Moscou, est la mort du comte
Besoukhow et l'ouverture de sa succession. Figurez-vous que les
princesses n'ont reçu que très peu de chose, le prince Basile rien, et
que c'est M. Pierre qui a hérité de tout et qui, par-dessus le marché, a
été reconnu pour fils légitime, par conséquent comte Besoukhow et
possesseur de la plus grande fortune de Russie. On prétend que le prince
Basile a joué un très vilain rôle dans toute cette histoire et qu'il est
reparti tout penaud pour Pétersbourg. Je vous avoue que je comprends
très peu toutes ces affaires de legs et de testament. Ce que je sais,
c'est que ce jeune homme, que nous connaissions tous sous le nom de M.
Pierre tout court, est devenu comte Besoukhow et possesseur de l'une des
plus grandes fortunes de Russie. Je m'amuse fort à observer les
changements de ton et de manières des mamans accablées de filles à
marier, et des demoiselles elles-mêmes, à l'égard de cet individu, qui,
par parenthèse, m'a toujours paru être un pauvre sire. Comme on s'amuse
depuis deux ans à me donner des promis que je ne connais pas le plus
souvent, la chronique matrimoniale de Moscou me fait comtesse Besoukhow.
Mais vous sentez bien que je ne me soucie nullement de le devenir. À
propos de mariage, savez-vous que, tout dernièrement, «la tante en
général», Anna Mikhaïlovna, m'a confié, sous le sceau du plus grand
secret, un projet de mariage pour vous. Ce n'est ni plus ni moins que le
fils du prince Basile, Anatole, qu'on voudrait ranger, en le mariant à
une personne riche et distinguée, et c'est sur vous qu'est tombé le
choix des parents. Je ne sais comment vous envisagerez la chose. Mais
j'ai cru de mon devoir de vous en prévenir. On le dit très beau et très
mauvais sujet: c'est tout ce que j'ai pu savoir sur son compte. Mais
assez de bavardage comme cela; je finis mon second feuillet, et maman
m'envoie chercher pour aller dîner chez les Apraxine. Lisez le livre
mystique que je vous envoie et qui fait fureur chez nous. Quoiqu'il y
ait dans ce livre des choses difficiles à atteindre avec la faible
conception humaine, c'est un livre admirable, dont la lecture calme et
élève l'âme. Adieu. Mes respects à monsieur votre père, et mes
compliments à Mlle Bourrienne. Je vous embrasse comme je vous aime.
«Julie.»
«P.-S. Donnez-moi des nouvelles de votre frère et de sa charmante petite
femme [12].»
Cette lecture avait plongé la princesse Marie dans une douce rêverie;
elle réfléchissait et souriait, et son visage, éclairé par ses beaux
yeux, semblait transfiguré. Se levant tout à coup, elle traversa
résolument la chambre, et, s'asseyant à sa table, elle laissa courir sa
plume sur une feuille de papier; voici sa réponse:
«Chère et excellente amie, votre lettre du 13 m'a causé une grande joie.
Vous m'aimez donc toujours, ma poétique Julie! L'absence, dont vous
dites tant de mal, n'a donc pas eu sur vous son influence habituelle.
Vous vous plaignez de l'absence? Que devrais-je dire, moi, si j'osais me
plaindre, privée de tous ceux qui me sont chers? Ah! si nous n'avions
pas la religion pour nous consoler, la vie serait bien triste! Pourquoi
me supposez-vous un regard sévère, quand vous me parlez de votre
affection pour ce jeune homme? Sous ce rapport, je ne suis rigide que
pour moi. Je comprends ces sentiments chez les autres, et si je ne puis
les approuver, ne les ayant jamais ressentis je ne les condamne pas. Il
me paraît seulement que l'amour chrétien, l'amour du prochain, l'amour
pour ses ennemis est plus méritoire, plus doux que ne le sont les
sentiments que peuvent inspirer les beaux yeux d'un jeune homme à une
jeune fille poétique et aimante comme vous. La nouvelle de la mort du
comte Besoukhow nous est parvenue avant votre lettre, et mon père en a
été très affecté. Il dit que c'est l'avant-dernier représentant du grand
siècle, et qu'à présent c'est son tour mais qu'il fera son possible pour
que son tour vienne le plus tard possible. Que Dieu nous garde de ce
terrible malheur! Je ne puis partager votre opinion sur Pierre, que j'ai
connu enfant. Il m'a toujours paru avoir un coeur excellent, et c'est là
la qualité que j'estime le plus. Quant à son héritage et au rôle qu'y a
joué le prince Basile, c'est bien triste pour tous les deux! Ah! chère
amie, la parole de notre divin Sauveur, «qu'il est plus aisé à un
chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans
le royaume de Dieu,» cette parole est terriblement vraie! Je plains le
prince Basile et je plains encore davantage le sort de M. Pierre. Si
jeune et accablé de ses richesses, que de tentations n'aura-t-il pas à
subir! Si l'on me demandait ce que je désirerais le plus au monde, ce
serait d'être plus pauvre que le plus pauvre des mendiants. Mille
grâces, chère amie, pour l'ouvrage que vous m'avez envoyé et qui fait si
grande fureur chez vous!
«Cependant, puisque vous me dites qu'au milieu de plusieurs bonnes
choses il y en a d'autres que la faible conception humaine ne peut
atteindre, il me paraît assez inutile de s'occuper d'une lecture
inintelligible, qui par là même ne pourrait être d'aucun fruit. Je n'ai
jamais pu comprendre la rage qu'ont certaines personnes de s'embrouiller
l'entendement en s'attachant à des livres mystiques qui n'élèvent que
des doutes dans leurs esprits, en exaltant leur imagination et en leur
donnant un caractère d'exagération tout à fait contraire à la simplicité
chrétienne. Lisons les Apôtres et les Évangiles. Ne cherchons pas à
pénétrer ce que ceux-là renferment de mystérieux, car comment
oserions-nous, misérables pécheurs que nous sommes, prétendre à nous
initier dans les secrets terribles et sacrés de la Providence, tant que
nous portons cette dépouille charnelle, qui élève entre nous et
l'Éternel un voile impénétrable? Bornons-nous donc à étudier les
principes sublimes que notre divin Sauveur nous a laissés pour notre
conduite ici-bas; cherchons à nous y conformer et à les suivre;
persuadons-nous que moins nous donnons d'essor à notre faible esprit
humain, plus il est agréable à Dieu, qui rejette toute science ne venant
pas de lui; que moins nous cherchons à approfondir ce qu'il lui a plu de
dérober à notre connaissance, plus tôt il nous en accordera la
découverte par son divin esprit. Mon père ne m'a pas parlé du
prétendant, mais il m'a dit seulement qu'il a reçu une lettre et attend
une visite du prince Basile. Quant au projet de mariage qui me regarde,
je vous dirai, chère et excellente amie, que le mariage, selon moi, est
une institution divine à laquelle il faut se conformer. Quelque pénible
que cela soit pour moi, si le Tout-Puissant m'impose jamais les devoirs
d'épouse et de mère, je tâcherai de les remplir aussi fidèlement que je
le pourrai, sans m'inquiéter de l'examen de mes sentiments à l'égard de
celui qu'il me donnera pour époux. J'ai reçu une lettre de mon frère qui
m'annonce son arrivée à Lissy-Gory avec sa femme. Ce sera une joie de
courte durée, puisqu'il nous quitte pour prendre part à cette
malheureuse guerre, à laquelle nous sommes entraînés, Dieu sait comment
et pourquoi. Non seulement chez vous, au centre des affaires et du
monde, on ne parle que de guerre, mais ici au milieu des travaux
champêtres et de ce calme de la nature que les citadins se représentent
à la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir
péniblement. Mon père ne parle que de marches et de contremarches,
choses auxquelles je ne comprends rien, et avant-hier, en faisant ma
promenade habituelle dans la rue du village, je vis quelque chose qui me
déchira le coeur: c'était un convoi de recrues enrôlées chez nous et
expédiées pour l'armée! Il fallait voir l'état où se trouvaient les
mères, les femmes et les enfants des hommes qui partaient! il fallait
entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l'humanité a
oublié les lois de son divin Sauveur, qui prêchait l'amour et le pardon
des offenses, et qu'elle fait consister son plus grand mérite dans l'art
de s'entre-tuer.
«Adieu, chère et bonne amie. Que notre divin Sauveur et sa très sainte
Mère vous aient en leur sainte et puissante garde!
«Marie[13].»
«Ah! princesse, vous expédiez votre courrier; j'ai déjà écrit à ma
pauvre mère,» s'écria en grasseyant Mlle Bourrienne d'une voix pleine et
sympathique.
Sa personne vive et légère contrastait singulièrement avec l'atmosphère
sombre, solitaire et mélancolique qui entourait la princesse Marie.
«Il faut que je vous prévienne, princesse, ajouta-t-elle plus bas: le
prince a eu une altercation avec Michel Ivanow; il est de très mauvaise
humeur,--et s'écoutant grasseyer avec plaisir,--très morose....
Tenez-vous donc sur vos gardes... vous savez....
--Ah! chère amie, je vous ai priée de ne jamais me parler de la mauvaise
humeur de mon père; je ne me permets pas de le juger, et je tiens à ce
que les autres fassent comme moi,» répondit la princesse Marie en
regardant à sa montre.
Et, remarquant avec effroi qu'elle était en retard de cinq minutes sur
l'heure qu'elle était obligée de consacrer à son piano, elle se dirigea
vers la grande salle. Pendant que le prince se reposait, de midi à deux
heures, sa fille devait exercer ses doigts: ainsi le voulait la règle
immuable de la maison.