1781
Naissance du Dauphin.--Impressions à la Cour et dans le
peuple.--Bombon a la petite vérole.--Lettre de Madame
Elisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles
d'Amérique.--La comédie à Chantilly.--Mlle de Condé et la
princesse de Monaco.--Commérages à Versailles sur le séjour
d'Angélique à Chantilly.
Voici maintenant le gros événement du 22. «Rien n'égale la joie
que nous éprouvons, écrit la marquise de Bombelles. La Reine vient
d'accoucher d'un dauphin, qui est un enfant d'une force surprenante.
La Reine plus contente que personne se porte à merveille. Elle n'a
été qu'une heure en grandes douleurs, est accouchée à une heure et un
quart après-midi. C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette
nouvelle à Madame Élisabeth. Tu imagines le plaisir que cela lui a
fait, elle ne pouvait se persuader qu'il fût bien vrai qu'elle eût
un Dauphin. Enfin tant de personnes l'en ont assurée qu'il a bien
fallu qu'à la fin elle se livrât à toute sa joie; cette pauvre petite
princesse s'est presque trouvée mal, elle pleurait, elle riait; il
est impossible d'être plus intéressante qu'elle ne l'était. C'est
elle qui a tenu l'enfant au nom de Mme la princesse de Piémont[147]
avec Monsieur, mais ce qui m'a touchée au dernier point est le
contentement du Roi pendant le baptême, il ne cessait pas de regarder
son fils et de lui sourire. Les cris du peuple qui était au dehors de
la chapelle au moment que l'enfant y est entré, la joie répandue sur
tous les visages m'ont attendrie si fort que je n'ai pu m'empêcher
de pleurer; jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent faites, que
nous eussions dîné, il était cinq heures et demie et l'heure de la
poste passée. Pour réparer cela j'enverrai Lentz demain matin à Paris
mettre ma lettre à la grande poste... Ce qu'il y a de plus piquant,
c'est que le baron de Breteuil est parti ce matin; cela n'est-il pas
guignonnant? Il n'était pas à Saint-Denis que la Reine, je suis sûre,
souffrait déjà. Il sera chez toi ou bien près d'y arriver quand tu
recevras la nouvelle.
[147] Madame Clotilde, sœur de Louis XVI, depuis reine de
Sardaigne.
La Reine avait très bien passé la nuit du 21 au 22 octobre, écrit
dans son _Journal_ Louis XVI qui, contre l'ordinaire, entre dans des
détails circonstanciés. «Elle sentit quelques petites douleurs qui ne
l'empêchèrent pas de se baigner... (Le Roi qui devait partir pour la
chasse donna contre-ordre à midi.) Entre midi et midi et demie les
douleurs augmentèrent... et à une heure un quart juste à ma montre,
elle est accouchée très heureusement d'un garçon.»
Pour prévenir les accidents qui s'étaient produits à la naissance
de Madame Royale, on avait décidé qu'on ne laisserait pas entrer la
foule dans les appartements et que la mère ne connaîtrait le sexe
de l'enfant que lorsque tout danger serait passé. Dans la chambre,
il n'y avait que Monsieur, le comte d'Artois, Mesdames Tantes, la
princesse de Lamballe, Mmes de Chimay, de Polignac, de Mailly,
d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, qui allaient alternativement
dans le salon de la Paix qu'on avait laissé vide. De tous les princes
que Mme de Lamballe avait avertis à midi, il n'y eut que le duc
d'Orléans qui arriva de Fausse-Repose où il chassait et se tint dans
le salon de la Paix. Le prince de Condé, le duc et la duchesse de
Chartres, le duc de Penthièvre, la princesse de Conti et Mlle de
Condé n'arrivèrent qu'après l'accouchement; le duc de Bourbon le
soir, et le prince de Conti le lendemain...
Quand l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans le grand
cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la
gouvernante, la princesse de Guéménée.
La Reine n'osait pas questionner; tous ceux qui l'entouraient
composaient si bien leur visage, que la pauvre femme, leur voyant
à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille. Le
Roi n'y tint plus et, s'approchant du lit de sa femme, il dit les
larmes aux yeux: «Monsieur le Dauphin demande d'entrer.» On apporta
l'enfant; la Reine l'embrassa avec une effusion que rien ne saurait
peindre, puis le rendant à Madame de Guéménée: «Prenez-le, dit-elle,
il est à l'État, mais aussi je reprends ma fille.» «L'antichambre
de la Reine était charmante à voir, dit un témoin oculaire[148]. La
joie était à son comble; toutes les têtes étaient tournées. On voyait
rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient
pas, hommes et femmes, sautaient au cou les uns des autres, et les
gens les moins attachés à la Reine étaient entraînés par la joie
générale; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la
naissance, les deux battants s'ouvrirent et que l'on annonça Monsieur
le Dauphin. Mme de Guéménée, le tenant dans ses bras, traversa les
appartements pour le porter chez elle... On adorait l'enfant, on le
suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut
qu'on le décorât d'abord du cordon bleu; mais le Roi dit «qu'il
fallait qu'il fût chrétien premièrement[149].»
[148] Récit du comte de Stedingk, dans _Gustave III et la Cour de
France_, t. I.
[149] Le 22 octobre, à trois heures de l'après-midi, Monseigneur
le Dauphin fut baptisé par le prince Louis de Rohan, cardinal
de Guéménée, grand-aumônier de France... et tenu sur les fonds
de baptême par Monsieur, au nom de l'Empereur, et par Madame
Elisabeth de France, au nom de Madame la princesse de Piémont.
Relation... etc. (Supplément à _la Gazette de France_, du
vendredi 26 octobre 1781.)
Dans la noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple, ce furent
des transports de joie; acclamations, _Te Deum_, illuminations,
adresses des corporations, rien ne manque pour célébrer la naissance
du royal enfant, qui devait vivre à peine sept ans et un jour.
Marie-Antoinette semblait regagner la popularité perdue. S'il y eut
des notes discordantes, c'est dans la famille royale et dans son
entourage qu'on doit les rechercher, et Mme de Bombelles ne manquera
pas de les souligner.
Elle écrit le 24 octobre:
«La Reine et M. le Dauphin se portent à merveille. Le Roi ira
après-demain à Notre-Dame, à Paris, avec tous les princes, rendre
grâce à Dieu d'un aussi heureux événement. Madame s'est conduite à
merveille, elle a marqué la plus grande satisfaction; je crois bien
qu'elle ne l'éprouve pas; mais il est fort honnête et fort prudent
à elle d'avoir caché son jeu[150]. Quant à Mme de Balbi[151], je la
crois folle, car elle ne se gêne nullement; elle a l'air d'avoir
une humeur de chien, tout le monde le remarque, on ne manquera pas
de le dire à la Reine; cela la fera détester plus que jamais, et je
ne conçois pas sa mauvaise tête. La nourrice de l'enfant s'appelle
Mme Poitrine; elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un
lait excellent, à ce que disent les médecins. C'est une franche
paysanne, la femme d'un jardinier de Sceaux. Elle a le ton d'un
grenadier, jure avec une grande facilité; tout cela n'y fait rien,
est fort heureux même, parce qu'elle ne s'étonne et ne s'émeut de
rien, que par conséquent son lait s'altérera difficilement. Les
dentelles, le linge qu'on lui a donnés ne l'ont pas surprise; elle
a trouvé tout cela tout simple, et a seulement demandé qu'on ne lui
fît pas mettre de poudre, parce qu'elle ne s'en était jamais servie
et voulait mettre son bonnet de six cents francs sur ses cheveux
comme les autres cornettes. Son ton amuse tout le monde, parce
qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes... Je crains bien
que l'accouchement de la Reine n'empêche le baron de Breteuil de
s'arrêter à Ratisbonne; il se croira peut-être obligé d'aller droit à
Vienne pour annoncer l'événement à l'Empereur... Je t'ai assez parlé
du Dauphin de la Nation, il faut que je te parle du nôtre. Je te
dirai que Bombon a deux dents depuis hier, qui sont venues sans que
nous nous en doutions, que cela fait six, qu'il se porte à merveille.»
[150] Madame apprit de façon piquante cette nouvelle si
importante pour elle. Elle courait chez la Reine «au grand galop»
lorsqu'elle rencontra le comte de Stedingk, qui ne pouvait
contenir sa joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment,
quel bonheur!» La princesse ne répondit pas; en apparence, elle
eut le bon goût de manifester la plus grande satisfaction.
Le comte d'Artois, lui, laissa échapper un mot de dépit. Le
jeune duc d'Angoulême était allé voir le Dauphin.--«Mon Dieu,
papa, qu'il est petit, mon cousin!--Un jour, mon fils, vous le
trouverez assez grand!» (_Mémoires_ de Mme Campan.)
[151] Née Caumont la Force, celle qui devint la favorite _in
partibus_ du comte de Provence. Elle était dame du palais de la
comtesse.
Suivent d'autres détails où la mère tendre s'étale avec complaisance.
Si simplement donnés, ces détails ont du charme pour les jeunes
mères, et c'est à ce titre que je transcris encore ceux-ci: «Quand il
a faim, il va à l'armoire de l'antichambre, prend la main de Lentz,
la met sur la clef pour lui faire entendre qu'il veut qu'elle soit
ouverte. Il prend du biscuit, du raisin ou une poire, enfin ce qui
lui convient; il referme soigneusement l'armoire lui-même et s'en va
avec sa provision. Il l'apporte, le plus souvent, sur mes genoux; il
se met à manger debout, devant moi, me donne à manger. Mais ce que
cet enfant-là a de charmant, c'est que la chose qu'il aime le mieux
et qu'on lui donnerait, il ne la mangerait pas, s'il n'a pas faim.
Aussi n'a-t-il jamais d'indigestions, je le laisse manger tant qu'il
veut, parce que je suis sûre qu'il cessera dès qu'il n'aura plus
faim. Véritablement il est impossible d'être plus gentil, d'avoir
plus d'esprit que ce petit bijou. Mais je te le répète, attends-toi
bien à le trouver laid, quand tu le reverras, parce que, même moi, je
le trouve tel. Mais il répare cela par une physionomie d'esprit que
je préfère à la beauté.»
On peut sourire de ces enfantillages; pour nous, nous avouons les
trouver exquis de naturel. Ceux-là seuls qui s'extasient sur les
chats et ne comprennent pas les enfants se moqueront de Mme de
Bombelles. Les lettres suivantes donnent peu de détails sur les fêtes
données à Paris en l'honneur du Dauphin, Mme de Bombelles n'y ayant
pas assisté[152]. Le 29 octobre, elle a vu le Dauphin et l'a trouvé
beau comme un ange. «Les folies du peuple sont toujours les mêmes. On
ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses; je trouve
cela touchant, et je ne connais pas en vérité de nation plus aimable
que la nôtre.» La joie est universelle à Paris et à Versailles. Que
M. de Bombelles fasse de petits vers en apprenant la naissance du
Dauphin, rien qui nous étonne. Il les termine même par deux vers
tirés de l'opéra _les Événements imprévus_:
J'aime mon maître tendrement.
Ah! comme j'aime ma maîtresse!
ces deux vers qui, dits par Mme Dugazon, pendant l'hiver de 1792,
une des dernières fois que Marie-Antoinette se rendit au théâtre,
déchaînèrent une tempête.
[152] Voir les _Mémoires_ de Weber, _Mémoires secrets_, etc., t.
XVIII. Supplément à _la Gazette de France_, et, pour l'ensemble,
_Histoire de Marie-Antoinette_ par M. Max. de la Rocheterie,
ouvrage consciencieux et renseigné auquel tous ceux écrivant
sur cette époque ont soin de faire de larges emprunts, tout en
oubliant de le citer.
Le 3 novembre Angélique a annoncé à son mari une nouvelle qui lui
ferait plaisir, et le 5, en effet, elle peut lui écrire, rassurée
maintenant, après avoir connu une grosse inquiétude, que Bombon a eu
la petite vérole. L'éruption a éclaté le 27 octobre, et la courageuse
petite femme, sans perdre la tête, sans alarmer inutilement son
mari, a fait soigner l'enfant par le célèbre Goetz, qui quittait ses
inoculés pour venir auprès de Bombon atteint d'une fièvre terrible
pendant deux jours avec des boutons plein le corps, les yeux perdus.
L'enfant a échappé à la mort grâce à sa forte constitution... Madame
Élisabeth s'est montrée pleine d'attentions pour Bombon. Bientôt mère
et enfant partiront pour Montreuil, puis pour Chantilly où ils sont
invités par Mlle de Condé.
Dès que la convalescence du petit garçon le lui a permis, la marquise
n'a pas manqué de parler de ses affaires à Madame Élisabeth. La
princesse lui donna le résultat de ses démarches dans cette lettre
aussitôt envoyée à Ratisbonne.
_Lettre de Mme Elisabeth[153] à la marquise de Bombelles_
«La petite baronne[154] t'aura dit, mon cher cœur, que j'avais vu
M. de Vergennes, j'en suis fort contente. Il m'a paru revenu des
mauvaises impressions, qu'il avait contre M. de Bombelles, car, dès
que je lui ai dit que je voudrais que le Roi se chargeât des dettes
de M. de Bombelles, il m'a dit qu'il était impossible de les payer
toutes à présent, mais qu'il comptait lui donner une gratification
dont il serait content et qu'on les paierait comme cela. Je lui ai
dit combien je désirais que cela soit parce que, si M. de Bombelles
mourait, tu serais très malheureuse. Il m'a dit: «que le Roi, dans
ces cas-là, ferait des grâces». Enfin il m'a paru si bien disposé,
que je crois qu'il faut laisser faire et ne point lui demander que
le Roi promette de les payer; parce que peut-être que, comme cela,
la demande paraîtrait trop forte, et puis, je crois qu'il vous
donnerait plus de dix mille francs. Tu me diras que, si le ministre
venait à changer, cela dérangerait votre plan; je réponds à cela
que je me charge de lui faire donner et, comme c'est très juste, il
ne me le refusera pas. Je crois qu'il faut que tu lui écrives une
belle lettre, où tu lui exposes tout ce qu'il sait déjà. Enfin, mon
cœur, M. de Bombelles a une fort bonne santé, et, malgré sa colique
venteuse et M. de Soran, il ne mourra pas de sitôt. Ainsi M. de
Vergennes aura le temps de lui payer ses dettes; de plus, si, l'année
prochaine, il n'était pas si bien disposé, on le repersécuterait
beaucoup et, comme la demande sera moins forte, il ne pourrait pas
faire autant de difficultés. Pourtant, si tu lui as déjà parlé de
la promesse, tu feras tout ce que tu voudras. Comment va Bombon, ce
soir? a-t-il encore la fièvre? Je vais voir les illuminations qui
sont superbes... La comtesse Jules n'est pas trop jolie, car j'ai
fait proposer à Mme de Guiche et à Mme de Polastron de venir, mais
elle n'a pas voulu; elle m'a dit: qu'elle devait aller chez la Reine,
mais elle est assez bien avec elle, pour lui demander la permission
d'aller voir les illuminations[155]; c'est la seconde fois qu'elle me
refuse, aussi je ne leur proposerai jamais de venir avec moi. Adieu,
mon cœur, je vous embrasse mille et mille fois de tout mon cœur.»
[153] Inédite.
[154] Baronne de Mackau, née Alissan de Chazet.
[155] Pendant un mois, il y eut des réjouissances et des
illuminations. Les principales fêtes, celles des relevailles,
devaient avoir lieu en janvier.
La série des lettres suivantes est assez intéressante pour être
donnée presque sans commentaire.
Versailles, 9 novembre.
«Bombon se porte à merveille, mon petit chat. Goetz, qui sort d'ici
et qui a dîné avec moi, est on ne peut pas plus content, mais il
s'oppose à ce que j'aille à Montreuil, parce qu'il ne fait pas trop
beau temps, que cette petite maison exposée à tous les vents, qui
n'a pas encore été chauffée de l'année, serait trop froide, que,
de plus, elle serait trop triste, parce que dans ce moment-ci,
excepté quelques paysans, il n'y a personne à Montreuil. Cet enfant
ne verrait âme qui vive et s'ennuierait, au lieu qu'ici de mes
fenêtres j'ai une vue qui l'amuse. Il voit passer continuellement des
carrosses, du monde, cela le dissipe. Le premier beau temps que nous
aurons, nous le promènerons dans l'avenue de Sceaux, cela lui fera
prendre l'air, comme s'il était à Montreuil, et l'amusera davantage.
Je n'ai pas été fâchée d'avoir de bonnes raisons pour ne pas aller
là-bas, car cela m'ennuyait d'avance. Bombon aime la musique plus
que jamais; quand je veux l'amuser, je le prends sur mes genoux, et
je joue un petit air de clavecin, et, quand je veux me reposer, il
prend ma main et la pose sur le clavecin, pour que je recommence. Les
premières nuits de sa petite vérole, qu'il avait une fièvre de cheval
et par conséquent beaucoup d'humeur, je lui jouais du clavecin, cela
l'apaisait pendant des petits moments; cet enfant sera sûrement
musicien. Imagine-toi qu'il joue du tambour, parfaitement, en mesure;
c'est actuellement un de ses grands plaisirs. Toute sa gaieté n'est
cependant pas encore revenue, parce que son nez est encore plein et
couvert de petites véroles; cela gêne sa respiration, le contrarie.
Mais j'espère qu'il sera débarrassé sous peu de jours. Enfin nous
avons de grandes grâces à rendre à Dieu et à Goetz qui l'a soigné
avec un attachement que je n'oublierai de ma vie.
Mon fidèle Lentz m'a tenu, avant-hier, un propos qui m'a touchée à
un point que je ne puis te rendre. Il jouait avec Bombon, et je lui
dis en considérant l'enfant: «Mon Dieu, que je suis heureuse que ce
pauvre petit ait échappé à un aussi grand danger; si j'avais eu le
malheur de le perdre, je crois qu'il m'aurait fallu enterrer avec
lui.» Il me répondit, du fond du cœur: «Ah! Madame, il aurait fallu
tous nous enterrer aussi.» Jamais je n'ai été si attendrie que dans
ce moment-là; si j'avais osé, je l'aurais embrassé de bon cœur.
Qu'il est doux d'être aimé de ses gens, surtout quand ils sont sûrs
et honnêtes, comme mon pauvre Lentz; oui, vraiment, je l'aime de
tout mon cœur, et je préfère cent fois mieux sa tournure franche et
un peu gauche, que celle de ces laquais élégants, qui sont tous des
mauvais sujets.
«Mme de Travanet a été dans le désespoir de ne pouvoir venir garder
Bombon, mais son mari s'y est opposé absolument. Madame Élisabeth
a eu la bonté de lui écrire dès que la petite vérole de Bombon
s'est déclarée, pour l'engager à venir auprès de moi. Elle lui a
répondu les raisons qui l'en empêchaient. Madame Élisabeth, piquée
du refus de son mari, lui a répondu des choses un peu sèches pour
lui. La pauvre petite Travanet a été si agitée de l'inquiétude de
l'état de Bombon, de la crainte d'avoir déplu à Madame Élisabeth, de
l'impatience de la fermeté de son mari à l'empêcher de me venir voir
qu'elle en a été malade. J'ai été désolée de tout cela. J'ai ignoré
absolument la démarche de Madame Élisabeth, car sans cela je l'aurais
empêchée, sachant la frayeur de M. de Travanet que sa femme ne puisse
encore gagner la petite vérole; si j'étais d'elle, je me ferais
inoculer par Goetz, afin d'en avoir le cœur net.
«Mme de Reichenberg est dans son lit, avec la fièvre et des frissons.
Elle souffre beaucoup, depuis quinze jours; l'incertitude de son sort
contribue beaucoup, je crois, à la rendre malade. Mon frère et sa
petite femme sont venus m'embrasser furtivement; je n'avais encore
vu mon frère que de loin et j'avoue que j'ai eu un grand plaisir à
le voir un petit moment à mon aise. Maman lui avait bien défendu de
venir, j'espère qu'elle ignorera leur désobéissance, car elle se
fâcherait réellement, parce qu'elle craint la petite vérole, comme
si elle ne l'avait pas eue. Ils auront bien soin de ne pas approcher
de sitôt de l'appartement de Monsieur le Dauphin. J'ai reçu hier
une lettre de ta belle-sœur, extrêmement tendre et honnête, sur la
maladie de Bombon. En général tout le monde a pris de l'intérêt à mes
inquiétudes; le Roi en a demandé des nouvelles à maman, ainsi que la
Reine, et cette dernière le jour qu'il était fort mal a envoyé chez
Madame Élisabeth pour savoir comment il allait. Mme de Guéménée, Mme
de Sérent, toutes les personnes que je connais ont envoyé tous les
jours chez moi.»
* * * * *
Après le bulletin de Bombon, des nouvelles de M. de Maurepas qui va
mourir.
Versailles, 10 novembre.
«Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort, quand tu
recevras ma lettre. Il a la goutte dans la poitrine, on lui a mis
des vésicatoires, qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant, ce matin,
un moment de mieux, causé par une évacuation, mais malgré cela les
médecins ne croyent pas que cela aille loin. J'en suis fâchée, il
nous a toujours voulu du bien et nous en a fait, quand il l'a pu. Si
la révolution que causera sa mort ne porte pas dans quelque temps
d'ici le baron de Breteuil au ministère, nous ne devons plus espérer
qu'il y arrive jamais. Il est _guignonant_ qu'il ne soit pas ici, à
présent, car les absents ont presque toujours tort. On dit, mais je
n'en crois rien, que M. de Nivernais succédera à M. de Maurepas. J'ai
vu, ce matin, ce pauvre M. d'Hautpoul qui m'a chargée de te remercier
de tes bontés pour son fils, de t'en demander la continuation. Il n'a
fait que pleurer tout le temps qu'il a été chez moi, cela m'a fait
une peine horrible. Il est cependant aussi content que la perte qu'il
vient de faire peut le lui permettre, parce que Madame Élisabeth se
charge de faire entrer sa fille à Saint-Cyr et le petit chevalier à
l'école militaire.