1781
La marquise rentre à Versailles.--Charmant accueil de
Madame Elisabeth.--Premières visites.--Le portrait du
marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles de
cour.--Incendie de l'Opéra.--Questions de carrière.--Mme
Saint-Huberti.--Le sevrage de Bombon.--Effusions
maternelles.--Nouvelles d'Amérique.--Court séjour de Joseph
II.--Ambitions diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe
à accepter d'épouser le marquis de Louvois.--Correspondance
avec son frère.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse
Diane.--Le duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais
et le comte d'Angiviller.--La fête de Saint-Cloud.--La Cour à
la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul.
L'hiver a passé... L'enfant est en état de voyager, Mme de Bombelles
ne saurait prolonger davantage son séjour à Ratisbonne. Il lui faut
rejoindre la princesse dont l'impatiente amitié a été mise à si
longue épreuve.
Au mois d'avril 1781, la marquise a quitté son mari non sans de
grandes démonstrations de regrets et de tendresse, et elle accomplit
son long voyage avec Bombon sans péripéties notables. Elle arrive à
Versailles le 30 avril, à onze heures du soir. «On nous a arrêtés
dans les avenues, écrit-elle à son mari, pour nous dire que le
plafond de l'_hôtel d'Orléans_ était tombé et qu'il fallait aller
loger à l'_hôtel des Ambassadeurs_. Moi qui n'étais occupée que de
ne pas réveiller Bombon, je ne disais autre chose sinon qu'il ne
fallait pas faire de bruit. Maman était furieuse de ma tranquillité,
je ne savais à quoi attribuer son humeur; enfin nous sommes arrivés
à l'hôtel, toute une famille était à la porte pour nous recevoir...
Après avoir établi mon fils, je me suis aperçue que j'étais dans un
appartement véritablement charmant. Tu ne peux imaginer ma surprise,
car je ne me doutais pas du tout de ces nouvelles marques de bonté
de la part de Madame Élisabeth. J'ai eu un plaisir à me trouver bien
logée que je ne puis t'exprimer surtout à cause de Bombon, qui pourra
se promener journellement dans les avenues de Sceaux et sur la place,
sans que je le perde des yeux.»
Ce n'est pas tout. Mme de Bombelles va trouver là encore d'autres
preuves des attentions affectueuses de la princesse. Lorsqu'elle
s'est mise à table, elle aperçoit un service de porcelaine blanc
et or, des couverts, une écuelle d'argent, le tout à ses armes.
Elle croit rêver, et tout cela lui donnait envie de pleurer.
«Pourquoi n'est-il pas là?» disait-elle à sa tante en se jetant
dans ses bras... Et l'on devine le chapelet de choses tendres dont
elle émaille son petit récit intime. Madame Élisabeth ne s'est pas
contentée de gâter son amie à son arrivée, elle a grande hâte de
la voir et la fait demander dans la matinée du lendemain. Mme de
Bombelles ajoute, aussitôt l'entrevue finie, un long post-scriptum à
sa lettre.
«... Tu ne peux te faire une idée de la joie qu'elle m'a témoignée au
moment où elle m'a aperçue. Nous avons ri et pleuré tout à la fois.
«Mmes de Sérent et de La Rochelambert, qui ont déjeuné avec la
princesse, sont parties et ont laissé les deux amies deviser à leur
aise.
«Après les premiers témoignages d'amitié, je lui ai dit combien tu
lui étais attaché, combien tu m'avais rendue heureuse, toutes les
raisons que j'avais pour te regretter. Ensuite je me suis mise à
pleurer; elle s'est jetée dans mes bras, m'a priée de pleurer à mon
aise, en m'assurant que personne ne partageait mieux qu'elle mes
regrets et qu'ils étaient bien fondés. Là-dessus nous sommes entrées
dans beaucoup de détails à ton sujet. Je te manderai demain en
chiffres ce que nous aurons dit.»
Madame Élisabeth a promis d'intercéder en faveur de M. de Bombelles
pour l'ambassade de Constantinople, but de ses désirs[122].
[122] Lettre chiffrée du 10 mai.
Dans les témoignages affectueux de Madame Élisabeth, Bombon n'est pas
oublié: «Elle l'a comblé de caresses, il a été gentil au possible;
il s'est endormi ce matin chez elle en tétant, elle voulait le faire
mettre dans un de ses entresols, mais Mme de Sérent, que nous avons
consultée, _nous a dit de n'en rien faire à cause de son sexe_,
nous assurant qu'on ne manquerait pas de se servir de ce prétexte
pour dire que je faisais habiller et déshabiller l'enfant devant
Madame[123]. Nous avons pris le parti de le faire transporter chez
maman, où il a dormi deux heures et demie... J'ai vu, ce matin, Mme
de Travanet qui m'a dit qu'hier la Reine lui avait demandé plusieurs
fois si j'étais arrivée... Aussitôt (qu'elle l'avait su) elle avait
couru à Madame Élisabeth lui en porter la nouvelle avec toutes
sortes de grâces, en lui disant qu'elle voulait qu'elle passe toute
la journée avec moi et qu'elle prenait bien part à sa joie. J'irai
vendredi dîner avec Madame Élisabeth, et samedi j'irai à Villiers
voir ton frère.»
[123] C'eût été en effet un beau chef d'accusation au procès de
Madame Elisabeth!
Le lendemain, Mme de Bombelles a dîné chez sa mère avec sa
belle-sœur Mackau[124] et Mme de Chazet; puis, avec sa mère, elle a
rendu visite à Mme de Vergennes, «qui l'a traitée très honnêtement»,
et à la princesse de Guéménée à Montreuil. Celle-ci les a reçues «ni
bien ni mal»; ensuite elle s'est déridée et a promis de témoigner son
amitié à M. de Bombelles; la princesse Charles de Rohan a été plus
expansive.
[124] La baronne de Mackau, qui n'avait pas seize ans, avait
été présentée à la Cour peu de temps auparavant. On la trouvait
généralement jolie, et sa belle-mère ne tarit pas d'éloges sur
son compte (Lettre à Madame Clotilde, _loc. cit._).
«On ne meurt pas de joie, mon petit chat, écrit la marquise à son
mari le 12 mai, car je ne serais plus de ce monde, après avoir reçu
ta lettre de Langres[125]. On me l'a apportée hier, au moment où
j'allais partir pour Marly. Je l'ai lue avec précipitation pour
savoir comment tu te portais; après l'avoir baisée, je l'ai fait
baiser à petit Bombon; j'ai pleuré enfin, j'étais comme une folle
de joie. Je recommençais ta lettre quand elle était finie, et, si
mon fils ne m'avait interrompue, je n'aurais vu qu'elle toute la
journée...»
[125] Datée de Langres, le 8 mai, cette lettre, comme toutes
celles du marquis après séparation d'avec sa femme, est fort
triste et d'une tendresse très expansive.
Mme de Bombelles a vu M. de Vergennes, qui lui a fait force
compliments sur la manière d'être de son mari et lui a fait entrevoir
un rayon d'espoir pour son avancement... Puis elle est partie pour
Marly en sortant de chez le ministre.
... «Bombon s'est endormi en chemin, j'ai fait demander la permission
à Mme de Bourdeilles de le déposer chez elle. Elle m'a reçu avec
la plus grande amitié... Je suis venue par le jardin chez Madame
Élisabeth. La Reine, qui loge au-dessous d'elle, s'est mise à la
fenêtre dès qu'elle m'a eu aperçue, m'a appelée, m'a demandé comment
je me portais, où était mon fils... Elle m'a ajouté qu'elle était
charmée d'avoir le plaisir de me voir. Je lui ai fait une belle
révérence et je suis partie. Le soir, en sortant de chez Madame
Élisabeth avec Bombon, j'ai encore rencontré la Reine avec Madame et
Mme la comtesse d'Artois; elle s'est arrêtée pour le voir, m'a dit
qu'elle le trouvait charmant. Le petit lui a arraché son éventail
des mains, cela l'a fait beaucoup rire; elle lui a dit qu'il était
un petit méchant, a encore joué avec lui et puis est partie. Madame
Élisabeth, avec laquelle j'ai dîné, m'a comblée encore de bonté...
«J'ai aussi été faire une visite à la comtesse Diane; elle m'a reçue
avec la plus grande honnêteté, m'a demandé de tes nouvelles. La
duchesse de Polignac qui y était m'a aussi fort bien traitée. Le
comte d'Esterhazy m'a fait dire par Faverolles qu'il viendrait me
voir mercredi matin et qu'il avait des choses fort intéressantes à me
communiquer. Je suis bien curieuse de savoir ce qu'il a à me dire, je
te le manderai tout de suite.
«... Je n'ai pas encore vu Rayneval... Tu ne sais peut-être pas que
M. de Lamotte-Piquet a pris 22 bâtiments marchands qui venaient de
Saint-Eustache...»
De retour à Versailles, Mme de Bombelles récrit à son mari, le 15
mai, sous l'impression d'une grande joie, causée par le portrait de
son mari. Rien de plus charmant que l'expansion de cette tendresse
sincère, juvénilement exprimée.
«J'ai eu hier un grand plaisir, mon petit chat, ton portrait m'est
arrivé à six heures du soir, j'ai sauté de joie en voyant la
caisse; je croyais qu'on ne l'ouvrirait jamais assez tôt... Lorsque
j'ai aperçu ta figure, je me suis mise à pleurer de joie; je t'ai
embrassé, caressé; j'ai poussé la folie jusqu'à te parler. Je t'ai
couché sur mon lit, ensuite sur le canapé, véritablement ma tête
était un peu tournée. La seule chose qui m'a contrariée, c'était que
Bombon dormait; mais, en revanche, ce matin, il t'a bien accueilli:
il voulait à toute force te prendre le nez, il disait _papa_ et
retournait le cadre, croyant de bonne foi que tu étais derrière la
glace. Il est bon que tu saches qu'il a actuellement le talent le
plus décidé pour jouer du clavecin, il donne de grands coups de poing
sur le clavier, cela fait bien du bruit, ce qui le charme et le fait
rire de tout son cœur. Il devient tous les jours plus gentil, je
crois pourtant que ses dents viendront bientôt.»
Mme de Bombelles est aussi bonne mère qu'elle est tendre épouse,
aussi prodigue-t-elle les détails sur la dentition des enfants, sur
les conseils qu'on lui a donnés au point de vue du sevrage. Elle
semble très moderne dans ses idées, puisqu'à l'enfant qui n'a pas
encore percé sa première dent elle fait prendre panades et soupes, en
attendant qu'il puisse se passer d'elle et soit sevré.
Suivent les détails de Cour: Madame Élisabeth est venue de Marly
la voir avec la comtesse Diane et l'a invitée, de la part de la
Reine, à se rendre à Marly, où il y avait grand déjeuner et partie de
barres. Mme de Bombelles hésite à accepter parce qu'elle attend la
visite du comte d'Esterhazy; elle se préparera à partir; en tout cas,
si elle ne peut se rendre à l'invitation, Madame Élisabeth l'excusera
en disant que l'enfant est souffrant. La comtesse Diane lui a fait
«tout plein d'honnêtetés; elle va partir pour Passy où elle prendra
les eaux pour un embarras d'estomac et serait charmée d'y recevoir sa
visite à dîner: nous sommes comme des sœurs, c'est touchant». Mme de
Bombelles termine sa lettre par des informations de «Carrière», ayant
vu M. de Rayneval, et elle annonce le mariage du fils de la princesse
de Guéménée avec Mlle de Conflans[126].
[126] Le prince Charles-Alain-Gabriel de Rohan, duc de Montbazon,
épousa en effet, le 29 mai 1781, Louise-Aglaé de Conflans
d'Armentières, sœur de la célèbre marquise de Coigny, l'amie
plus ou moins platonique de Lauzun.
* * * * *
Pendant ce temps, M. de Bombelles continue fort tranquillement son
voyage. De Besançon, le 16 mai, il félicite sa femme du bon accueil
fait par la princesse; il serait fort aise d'avoir des détails sur
son installation dans son nouveau logement. «Comme je dois croire, je
suis autorisé à penser qu'il sera bien souvent question de moi dans
ce petit asile, j'en veux donc connaître tous les contours.»
En route il a trouvé ses chevaux venus au-devant de lui avec un de
ses serviteurs, et Follette, la chienne fidèle, «qui sait si bien
se coucher à tes pieds; comme tu la traitais bien en disant: C'est
la chienne de mon ami.» Son beau-frère Mackau est son compagnon de
route, il peut donc échanger des idées sur l'antique Besançon qu'il
vient de visiter avec soin.
Il est triste pourtant sans sa femme, sans Bombon. Un charretier qui
passe avec son enfant sur les bras lui fait envie; il pense à son
Bombon dormant dans son berceau de Ratisbonne. A une extrémité de la
ville, dans un faubourg sur le Doubs, il a vu une femme qui caressait
un enfant. Il n'a pu s'empêcher de s'approcher, de questionner la
mère et, de là, des points de comparaison avec son Bombon et celui
des autres. Le marquis a l'âme «sensible» et exprime sa «sensibilité»
en termes un peu précieux qui sont bien de leur époque. On aime mieux
les naïvetés, les sincérités sans apprêt dont sa jeune femme émaille
sa correspondance. C'est pourquoi nous ne nous attarderons pas aux
impressions de voyage ni aux attendrissements du marquis, pour
reprendre les lettres de sa femme où il est toujours quelque chose à
glaner.
Quelques nouvelles politiques d'abord: «M. Joly de Fleury[127] a
refusé d'être contrôleur général, mais il a gardé le portefeuille
jusqu'au moment où le Roi en aurait nommé un autre. Je frémis en
pensant à tous les changements qui vont encore se faire, à tous
les impôts que nécessairement on va lever sur le peuple, au peu
d'exactitude avec laquelle peut-être nous allons être payés. Dieu
veuille que tous ces malheurs n'arrivent pas, mais je les crains
fort; ils me paraissent inévitables, parce que nous perdons tout
notre crédit avec M. Necker. On n'a plus aucune confiance dans les
billets d'escompte et la Caisse va être ruinée, parce que tout le
monde veut avoir l'argent de ses billets. On dit que ce sera M.
Foulon qui va être nommé, il est porté par le duc de Choiseul et Mme
de Brionne, cela la rendrait pour le coup bien fière. M. de Maurepas
va beaucoup mieux, je l'irai voir dès qu'il pourra me recevoir.»
[127] Fils et petit-fils de magistrats connus; conseiller d'État
en 1781, eut l'administration des finances après Necker.
Après le paragraphe sur Bombon, sur son avenir, sur les bonnes
promesses de Madame Élisabeth de seconder les Bombelles dans leurs
projets de carrière, quelques anecdotes. Mme de Bombelles a demandé
à dîner à la duchesse de Montmorency, puis n'est pas venue, son fils
étant souffrant. Elle écrit à la duchesse une lettre que celle-ci ne
reçoit pas à temps, d'où bouderie piquée que Mme de Bombelles espère
éteindre par une seconde lettre d'excuses.
«Il faut que je te compte un bon trait du Roi. Il y avait un
monsieur, dont je ne sais plus le nom, qui avait un procès avec lui
de plus d'un million. Les papiers ont été brûlés lorsque M. Nogaret
a perdu sa maison. On est venu dire au Roi ce désastre; il a tout de
suite répondu: «Ses papiers sont brûlés, mon procès est perdu.» Cela
n'est-il pas charmant?» Et, en fait, voilà un beau geste à l'actif de
Louis XVI.
La politique reprend: il paraît dans ce moment-ci un projet
d'administration qu'avait donné M. Necker au Roi, il y a trois ans,
qui est parfaitement fait. On ne peut encore concevoir comment
ce mémoire a pu être connu, car il n'y avait que le Roi et M. de
Maurepas qui l'eussent. On prétend que c'est cet ouvrage-là qui a
déterminé sa chute, parce qu'au Parlement beaucoup de personnages
fort maltraités se sont déchaînés contre lui. Je ferai tout ce que
je pourrai pour te l'envoyer...»
Entre temps Mme de Bombelles a pu voir le comte d'Esterhazy et se
rendre tout de même à Marly. Ce qui concerne le comte Valentin
est chiffré non sans impatience, car son écriture, d'ordinaire
très régulière, est toute tremblée. Esterhazy a abordé franchement
la question avec la Reine, parlant de Bombelles avec chaleur.
Marie-Antoinette n'a pas dissimulé certaines préventions contre le
marquis: on s'était plaint à elle qu'il avait contrarié l'Empereur
en se mêlant de choses qui ne le regardaient pas et qu'elle désirait
ardemment que, hors ce qui était de son devoir, il ne fît rien qui
pût déplaire à son frère.
Esterhazy avait répondu vivement que c'était précisément là la
condition tenue par Bombelles depuis qu'il était à Ratisbonne, que
la Reine était trop juste pour savoir mauvais gré à un honnête
homme de remplir sa charge. La Reine en était convenue, et le
comte devenu plus confiant rassurait la jeune femme, certifiant
que Marie-Antoinette n'était nullement aigrie contre son mari,
qu'il devait avant tout ne pas faire parler de lui; que, lorsqu'une
occasion se présenterait de lui faire changer de poste, non seulement
elle n'y mettrait pas d'opposition, mais qu'elle userait de son
influence. Tout ceci, semble-t-il, a redonné du courage à Mme de
Bombelles qui craignait beaucoup d'hostilité de la Reine.
A Marly, où elle s'est décidée à aller, bien que son fils fût
souffrant, Mme de Bombelles a trouvé accueil charmant. «La Reine
n'a cessé de s'occuper de moi, de me parler de mon fils, combien
elle l'avait trouvé beau, de me plaisanter sur la peur que j'avais
eue d'entrer dans le salon; enfin elle m'a traitée comme si elle
m'aimait beaucoup. Elle a été hier matin à la petite maison (de
Montreuil) et a dit à Mme de Guéménée et à ma sœur qu'elle était
fort aise de mon retour, qu'elle m'avait trouvée blanchie, parlant
beaucoup mieux et un maintien charmant.»
Tous ces petits succès flatteurs n'empêchent pas Mme de Bombelles de
regretter la vie douce et tranquille qu'elle a menée à Ratisbonne.
Puisqu'elle doit son bonheur à son mari, c'est à lui qu'elle pense
sans cesse. «Rien ne peut combler le vide que j'éprouve depuis que
nous sommes séparés». Elle est nerveuse, un rien l'émeut. La santé
de Bombon est un objet de perpétuelle inquiétude, mais c'est en même
temps sa consolation. Souffre-t-il des gencives? elle est plus malade
que lui; sourit-il? elle est folle de joie.
Mme de la Vaupalière est venue la voir avec ses enfants: elles
ont trouvé Bombon charmant; quant à Madame Élisabeth, il n'est
pas d'attention qu'elle n'ait pour le fils de son amie. Elle
vient d'envoyer chercher de ses nouvelles: «Mon Dieu! qu'elle est
aimable, s'écrie Mme de Bombelles. D'honneur, je l'aime à la folie!
Si tu avais vu combien elle était contente de mes petits succès
d'avant-hier; comme elle est venue tout doucement m'arranger mon
fichu, afin qu'il eût meilleure grâce, me dire la manière dont il
fallait que je remercie la Reine de ce qu'elle m'avait invitée à
cette partie. Réellement j'étais attendrie de son intérêt pour moi,
et je voudrais avoir mille manières de lui marquer ma reconnaissance.»
Le marquis continue lentement son voyage. Il s'est rendu de
Pontarlier à Salines-de-Chaux; il a noté les moindres incidents
de route, dont la gamme un peu monotone est coupée par une série
de projets de carrière et de rappels amoureux: amour conjugal et
ambition, l'un devant venir à l'aide de l'autre, tout M. de Bombelles
est là.
A cause du voyage même, ses lettres n'arrivent pas régulièrement.
C'est de quoi se plaint sa femme dans sa lettre du 24 mai. Après
le paragraphe régulièrement consacré aux gentillesses de Bombon,
quelques nouvelles: M. Joly de Fleury prend la place de Necker,
dont le départ est salué avec joie; on attend l'empereur Joseph
II qui, allant installer sa sœur la duchesse de Saxe Teschen à
Bruxelles, viendra passer quelques jours à Paris. Elle a été voir
Mme de Maurepas qui a voulu la retenir à souper; elle a rencontré
Mme de Vergennes chez la Reine et s'est fait inviter à aller la voir
à sa petite maison de campagne; ceci n'est pas précisément pour son
plaisir, mais par intérêt pour son mari. Mme de Mailly a quitté le
service de la Reine et c'est Mme d'Ossun qui la remplace[128]; M. de
Chaulnes se meurt... Bombon a fait de nouvelles connaissances: Mme de
Lordat, Mme d'Imécourt, le comte de Coigny l'ont trouvé charmant.
[128] Geneviève de Gramont, sœur du duc de Guiche, comtesse
d'Ossun, se montra très dévouée à la Reine, revint de Mayence
en 1792 pour ne plus la quitter jusqu'au Temple; emprisonnée et
morte sur l'échafaud en 1794. Sa fille unique devint la duchesse
de Caumont La Force.
Quant à Madame Élisabeth, elle est toujours tendre et affectueuse,
mais elle a des dettes, et Mme de Bombelles se charge de la mission
délicate d'aller trouver M. d'Harvelay; il lui faudra attendre, mais
ses dettes montant à environ 2.000 louis seront payées.
Les lettres du commencement de juin n'apportent aucun fait nouveau:
visites rendues ou reçues, vie de famille ou de Cour sans incident.
Le 10 juin, Mme de Bombelles fait le récit de sa visite à Mme
de Vergennes, elle a reçu chez elle le baron de Breteuil, et
naturellement il a été fort question des ambassades à pourvoir:
Constantinople semble échapper pour le moment, le poste ne pouvant
être libre avant deux ou trois ans; peut-être serait-il plus facile,
si la Reine voulait s'en occuper, d'obtenir Berlin. Mme de Bombelles
est fort peu satisfaite de ces exceptions dilatoires; du moins M.
de Breteuil est-il disposé à appuyer auprès de M. de Vergennes une
demande de gratification.
Un événement plus grave a émotionné la Ville et la Cour: «M. de
Maurepas a pensé être brûlé à l'Opéra[129] avant-hier; un instant
après qu'il en était sorti, la toile s'est allumée par un lampion,
le feu a gagné aux décorations et au reste du théâtre avec une si
grande promptitude qu'au bout de vingt-cinq minutes la voûte est
tombée avec un fracas épouvantable. Heureusement l'Opéra était fini
quand l'accident a commencé, tout le monde était parti; néanmoins,
il y a eu neuf personnes de brûlées. On a bien vite coupé toute
communication, de sorte que tout ce qui environne l'Opéra n'est pas
endommagé. Le feu était si fort que mes gens l'ont vu d'ici en
soupant. On pouvait lire sur le pont de Sèvres; ainsi tu peux juger
de la clarté que cela donnait à tout Paris.
[129] Cette salle avait été organisée par Lulli en 1673, dans
l'ancienne salle des Comédiens français, joignant le Palais Royal
à l'est, à peu près où est la cour des Fontaines. La salle de
Lulli brûla une première fois en 1763; une seconde, le 8 juin
1781. L'Opéra fut alors transféré où est aujourd'hui le théâtre
de la Porte-Saint-Martin.
Deux jours après, Mme de Bombelles, en écrivant à son mari, semble
toute joyeuse. Elle a reçu de longues lettres de Lausanne et des
extraits d'un _Journal en Suisse_ que le prolixe marquis lui a
envoyés[130].
[130] Ce journal existe dans le dossier de Bombelles aux Archives
de Seine-et-Oise, mais il n'offre qu'un intérêt secondaire.
«J'ai été avant-hier au concert de la Reine avec Madame Élisabeth.
La Reine m'a demandé comment je me portais, ainsi que mon enfant,
et si cela ne le dérangeait pas que je vinsse au concert. Je lui ai
dit qu'il venait de téter. Elle a repris: «Mais, si vous vouliez, on
pourrait l'amener ici.» J'ai paru confondue de ses bontés, et lui ai
répondu que je craindrais d'en abuser, qu'il attendrait fort bien
mon retour. Effectivement cela ne lui a pas fait de mal. Je suis
rentrée à neuf heures chez moi, il a tété et s'est endormi tout de
suite... Le feu de l'Opéra dure encore, il brûle dans les souterrains
où étaient les machines; mais on a grand'peur qu'il ne gagne les
caves du Palais Royal où il y a trois cents toises de bois, beaucoup
d'huile et d'eau-de-vie. On n'ose toucher à rien et on craint une
explosion qui ferait peut-être sauter le Palais Royal, cela serait
effroyable. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si j'y avais un
appartement, rien dans le monde ne m'y ferait rester.»
Le 14 juin, Mme de Bombelles annonce l'arrivée de l'Empereur à Paris.
«Je suis étonnée qu'il ne soit pas venu tout de suite à Versailles.
J'imagine que la Reine l'attend avec beaucoup d'impatience... La
procession du Saint-Sacrement qui s'est faite ce matin était superbe,
il faisait le plus beau temps du monde. J'ai été la voir passer d'une
fenêtre, Madame Élisabeth m'ayant dispensée de l'accompagner... Le
feu de l'Opéra dure toujours. Mme la duchesse de Chartres a quitté
prudemment le Palais Royal et est établie à Saint-Cloud.»
Décidément l'Empereur n'est pas arrivé à Paris; c'était une fausse
nouvelle. La Reine était partie pour Trianon avec Madame Élisabeth,
le 25 juin. Mme de Bombelles y va tous les jours. Le 27, elle écrit:
«J'ai été à Trianon ce matin, petit chat, voir Madame Élisabeth avec
quelque curiosité, parce que tout Paris disait que l'Empereur y était
et qu'il allait l'épouser. C'est qu'il n'en est pas un mot, il est
toujours à Bruxelles, et il n'est pas sûr même qu'il vienne ici;
aussi ma tête a bien trotté inutilement. J'ai été souffrante depuis
que je ne t'ai écrit, j'ai été avant-hier dîner chez la duchesse de
Montmorency avec mon Bombon, qu'elle a trouvé charmant. Avant de
partir de Paris j'ai été voir le baron de Breteuil qui est malade.
Il a eu la goutte et une grosseur à la gorge qui le fait souffrir
beaucoup. Il est d'une impatience que tu imagines... Il vient de
faire une succession qui sera considérable. Mme de Louvois, une
Hollandaise[131], que tu as beaucoup vue à la Haye, qui l'aimait à la
folie et qu'il n'a pas voulu épouser, parce qu'elle était trop laide,
vient de mourir et de lui laisser tout son bien à lui, à sa fille et
à tous les enfants qu'elle pourra avoir. Ce sont les propres paroles
de son testament, cela n'est-il pas bien heureux? Jamais tu n'auras
l'esprit d'en conter assez bien à une femme, pour qu'elle te laisse
un million de bien. Pauvre petit Bombon, cela lui irait à merveille.
[131] Née baronne de Wrierzen d'Hoffel. Son mari, le marquis de
Louvois, devait épouser peu après la sœur de M. de Bombelles,
veuve du landgrave.
«... J'allais oublier de te dire la nouvelle que M. de Castries est
venu annoncer ce matin à la Reine: il y a eu un combat entre l'amiral
Rodney et M. de Grasse; l'amiral a eu cinq de ses vaisseaux coulés à
fond, deux, de plus, en fort mauvais état. Le convoi est arrivé sans
le plus petit accident, et M. de Grasse a perdu peu de monde. Mon
regret est qu'il n'ait pas pu prendre l'amiral, cela aurait mis le
comble à ses exploits. Je voudrais bien que quelques affaires de ce
genre forçassent les Anglais à faire la paix...
«Mon chat, ce mariage de Madame Élisabeth m'a beaucoup occupée, car
enfin, si elle était heureuse, quel bonheur ce serait pour moi de la
savoir contente et de ne plus te quitter. Quant à la fortune, elle
pourrait y aider encore davantage étant impératrice et, ne plus te
quitter, mon petit chat, ne comptes-tu cela pour rien? Mon Dieu, cela
n'arrivera jamais, ma destinée est de ne te pas voir la moitié de ma
vie, c'est affreux; cette perspective me cause un chagrin que je ne
puis te rendre. Il y a des moments où je pleure, je me désespère,
où je suis tentée de laisser ma place, tout ce que je puis espérer,
pour m'en aller avec toi. La raison, la reconnaissance que je dois
à Madame Élisabeth me font revenir de cette espèce de délire, mais
la raison empêche de faire des sottises et ne rend pas plus heureux
pour cela ceux qui l'écoutent. C'est l'effet qu'elle produit sur
moi. Je m'ennuie prodigieusement, je ne te le dissimule pas, et si
le bon Dieu et toi ne m'avaient donné Bombon, je t'assure que je
ne resterais pas ici, car nous aurons toujours de quoi vivre nous
deux... mais cet enfant il ne faut pas qu'il soit malheureux...»
L'ambassade de Constantinople hante toujours les rêves de M. de
Bombelles, aussi a-t-il chargé sa femme de tenter de nouveau tout ce
qu'elle pourra pour que Madame Élisabeth agisse sur la Reine.
«J'ai parlé ce matin à Madame Élisabeth, écrit-elle le 30 juin, et
lui ai bien fait sa leçon; elle m'a promis de recommander cette
affaire à la Reine avec la plus grande chaleur, et le plus tôt sera,
je crois, le mieux... Le comte d'Esterhazy est à Rocroi, il reviendra
le mois prochain à ce que j'imagine, je le verrai dès qu'il sera de
retour, et il te servira sûrement bien. J'ai vu hier Mme de Guéménée
qui m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt. Je lui ai parlé de
notre affaire et de l'entrave que le baron de Breteuil craignait
qu'il n'y eût. Elle m'a dit qu'il fallait que je misse tout de suite
l'amitié de Madame Élisabeth pour moi en jeu vis-à-vis de la Reine,
qu'il fallait que cette dernière l'emportât et qu'elle, de son côté,
lui dirait tout ce que tu valais, ton esprit, tes talents, qu'il
n'y avait enfin que ce moyen là d'assurer une fortune à ton enfant,
et qu'il fallait absolument que cela fût. Si Madame Élisabeth nous
seconde, j'ai encore quelque espoir. J'ai vu ce matin la Reine à
Trianon qui m'a traitée à merveille, tout cela me rend du courage;
pourvu que Madame Élisabeth n'aille pas encore nous faire languir!
J'ai imaginé, pour l'aider, qu'il faudrait que je fasse un petit
mémoire que je la prierais de lui donner. Je dirai à maman, lorsque
j'en aurai fait le brouillon, de le corriger, et je t'en enverrai la
copie... Si Madame Élisabeth y met de la chaleur sans dire que ce
soit de toi, je dirai au baron de Breteuil que j'ai résolu de tenter
vis-à-vis la Reine, si elle voulait se charger de notre affaire,
et, quant à ce qu'il me dira sur la fâcherie de M. de Vergennes, je
lui répondrai que je suis censée ignorer ses projets, qu'ainsi il
ne pourra jamais raisonnablement t'en vouloir de ton ambition. Je
l'engagerai à passer par Ratisbonne... Tout ceci n'empêche pas Madame
Élisabeth de travailler à l'acquittement de tes dettes...
«M. le maréchal de Soubise est fort mal, il a la gangrène à une
jambe. Hier Mme de Guéménée le croyait hors d'affaire, et aujourd'hui
on se désespère. La Reine et Madame Élisabeth reviennent après souper
de Trianon, très fâchées de le quitter.»
M. de Breteuil s'apprête à partir pour Vienne, tout en promenant
sa grosseur à la gorge, «qui pourrait bien lui jouer un mauvais
tour». Mme de Bombelles n'a pas manqué de lui faire une foule de
recommandations, mais elle n'a pu le déterminer à allonger son voyage
pour passer par Ratisbonne.
Il y a eu quelque distraction au château. Le 2 juillet, au soir,
en en revenant, Mme de Bombelles griffonne un post-scriptum: «Ah!
mon chat, je me suis bien amusée ce soir. J'ai été avec ma petite
belle-sœur et Mme de Clermont à la Comédie où Madame Élisabeth était
avec la Reine. On a donné _Tom Jones_ et _l'Amitié à l'epreuve_.
Mme Saint-Huberti[132], une fameuse de l'Opéra, a fait les deux
principaux rôles. Je me suis en allée au commencement de la seconde
pièce endormir mon petit Bombon qui est actuellement paisiblement
dans son berceau. J'avoue que, si la crainte que Bombon n'eût
trop envie de dormir ne m'avait distraite du plaisir que j'avais
au spectacle, rien dans le monde n'eût pu m'en arracher, car le
commencement de _l'Amitié à l'épreuve_, que je ne connais pas, m'a
paru charmant, mais j'ai été bien dédommagée en voyant mon petit
enfant qui était fort content de mon retour...»
[132] Antoinette-Cécile Clavel, dite Saint-Huberti, née en 1756,
assassinée près de Londres en 1812 avec son mari, le comte
d'Antraigues. Ce fut une artiste aimée et acclamée dans les
opéras de Glück, de Piccini. Elle ramena le costume à la vérité
historique. Elle a laissé un grand nom dans les fastes de l'Opéra.
Bombon a enfin sa première dent si lente à percer! «Ce n'est plus un
rêve, ce n'est plus une illusion! une dent blanche comme du lait;
c'est à deux heures hier que nous en avons fait la découverte!» C'est
en ces termes que Mme de Bombelles tout émue, tout en larmes et
reconnaissante au Ciel qu'un tel bonheur soit arrivé sans douleur,
annonce le grand événement à son mari le 14 juillet. Elle est si
sincère dans ses joies comme dans ses peines, si profondément
mère, qu'on ne se sent nullement disposé à l'ironie. Pour naïfs
qu'ils puissent sembler aux sceptiques, ces sentiments sont vrais,
éternellement vrais et dignes d'approbation. L'amour maternel, de
génération en génération, recommence son poème auprès de tous les
berceaux, et nul n'a le droit de railler le plus beau joyau de
l'écrin féminin. Mme de Bombelles, sûre d'être comprise par son mari,
lui donne le plus de détails possible dans les lettres qui suivent.
Bombon va être sevré. «C'est demain le grand jour, écrit-elle, le
22 juillet. L'enfant se porte à merveille, mais je ne suis pas
tranquille. Je crains que d'être sevré ne le rende malade, et,
si j'eusse été absolument maîtresse, je ne m'y serais pas encore
résolue; mais maman le désire si fort, craint tant que cela n'attaque
ma santé, que je n'ai pas osé reculer... Je ne sais ce que je
donnerais pour ne pas le sevrer, et, quand une fois ce temps-là sera
passé, je serai bien contente...» Bombon se porte à merveille le 4
août. «Il a parfaitement bien dormi l'autre nuit et celle-ci; mais
celle d'auparavant qui était la seconde après notre séparation, ce
pauvre petit avait bien du chagrin. Il voulait absolument téter; il
pleurait, il appelait: Maman! maman! me cherchait partout, et ensuite
faisait de grands soupirs et se remettait à pleurer. Cela n'est-il
pas touchant au possible? A présent, il n'a plus de chagrin; mais,
malgré cela, il parle de moi toute la journée, me cherche et fait
signe avec son doigt qu'il faut aller à la porte du jardin, que
j'y suis. J'ai pleuré quand on m'a donné ces détails. J'adore cet
enfant, et les marques d'attachement qu'il m'a montrées dans cette
occasion ne s'effaceront jamais de mon cœur ni de ma mémoire. J'irai
aujourd'hui à Montreuil, le cœur m'en bat d'avance. Je verrai mon
bijou, mais il ne me verra pas, il est trop occupé de moi, cela
renouvellerait tous ses chagrins, et je l'aime trop pour désirer
des jouissances aux dépens de sa tranquillité. Ainsi j'attendrai
encore quelques jours pour l'embrasser. Je te réponds bien, que,
cette besogne faite, rien dans ce monde ne pourra m'en séparer que le
moment où tu t'en empareras...»
D'autres événements plus importants que le sevrage de Bombon ont
pris place en ces derniers jours. Nouvelles d'Amérique: on dit que
M. de Grasse a repris Sainte-Lucie et coulé deux vaisseaux. L'abbé
de Breteuil est mort; le baron est dans un grand chagrin. Arrivée
et court séjour de l'Empereur Joseph II: «Je n'espère plus que
l'Empereur l'épouse. Il part aujourd'hui (4 août), et, si on avait
eu quelques idées, on aurait cherché à les faire causer, à les
rapprocher. Au lieu de cela la Reine a paru peu occupée de Madame
Élisabeth, pendant le séjour de son frère ici et ne lui a rien dit
qui eût le moindre rapport à ce sujet; ainsi sûrement cela ne se fera
pas[133].
[133] On se rappelle l'important voyage politique de Joseph II
en 1772. En 1781, il vint incognito, et son séjour fut très
court. La Reine se montra très heureuse de le voir, car avec
lui elle put parler de sa mère qu'elle regrettait toujours
profondément. Elle témoigna une grande émotion du départ de son
frère, on la vit même se cacher sous son chapeau pour pleurer.
L'Empereur parut fort content de sa visite, constatant chez le
Roi et la Reine «un changement en mieux considérable» (Joseph
II à Marie-Christine, 6 août). L'Empereur et la Reine allèrent
ensemble à Trianon dans le plus modeste appareil, sans gardes et
sans suite, la Reine en lévite de mousseline avec une ceinture
bleue, les cheveux relevés par un simple ruban. «L'Empereur, dit
à ce propos M. de Kageneck, est venu recevoir les embrassements
d'une sœur digne de toute sa tendresse et qui a de commun avec
lui _le bonheur de jouir de l'amour de ses sujets_ (lettres de
M. de Kageneck, citées par M. de la Rocheterie). Il y eut souper
à Trianon le 1er août. (Voir le _Petit Trianon_, par Desjardins,
210, 211.)
Du 6 août: «L'Empereur n'est parti qu'hier à cinq heures du matin. On
dit qu'il a fait ses dévotions avant de partir, cet acte de dévotion
m'étonne, car tout le monde dit qu'il n'y croit pas. Madame Élisabeth
avait soupé la veille avec lui et toute la famille royale. La Reine
se cachait sous son chapeau pour pleurer et elle avait l'air fort
affligée du départ de son frère. Pour dire quelque chose, elle a
demandé à Madame Élisabeth si ce n'était pas avec moi qu'elle avait
pêché; elle lui a répondu que non, que je ne pouvais pas sortir parce
que je sevrais mon enfant. L'Empereur lui a expliqué que j'étais à
Madame Élisabeth qui avait beaucoup d'amitié pour moi, et l'Empereur
a repris: «On dit qu'elle est fort jolie.» Là-dessus il y a eu
dissertation sur ma figure...»
Quand l'Empereur est parti, il n'y a plus de doute possible sur ces
projets de mariage qui n'ont jamais été sérieux[134]. «J'en suis
bien aise et fâchée: c'est peut-être fort heureux pour elle, cela ne
l'est pas tant pour moi, puisque j'aurais toujours été avec toi si ce
mariage s'était fait; mais je lui suis si attachée qu'il m'aurait été
impossible de jouir tranquillement de ma liberté si cela n'avait pas
fait son bonheur.»
[134] Marie-Thérèse avait dit avec raison: «L'Empereur ne se
remariera pas.»
Du 12 août: «... La Reine continue toujours à me fort bien traiter,
je viens de conduire Madame Élisabeth chez elle; elle m'a demandé
comment se portait mon fils et m'a dit que sa fille avait de la
passion pour lui, qu'elle en parlait toute la journée. Je t'enverrai
cette certaine bourse que je t'ai mandé que je faisais. Je me flatte
que tu seras content des coulants, ils sont des plus à la mode et
ils te seront encore bien plus précieux lorsque tu sauras que c'est
Madame Élisabeth qui me les a donnés et qu'elle trouve très bon que
je te les envoie... Tu auras été bien désolé lorsque tu auras appris
la mort de l'abbé de Breteuil. Le baron ne peut s'en consoler et je
crois que, de sa vie, il n'a éprouvé une peine aussi forte. Cette
mort-là m'a fait faire bien des réflexions; cet abbé a vécu comme
s'il n'eût dû jamais mourir; ses plaisirs sont passés, le voilà mort,
Dieu seul sait à quoi il était réservé, et ce qu'il est devenu. En
vérité, quand on calcule bien la courte durée de cette vie et la
longueur de l'éternité, on apprécie bien à sa juste valeur les objets
de son ambition, et on prend une grande indifférence pour tous les
événements de ce monde.»
«... J'ai soupé hier au soir chez Mme la princesse de Lamballe, la
Reine y est venue avec Madame Élisabeth et m'a fort bien traitée. Je
me suis couchée à une heure du matin, ce qui ne m'était pas arrivé
depuis longtemps. Je tâche de faire ma cour et, comme mon intention
est que cela te soit utile ainsi qu'à Bombon, cela me donne du
courage, et j'en ai besoin, car tu sais à quel point le grand monde
m'intimide... Si le baron de Breteuil ne change pas d'avis, il t'ira
voir en allant à Vienne.»
Toujours poussée par son mari qui, entre deux paragraphes d'amour
tendre et d'un lyrisme soutenu, a soin dans ses lettres de parler
de sa carrière, Mme de Bombelles ne perd pas une occasion de
favoriser les intérêts de l'ambitieux diplomate. Elle a vu le comte
d'Esterhazy, toujours difficile à saisir à son passage à Versailles.
Lui seul est capable, d'après elle, de suivre utilement l'affaire
et d'en référer à la Reine au moment opportun. Il est hors de doute
que personne n'a plus de facilités pour parler à la Souveraine qui
l'écoute très volontiers et lui accorde fréquemment ce qu'il demande.
«Il m'a dit qu'il avait causé de toi hier avec la Reine et qu'il
n'en avait pas été fort content, écrit Mme de Bombelles, le 15 août;
que la Reine, en lui disant beaucoup de bien de moi, lui avait dit
que tu désirais l'ambassade de Constantinople, qu'elle voudrait bien
que tu l'eusses, mais que cela lui semblait bien difficile, que
d'ailleurs M. de Saint-Priest ne quitterait pas encore de sitôt.
Le comte m'a dit qu'en un mot elle lui avait paru singulièrement
refroidie sur cet objet et qu'il fallait que quelqu'un eût cherché
à l'en dégoûter, que cependant il avait vu qu'elle avait le désir
de t'obliger et qu'elle n'avait personne pour cette place. Après y
avoir réfléchi, j'ai dit au comte d'Esterhazy qu'il ne pouvait y
avoir que le comte de Coigny[135] qui en eût parlé à la Reine. J'ai
prié le comte de tâcher d'en recauser avec la Reine, de lui dire que
tu n'avais jamais eu l'intention de faire ôter à M. de Saint-Priest
sa place, que toute ton ambition était de le remplacer lorsqu'il la
quitterait. Je l'ai prié de représenter à la Reine que c'était le
seul moyen d'assurer de la fortune à notre enfant; que lorsque M.
de Vergennes avait eu cette ambassade, il n'était pas plus avancé
que tu ne l'es actuellement; que tu as tous les talents nécessaires
pour cela, et que, si la Reine avait de la bonté pour moi, comme
elle le faisait paraître, elle ne pouvait m'en donner une marque
plus sensible qu'en procurant à mon fils une existence qu'il n'aura
jamais si tu n'allais pas à Constantinople. Le comte m'a promis
de tâcher de découvrir ce qui avait autant refroidi la Reine et
d'employer tout son crédit pour lui bien faire entrer dans la tête
qu'il fallait absolument que tu succèdes à M. de Saint-Priest. Ce
tendre intérêt qu'il prend à toi a remonté mon courage et j'ai encore
beaucoup d'espérances... Pour en revenir au comte de Coigny, ce qui
me persuade que c'est lui qui t'a desservi, c'est qu'il n'y a que lui
de la société de la Reine qui ait su notre projet, et je vais te dire
comment.
[135] Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, frère
du duc, chevalier d'honneur de Madame Elisabeth. Propriétaire
de la belle terre et du château de Mareuil-en-Brie, dont les
jardins avaient été dessinés par lui dans un goût tout nouveau.
De son mariage avec Josèphe de Boissy, morte en 1775, il avait
eu une fille unique, Aimée de Coigny, duchesse de Fleury, «la
jeune Captive» de Chénier, dont M. Etienne Lamy vient de publier
les _Mémoires_ avec une longue et très intéressante étude
bibliographique.
Mme de Guéménée qui en est folle et qui vit avec lui d'une façon
indécente m'a une fois parlé devant lui de tes affaires; il s'est
fait expliquer quel était l'objet de ton ambition, et, lorsque
Mme de Guéménée lui a dit que tu désirais avoir l'ambassade de
Constantinople, il a repris avec un air goguenard, en me regardant:
«Madame, je vous dirai comme M. de Vilpatour: «Vous «n'êtes pas
dégoûtée!» Je lui ai dit: «Je le sais bien, mais, sans prétendre
trop, je puis désirer une place pour laquelle M. de Bombelles est
fait plus qu'un autre.» Là-dessus il commença des raisonnements
qui n'avaient pas le sens commun pour me persuader que je devais
employer le crédit que j'avais sur Madame Élisabeth pour t'avoir
quelques gratifications, mais non pour avoir une place à laquelle
beaucoup de gens avaient plus de droits que toi et que d'ailleurs M.
de Saint-Priest resterait encore longtemps à Constantinople[136],
et qu'il ne fallait pas avoir une ambition aussi éloignée. Je lui
ai répondu avec infiniment de douceur que, parmi les personnes qui
désiraient Constantinople, aucune n'avait plus de droits que toi,
qu'au reste tel était mon plan et que je ferais tout ce que je
pourrais pour le faire mettre à exécution. J'étais si piquée que
j'en avais envie de pleurer. Mme de Guéménée s'est rangée tout de
suite de l'avis de son impertinent amant. Cependant nous nous sommes
quittés bons amis, et comme, depuis, il n'est sortes d'honnêtetés
qu'il ne m'ait faites, j'étais à mille lieues d'imaginer qu'il allait
de gaieté de cœur changer les bonnes dispositions de la Reine.
Mais, d'après ce que m'a dit le comte d'Esterhazy, je n'en puis plus
douter, puisqu'il m'a répété tous les sots raisonnements que m'avait
faits le comte de Coigny. Aussi, ce matin, lorsque je l'ai vu chez
Madame Élisabeth me faire des agaceries ordinaires, je ne puis te
rendre ce qui s'est passé en moi. J'aurais voulu lui égratigner les
yeux. Le comte d'Esterhazy en a été furieux, mais point étonné.
Il m'a recommandé de ne plus dire un mot à Mme de Guéménée de ce
qui se passerait. Je n'avais pas besoin qu'il m'en pressât: c'est
une fière leçon que celle que je viens d'éprouver, et je te donne
bien ma parole que voilà la dernière fois que je parlerai de ce qui
m'intéresse à des gens dont je ne serai pas persuadée de l'honnêteté.
Au reste, mon petit chat, ne t'afflige pas, il n'y a encore rien
de perdu. La Reine nous veut du bien, ainsi on aura bien moins de
peine à la faire revenir des sottes préventions qu'on lui a données.
Madame Élisabeth nous soutiendra de son côté et tout ira bien...» Et
en effet, dans la lettre suivante, Mme de Bombelles est tout à fait
remontée parce que Madame Élisabeth, le baron de Breteuil et surtout
Esterhazy lui ont affirmé que l'affaire était en bonne voie.
[136] Le comte Guignard de Saint-Priest resta à Constantinople
jusqu'en 1783. Il y rédigea un projet de descente en Egypte,
qui, dit-on, ne fut pas inutile au Directoire et à Bonaparte. Il
fut en suite ambassadeur en Hollande; ministre de l'Intérieur
après la prise de la Bastille, et dans les journées d'octobre,
il conseilla à Louis XVI de repousser la force par la force.
Il émigra en 1790 et fut chargé de missions auprès des cours
étrangères. M. de Bombelles le retrouvera en Russie en 1791.
Rentré en France seulement en 1818, M. de Saint-Priest mourut en
1821.
Mme de Bombelles n'est pas au bout de ses illusions! Bien des
mois, bien des années se passeront avant que son mari n'obtienne
cette ambassade but de ses désirs, couronnement de son ambition
légitime de diplomate consciencieux et ponctuel. Malheureusement il
n'appartient pas à ces quelques familles, que leur propre situation
pousse tout naturellement en avant; ses frères, ses proches, les
parents de sa femme bien posés, mais sans fortune, sont eux-mêmes
des fonctionnaires d'État ou de Cour, mais ne jouissent d'aucune
influence. Ils ne font pas partie de la société de la Reine, sont
à peine admis par les Polignac, sont traités par les Rohan en
protégés subalternes. Mme de Bombelles est pour ainsi dire seule à
quêter des protections efficaces. Qu'est-ce que des promesses vagues
de M. de Vergennes, des recommandations sans puissance de Madame
Élisabeth, une obligeance réelle, mais peu efficace peut-être du
baron de Breteuil? La Reine seule et sa coterie omnipotente font
et défont les ambassadeurs; le comte d'Adhémar[137] s'en ira plus
facilement à Londres qu'un vrai diplomate de carrière ne sera
nommé à Constantinople. A M. de Bombelles, pour réussir d'attaque,
il eût fallu non pas ses chefs directs, mais les meneurs de la
coterie Polignac, un Vaudreuil, un Bezenval. Il s'est rabattu sur
Esterhazy fort bien en Cour et qui n'hésite pas à parler à la Reine
directement: mais le comte a tant demandé et tant obtenu pour
lui-même[138]! N'est-il pas un peu «brûlé», et son influence en
décroissance? Quoi qu'il en soit, nous le verrons souvent plaider la
cause de M. de Bombelles: de ses entretiens avec la Reine, à la jeune
marquise, il ne donnera que la substance, ne se croyant pas tenu à
marquer les gestes d'ennui que vient d'esquisser Marie-Antoinette.
Personnellement Mme de Bombelles est sympathique à la Reine, qui
voit avec grand plaisir auprès de sa belle-sœur cette jeune femme
recommandable de tous points; Marie-Antoinette lui dira à l'occasion
mille choses aimables sur elle ou son enfant, mais là s'arrête sa
bienveillance. Elle n'essaiera pas de l'attirer dans son intimité
plus brillante et moins sérieuse, la jugeant bien à sa place là où
elle est. Quant au mari, elle lui garde rancune d'avoir mécontenté
l'Empereur, son frère: ce grief «autrichien» ne sortira pas de sitôt
de sa mémoire; nulle intervention ne parviendra à la convaincre que
la personne de M. de Bombelles est de celles qui s'imposent pour les
plus hauts postes diplomatiques.
[137] Il faisait partie de la «coterie». Ayant épousé une veuve
riche, Mme de Valbelle, il se piqua d'ambition. Ami intime du
comte de Vaudreuil et poussé par la duchesse de Polignac, il
finit par obtenir l'ambassade de Londres en 1781.
[138] Voir _les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_
(_Fantômes et Silhouettes_, Emile-Paul, 1903).
Un événement de famille va distraire un instant Mme de Bombelles
de ses préoccupations d'avenir. La sœur de son mari, Mme de
Reichenberg, veuve du landgrave de Hesse, est sur le point de se
remarier avec le marquis de Louvois[139], veuf de deux femmes, grand
dissipateur devant l'Éternel et dont la conduite passée est moins que
rassurante pour l'avenir. La manière dont se fit ce singulier mariage
est assez curieuse pour que nous entrions dans quelques détails.
[139] Il avait épousé en premières noces Mlle de Logny, en
secondes, une hollandaise, la baronne de Wrierzen d'Hoffel
qui, on l'a vu plus haut, avait laissé sa fortune au baron de
Breteuil. Sur ses folies de jeunesse et sa prodigalité, voir
les _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch (t. I, chap. X), qui
contiennent, de plus d'ailleurs, plusieurs erreurs, dont l'une,
en note, sur la famille de Bombelles.
Mme de Bombelles est fort effrayée de ce projet qui semble tant
réjouir sa belle-sœur qui veut se marier à tout prix... «Ce serait
peut-être un beau mariage par les agréments qu'il lui donnerait
dans ce moment-ci, mais le sujet me fait trembler, et j'avoue que
le moment où elle l'épousera sera affreux pour moi, car je l'aime
de tout mon cœur et je crains qu'elle ne se prépare des chagrins
de tous les genres, car M. de Louvois est un bourreau d'argent et
peut-être se verra-t-elle mère sans fortune à donner à ses enfants et
sans ressource du côté de la considération de leur père. Toutes ces
réflexions me font horreur, et je ne sais, en vérité, si à la place
de ta sœur j'eusse accepté ce parti.»
Mme de Reichenberg dont nous connaissons le tempérament ardent,
l'imagination vive et le jugement impondéré, n'envisageait pas les
choses de cette façon, comme le prouve la longue lettre adressée à
son frère qui vient de rentrer à Ratisbonne.
Voici, d'après Mme de Reichenberg, comment les choses s'étaient
passées: «Peu de jours après la mort de M. de Courtanvaux dont M.
de Louvois a hérité, la marquise de Souvré, mère de ce dernier,
vint me trouver et m'offrit la main de son fils. Je tombai de mon
haut d'une pareille proposition, et, loin d'avoir l'air d'en être
charmée, je lui dis que, malgré la reconnaissance que je ressentais
du désir qu'elle me marquait de m'avoir pour belle-fille, il était si
dangereux de confier son bonheur à M. de Louvois que je ne me sentais
pas assez de courage pour cela. Elle ne se rebuta pas: tous les
jours, nouvelles visites, nouvelles prières, toujours même refus de
ma part. Le baron de Breteuil à qui je confiai l'aventure me disait
qu'il ne fallait pas refuser absolument, que cet homme pouvait se
corriger, qu'il avait une grande fortune, etc... Enfin, Mme de Souvré
crut qu'elle me déterminerait mieux lorsque son fils serait ici.
Elle le fit revenir de Hollande, elle vint chez moi me le présenter:
jamais homme ne me déplut autant. Je lui trouvai le ton d'un roué,
d'une mauvaise tête, etc. Je fus obligée de souper chez sa mère ce
jour-là, de dîner dès le lendemain chez Mme de Sailly, sa sœur, et
ma répugnance augmenta à un tel point que je prétextai un mal de
tête pour me dispenser de passer la soirée avec eux. Je courus chez
le baron de Breteuil à qui je dis qu'il m'était impossible d'épouser
M. de Louvois. Il me gronda, et ensuite il vint Mme de la Vaupalière
dans la confidence afin de voir ce que nous devions faire dans cette
occurrence...»
Voilà un beau début, semble-t-il, et une femme moins désireuse que
Mme de Reichenberg de se marier coûte que coûte avec un homme riche
en fût restée là, puisqu'après tout elle était libre de refuser.
Pourtant il n'en fut rien. Elle se montra touchée de l'insistance
de Mme de Souvré qui lui assura que son fils ne pouvait être heureux
sans elle.
«Elle me demanda une parole formelle d'épouser son fils; à cette
nouvelle persécution je répondis qu'il me fallait encore quelques
jours pour y réfléchir. J'eus recours à mes conseils et à nous trois
nous fîmes les demandes suivantes...»
Suit l'énoncé de ces demandes auxquelles M. de Louvois s'empressa de
répondre. Mme de Reichenberg exigeait: 1º que M. de Louvois assurât
à Mme de Souvré une fortune plus considérable que celle dont elle
jouissait; 2º que l'état des dettes de M. de Louvois et de ce qui
lui resterait de fortune une fois toutes ses dettes payées, lui fût
soumis; 3º qu'un douaire de 20.000 livres hypothéquées sur une des
terres de M. de Louvois lui fût assuré, avec cette explication:
«M. de Louvois est trop honnête pour ne pas sentir que, si Mme de
R... avait le malheur de le perdre, il ne serait pas décent qu'elle
traînât dans la misère un nom comme le sien»; 4º qu'une pension de
12.000 livres lui fût assurée en compensation du douaire de même
somme, venant du landgrave, qu'elle perdrait en se remariant; 5º
qu'une somme de 20.000 livres lui fût allouée pour son trousseau.
M. de Louvois acquiesça à toutes les demandes de Mme de Reichenberg.
Quant à la fortune, une fois les dettes payées, elle était
encore fort belle. Il avait hérité de 4 millions, dont la terre
d'Ancy-le-Franc en Franche-Comté, rapportant 110.000 livres, et
l'hôtel de Louvois valant 2 millions et qu'on vendrait aussitôt. Il
lui restait, de plus, des rentes diverses. En rachetant un hôtel et
des meubles pour 600.000 francs et en payant ses dettes montant à
1.500.000 francs, M. de Louvois restait encore à la tête de près de 3
millions et d'environ 120.000 livres de rente.
En envoyant tous ces relevés à son frère, Mme de Reichenberg donnait
cette explication: «Tu verras que j'en agis comme quelqu'un qui
apporterait un million de dot; mais, comme mon cœur n'est pour rien
dans tout cela, je me suis dit: «Je ne veux changer mon état que
pour un plus brillant, c'est à prendre ou à laisser, ma tête est
aussi tranquille que s'il s'agissait d'une personne indifférente.»
Cependant j'ai été beaucoup plus contente de M. de Louvois, il m'a
parlé avec raison et esprit... Il demande, pour m'épouser, de rentrer
au service; il y a de grandes difficultés, cependant depuis deux
jours nous avons quelque espoir de réussir... Tu sauras, soit par
moi, soit par ta femme, les suites de cette affaire... Ton enfant
ressemble à l'amour, il en a toutes les grâces sans en avoir les
caprices... Je suis enchantée de sa petite maman, et je me trouve
bien heureuse quand je suis près d'elle.»
A cette lettre d'affaires et de raison--et la raison était peu dans
les habitudes de Mme de Reichenberg--M. de Bombelles répondait
posément le 19 août:
«Vous me parlez si sagement de l'affaire présente que j'ai, ma
chère amie, peu de conseils à vous donner. Je vais cependant pour
répondre à votre confiance et au besoin qu'a mon cœur de vous savoir
heureuse, dire à celle qui m'a toujours regardé comme un père ce que
je dirais à ma fille chérie:
«Aucune de vos conditions ne sont exagérées. Il en est peu de trop
fortes, lorsqu'avec une aisance suffisante, un état convenable, on
sacrifie sa liberté à une nouvelle position. Une fille prend tout
ce qui peut honnêtement la tirer d'embarras. Une veuve trouve peu
d'indulgence lorsqu'elle s'est donnée des chaînes dont elle pourrait
se passer.
«Si vous étiez froide, réfléchie, je vous dirais: vos conditions
remplies, épousez. Mais vous êtes en possession d'une âme jusqu'à
présent trop faible pour ne pas vous désoler si votre mari vous
néglige, reprend son ancien train. Je vous ai vue raffoler d'un
homme dégoûtant, d'un insensible, et, ma chère amie, que ne pourra
pas sur vous celui qui pour mieux vous enchaîner prendra un degré
de pouvoir sur vos feux. Les 20.000 francs qui vous seront assurés
peuvent devenir sa ressource et l'objet de combats auxquels vous
succomberiez quand on vous demandera des signatures. Souvenez-vous de
ce que vous m'avez dit de la faiblesse de votre tempérament. Voilà
mes seules craintes. Si M. de Louvois est corrigé, si 115 ou 120.000
livres de rentes ne sont pas pour lui un revenu insuffisant, alors
j'applaudis de grand cœur à ce que vous acceptiez un état brillant
qui peut mettre des jouissances à la place des privations; mais,
ma chère amie, pensez à vous fortifier contre la peine que vous
éprouveriez si une partie de ces jouissances s'en allaient en fumée.
Une vie tissue par des désordres honteux se change rarement en une
vie utile estimable. Vous aurez besoin d'indulgence pour un enfant
récemment prodigue. Si vous pleurez, vous plaignez, vous fâchez aux
signes de nouveaux écarts, vous éloignerez une conversion dont votre
douceur, votre modération et votre patience assurera la durée et
la consistance. Il faut bien aimer un homme pour le choyer; ainsi
étudiez-vous, descendez au fond de votre âme, voyez si elle est
capable des efforts auxquels vous la destinez...»
Après avoir plaidé le pour et le contre dans ce «scabreux mariage»,
M. de Bombelles engageait sa sœur, avant de prendre un parti
définitif, à consulter M. de Breteuil et... le comte d'Esterhazy.
Qu'elle ne mette pas les rieurs contre elle, si elle est trompée,
car, veuve, elle pouvait vivre dans une indépendance honorable. Il
terminait ainsi: «Je ne trouve rien de plus sage que vos précautions.
Je ne crains que la bonté de votre cœur et votre sensibilité aux
vœux d'une famille. Il vous paraîtra fort beau d'en faire le bonheur
aux dépens du vôtre, cela me paraîtrait fort triste...»
En attendant, le mariage traîne, car les dettes ne sont pas payées,
et M. de Louvois assez gêné dans le moment, à ce qu'assure Mme de
Travanet, pour essayer d'emprunter de grosses sommes. Une lettre de
Mme de Bombelles, datée du 24 août, ne nous fixe pas encore sur le
mariage Louvois, mais elle renferme quelques détails intéressants sur
le monde de la Cour. D'abord le comte de Broglie, frère du maréchal,
est mort d'une fièvre maligne à sa terre de Saint-Jean-d'Angély. «Sa
perte cause des regrets universels: ses enfants, ses neveux, ses
amis, tous sont au désespoir...»
«Pour te parler de choses moins tristes, je te dirai que j'ai été
hier à Passy, voir la comtesse Diane; qu'elle et la duchesse de
Polignac m'ont traitée à merveille, que le hasard a fait que je me
suis trouvée seule avec la comtesse Diane. La conversation s'est
tournée sur la santé. Elle m'a dit que, malgré l'extrême besoin
qu'elle aurait eu d'aller aux eaux, les propos infâmes qu'on avait
tenus sur son compte l'en avaient empêchée, et qu'elle aurait mieux
aimé mourir que de faire aucune démarche qui eusse donné la moindre
vraisemblance aux torts qu'on lui prêtait[140], que tous ces propos
lui avaient causé la peine la plus sensible. Je lui ai répondu qu'ils
étaient si dénués de bon sens que je trouvais qu'elle avait tort
d'y attacher un si grand prix; que toutes les personnes honnêtes
n'avaient pas douté un instant de leurs faussetés. «Je me flatte,
a-t-elle ajouté, que Madame Élisabeth ne les aura pas sues. Je crois
qu'elle les ignore, ai-je répondu (elle le savait déjà à mon arrivée
à Versailles); d'ailleurs elle a une si belle âme et vous rend trop
de justice pour jamais les croire si jamais on les lui apprenait.»
[140] On disait dans le public que la comtesse Diane s'éloignait
pour accoucher. De sa liaison avec le marquis d'Autichamp elle
eut en effet un fils connu pendant l'émigration sous le nom de
marquis de Villerot. On se rappelle que la comtesse Diane avait
été imposée par le clan Polignac, comme dame d'honneur de Madame
Elisabeth. Le choix était détestable, la comtesse Diane ayant
fort mauvaise réputation et n'étant pas sympathique à la jeune
princesse.
«Là-dessus, je me suis fort étendue sur les qualités de ma princesse.
«Elle en a une, m'a-t-elle dit, qui me fait le plus grand plaisir,
c'est sa constance, et l'amitié qu'elle a pour vous fait son éloge;
elle ne pouvait faire un meilleur choix. La Reine, qui vous aime
beaucoup, me le disait encore dernièrement.» Je lui ai dit à cela
que je savais bien ce qu'elle avait eu la bonté de lui dire de moi
ce jour-là, et que j'en étais extrêmement reconnaissante (c'est le
comte d'Esterhazy, qui y était, qui me l'a dit). Ensuite elle m'a
dit que, pendant mon absence, Madame Élisabeth l'avait traitée avec
un froid qui l'avait fort affligée; alors mon embarras a commencé,
je ne savais plus que dire. Elle m'a demandé si je n'en savais pas
les raisons. Je lui ai répondu que je croyais qu'on avait fait dire
à Madame Élisabeth beaucoup de choses auxquelles elle n'avait jamais
pensé, qu'elle ne s'était jamais plainte d'elle, qu'il m'avait paru
au contraire qu'elle rendait justice dans toutes les occasions à ses
procédés et à ses attentions pour elle. Heureusement Mme de Clermont
est arrivée et nous a interrompues, j'en ai été enchantée. Elle
m'a fort engagée à la revenir voir, m'a demandé de tes nouvelles,
de celles de Bombon, m'a répété plusieurs fois à quel point elle
était sensible à ma visite. Je me suis en allée fort contente de
ses honnêtetés et de ce que notre tête à tête n'ait pas été plus
long. Je crois qu'il sera bien fait que j'y aille encore une fois
avant qu'elle revienne à Versailles, et dans le fait son amitié, que
je ne conçois pas, me plaît assez, parce que, si elle avait dit du
mal de moi à la Reine au lieu de lui en dire du bien, cela m'aurait
peut-être fait beaucoup de tort et à nos affaires. Je pars cette
après-dîner avec la petite Travanet pour Viarmes. Bombon viendra dans
notre voiture.»
Mme de Bombelles part pour Viarmes chez sa belle-sœur. En arrivant,
elle a trouvé une lettre de Madame Élisabeth, le surlendemain, elle
en reçoit une seconde en réponse à celle qu'elle avait écrite. «Elle
me mande qu'elle l'avait reçue à la Comédie, et que, comme elle avait
été longtemps à la lire, la Reine lui avait demandé avec le plus
grand intérêt, s'il ne m'était arrivé aucun accident, et qu'elle
lui avait répondu quelle était trop bonne, que je me portais fort
bien.» J'ai été fâchée, m'ajouta-t-elle, que ceci se soit passé à
la Comédie; car sans cela le moment eût été bien favorable pour
lui rappeler notre affaire; mais tu peux être sûre que la première
occasion où je le pourrai, je ne l'échapperai pas.»
J'ai été d'autant plus sensible au regret que Madame Élisabeth m'a
marqué que je ne lui avais pas dit un mot d'affaires, car j'aurais
été trop affligée qu'elle eût pu imaginer que je ne lui écrivais que
par intérêt... Le comte d'Esterhazy est de retour, je serai samedi à
Versailles et j'espère que tout ira bien... M. de Travanet est ici,
on ne peut pas dire qu'il soit aimable ni qu'il fasse aucuns frais
pour plaire, mais il est aisé à vivre, s'arrange de tout ce qui nous
amuse, et il est fort complaisant. Il chasse beaucoup, nous ne le
voyons guère avant six heures du soir, mais le temps qu'il passe
avec nous il y est fort bien, il rend ta sœur très heureuse; elle
est maîtresse souveraine dans sa maison, il a en elle la plus grande
confiance.»
Le marquis de Bombelles n'est pas sans applaudir à la petite
diplomatie de sa femme avec la comtesse Diane. Aussitôt reçue la
lettre où Mme de Bombelles lui a conté sa visite à Passy, il lui
répond: «... Je suis bien de ton avis qu'il faut autant qu'il est
possible être bien avec les personnes dont notre position nécessite
la liaison. Une marche honnête, droite, subjugue jusqu'à l'envie. On
aura vu que tu étais sans inconvénient et que ta maîtresse appréciait
réellement ton cœur et sa candeur; il valait mieux te laisser jouir
en paix d'une faveur qui pourrait être, tôt ou tard, placée sur une
tête remuante. Il est peut-être vrai que, d'après ces réflexions, la
comtesse Diane t'aime un peu. Jouis des avantages de ce sentiment en
lui rendant tous les bons offices convenables et en te prémunissant
contre les légèretés, les humeurs, les caprices qui pourraient
revenir...»
A cette même date du 1er septembre, Mme de Bombelles a quitté Viarmes
à regret, parce qu'elle s'y est reposée et que Bombon, malgré de
nouvelles dents prêtes à percer, s'y est bien porté, et elle s'est
arrêtée à Paris pour voir Mme de Reichenberg dont le mariage ne se
conclut pas, et aussi pour s'entretenir avec M. d'Harvelay; il s'agit
de préparer M. de Vergennes pour le cas où la Reine se déciderait
à lui parler de la fameuse ambassade. «La duchesse de Montmorency
a grande envie que je l'aille voir à la Brosse. J'irai volontiers,
mais je suis retenue par l'argent que cela me coûtera. Si j'avais
pu y aller avec la petite Travanet, cela aurait été bien différent
de toutes manières; je le lui ai proposé, elle m'a répondu: qu'elle
serait charmée d'avoir Mme de Travanet, mais qu'elle ne se souciait
pas de son mari. D'après cela je me suis bien gardée de rien dire à
ta sœur, car je sens que je serais très mortifiée à sa place d'être
obligée de me séparer de mon mari pour être reçue quelque part. En
tout j'aime la duchesse de Montmorency, mais son mari est d'une
hauteur vis-à-vis de moi que je trouve impertinente: jamais, lorsque
je dîne chez lui, il ne me donne le bras. Hier au soir Mme de la
Rivière est venue souper chez lui, il s'est empressé de lui donner
son bras pour la mener à table, j'ai trouvé tout simple que, lorsque
je suis toute seule chez lui, il ne me le fasse pas, et d'après cela
je trouve inutile de dépenser bien de l'argent pour aller essuyer ses
grandeurs à la Brosse. Dans le fait cela ne peut jamais m'être utile
à rien, il crie beaucoup contre la Cour et n'y a aucun crédit, ainsi
qu'il aille se promener, et, quand je suis bien accueillie partout,
je n'ai pas besoin d'aller chercher ses impertinences. Lorsque je
reverrai la duchesse de Montmorency, je lui dirai fort honnêtement,
mais simplement ce que je pense...
«La mort de ce pauvre comte de Broglie afflige beaucoup de monde, il
est impossible de n'être pas infiniment regretté lorsqu'on est aussi
bon qu'il était. Le maréchal, les enfants, toute la famille est au
désespoir.»
La lettre suivante est écrite de la Meute (la Muette) où est toute la
Cour. «Nous sommes parties à cinq heures; arrivées ici à six heures
et demie, avons fait nos toilettes pour être rendues à huit heures et
demie au salon. J'ai été fort bien traitée par tout le monde, le Roi
m'a parlé, Monsieur m'a prise à côté de lui à souper et a beaucoup
causé avec moi et m'a questionnée sur Ratisbonne, sur toi, etc.
J'ai fait après souper une partie de trac avec Madame Élisabeth, le
chevalier de Crussol et M. de Chabrillan. Le baron de Breteuil était
dans le salon, qui m'a demandé de tes nouvelles. Le comte d'Esterhazy
n'est pas encore ici... La Reine est fort occupée de la duchesse
de Polignac, on attend d'un moment à l'autre qu'elle accouche. Sa
Majesté ira y dîner tous les jours et y passer la journée, elle ne
sera ici que pour l'heure du salon. Madame Élisabeth monte à cheval,
j'y monterai avec elle, ce sera pour la troisième fois depuis que
j'ai sevré Bombon...»
Le 7: «J'enrage, le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu et, je
ne le verrai sûrement pas, car je n'ai plus que demain à rester
ici... Au reste je suis fort contente de mon séjour, je suis fort
bien traitée. Hier, pendant le souper, la duchesse de Duras qui
était à côté du Roi a fait mon éloge; le Roi a dit: «J'en pense
beaucoup de bien.» Cela m'a fait plaisir. Demain je vais avec Madame
Élisabeth et la Reine dîner à Bellevue et de là à Saint-Cloud... Tu
ne sais heureusement pas que M. d'Angiviller[141] a épousé depuis
six jours Mme de Marchais[142]. On dit qu'ils sont charmés tous les
deux, grand bien leur fasse. Mais je ne conçois pas comment on peut
être amoureux de Mme de Marchais... M. de Montesquiou m'a priée
plusieurs fois de parler à Madame Élisabeth, pour que sa fille Mme
de Lastic soit surnuméraire. J'y ai engagé ma princesse, parce que
j'ai imaginé que tu serais bien aise qu'il m'eût quelque obligation,
cela pourrait peut-être nous être utile. Madame Élisabeth ne s'en
souciait pas beaucoup; mais, comme je lui ai dit que cela te ferait
sûrement plaisir, cela l'a ébranlée et elle m'a dit qu'elle y ferait
ce qu'elle pourrait[143].»
[141] Le comte d'Angiviller (Flahaut de la Billarderie),
surintendant des Bâtiments, successeur du marquis de Marigny.
[142] Mme Binet de Marchais, fille de La Borde, valet de
chambre du Roi, avait été une des actrices du théâtre de Mme
de Pompadour. Personne ne comprenait pourquoi, très fanée
et presque vieille, elle épousait M. d'Angiviller, avec qui
elle vivait depuis près de vingt ans. Dans une lettre du 17
septembre, M. de Bombelles dira: «Le mariage de M. d'Angiviller
me paraît bien ridicule. Est-ce un moyen honnête qu'il a trouvé
de rompre avec Mme de Marchais?»--Sur Mme de Marchais qui vécut
à Versailles pendant la Révolution et échappa à la persécution,
grâce à des opinions jacobines avancées et au buste de Marat
qui trônait dans son salon, cf., pour la première partie de sa
vie: A. Jullien, _la Comédie à la Cour_;--Laujon, _Spectacles
des Petits Cabinets_, _Souvenirs_ de Papillon de la Ferté;--de
Nicolas Moreau, _Mémoires_ de Mme du Hausset;--du duc de Luynes;
pour la seconde: _Souvenirs_ de Mme Necker, _Mémoires_ de
Suard;--_Intermédiaire des chercheurs_, années 1897 et 1898.
[143] Mme de Lastic devint dame pour accompagner deux ans après.
Le mariage Reichenberg-Louvois subit des retards. Le fils du
landgrave a offert à sa belle-mère une pension dérisoire qu'elle a
refusée; le marquis de Louvois cherche à emprunter de l'argent en
Hollande, en attendant qu'il puisse reprendre 100.000 écus sur la
succession de sa seconde femme. Pour le moment, il est à la tête
d'immeubles, mais non de revenus, et il n'a pas un écu vaillant
devant lui. S'il réussit en Hollande, le mariage se fera, mais le
ménage devra s'imposer de grandes économies pendant trois ans. Il n'y
a plus de conseil à donner, mais des vœux simplement à formuler.
Comme le fait observer Mme de Travanet, Mme de Reichenberg est assez
mûre pour savoir ce qu'elle fait... et d'ailleurs elle écoute peu les
avis, même ceux de M. de Bombelles qui sont fort sages.
Chez le baron de Breteuil, à Saint-Cloud, il y avait nombreuse
société pour voir la fête. Mme de Travanet donne, le 11 septembre,
quelques détails à son frère: «Il y avait une foule immense de
peuple, nous en étions, j'ose dire, l'élite, car nous étions menées,
Mmes de Matignon, de Brancas, de Faudoas, ma sœur, moi et d'autres
par le «Clair de lune» (Champcenetz), le comte d'Adhémar, le
chevalier de Coigny, M. de Durfort, des ambassadeurs; enfin, c'était
très brillant, mais ce qui l'était encore plus, c'était de voir la
Reine percer la foule en calèche avec Madame Élisabeth, Mesdames
d'Ossun et de Bombelles; cela fait toujours plaisir. Des étrangers
disaient autour de nous: «Qu'est-ce que la jolie qui est devant?»--On
répond: «C'est ma belle-sœur.» La Reine lui avait dit, la veille,
avec amitié: «C'est vous qui viendrez, n'est-ce pas?»--Moi qui ai
beaucoup vu Madame Élisabeth depuis un mois, ainsi que la Reine et
Madame, Monsieur et Monseigneur le comte d'Artois, j'ai vu que ta
femme était traitée au mieux; cela s'étendait jusqu'à moi. Au reste,
il est bien juste qu'on la console dans ce pays-ci, des infidélités
affreuses que tu lui fais...»
Les taquineries de sa sœur n'émeuvent pas M. de Bombelles. Il vient
de recevoir à Ratisbonne la femme de confiance, Mme Giles, qui a pris
soin de la petite enfance de Bombon, et à entendre tous les bons mots
de l'enfant et tous ceux qu'on dit à son sujet, il se sent le cœur
en joie. Aussi, en commet-il de petits vers, qu'il envoie à sa femme,
et que nous préférons laisser dormir dans leur dossier.
C'est encore de Paris que Mme de Bombelles date sa lettre du 16
septembre. Elle a profité du séjour de la Cour à la Muette pour
passer quelques jours de plus chez la «petite Travanet» qui la loge,
elle et Bombon. Elle a revu la comtesse Diane. «A la Meute nous avons
été parfaitement ensemble. Quant à ses caprices, ils ne m'affligent
pas s'ils reviennent; je fais si peu de fond sur une femme de la
tournure de la comtesse Diane, que jamais ses procédés ne pourront
m'étonner, et, si sa faveur ne me mettait dans la nécessité d'être
bien avec elle, je m'en occuperais fort peu... J'ai oublié de te
dire que La Roche Lambert avait été enchantée de ta lettre, elle me
l'a montrée et m'a demandé s'il fallait une réponse. Je lui ai dit
que oui, mais que je la conjurais d'y mettre beaucoup de retenue;
elle est dans ce moment-ci à la Barre, dans une terre de Mme de
Narbonne[144]; elle y a été avec Madame Adélaïde qui y passera
quinze jours. Elle joue la comédie, s'amuse trop actuellement pour
t'écrire...»
[144] Dame de Mesdames de France, mère du séduisant Louis de
Narbonne, diplomate et général.
Mme de Bombelles a mal aux dents en la fin de septembre; le baron
de Breteuil a parlé à la Reine au sujet de l'ambassade désirée;
l'affaire Louvois est toujours au même point... Bombon est toujours
délicieux... Mais les lettres de sa mère ne contiennent aucun
événement important, aussi nous hâtons-nous d'arriver aux lettres du
mois d'octobre.
«Il y a mille ans que je n'ai vu Mme de Vergennes, écrit-elle le
15, ce n'est pas que je n'y aie été bien souvent, mais sa porte est
toujours fermée à cause de ses fluxions qui la font souffrir. Je ne
sais si je t'ai mandé que le comte d'Esterhazy avait la goutte à
Paris, il l'a rapportée de Rocroi et je suis persuadée que l'humidité
de ce vilain pays en est la cause... Bombon se porte toujours à
merveille. Il devient amoureux de toutes les petites filles qu'il
rencontre. Il montre de grandes dispositions à être un jour un
second Galaor, et tu feras fort bien d'avoir, comme tu le projettes,
beaucoup d'indulgence.
... La duchesse de Polignac n'accouche pas, et quoiqu'elle ait un
fort ventre, on commence à croire qu'elle n'accouchera pas du tout.
La Reine se porte à merveille[145]; on dit qu'elle est dans une
grande agitation, aisément cela peut se comprendre. Je voudrais
qu'elle se persuade bien qu'elle aura encore une fois une fille, afin
que, si cela arrive, comme beaucoup de personnes le croient, elle
n'en soit point saisie. Madame est toujours grosse[146] et Mme la
comtesse d'Artois très malade. Elle a, depuis douze jours, une fièvre
d'humeur continue qui la rend extrêmement faible; le redoublement a
pris ce soir avec une grande force, ce qui inquiète beaucoup...»
[145] La santé de la Reine avait été excellente pendant tout
l'été. «Ma santé est parfaite, écrivait-elle en mars à la
princesse Louise de Hesse-Darmstadt, je grossis beaucoup. Votre
sorcellerie est bien aimable de me promettre un garçon. J'y ai
beaucoup de foi, et je n'en doute nullement.»--Le public espérait
un garçon, et le nommait le _Consolateur_. (_Lettres de M. de
Kageneck au baron Alstromer._)
[146] Les couches de la Reine étaient proches et faisaient
l'objet de toutes les conversations de la Cour. «L'importance
dont il est pour la Reine d'avoir un Dauphin, écrit le chevalier
de l'Isle au comte de Riocour, s'accroît encore par une nouveauté
qui nous surprend tous, je veux dire la grossesse de Madame; elle
en a tous les symptômes... Or, jugez quel désagrément ce serait
pour la Reine si les deux belles-sœurs donnaient avant elle des
héritiers! Espérons que, dans six semaines au plus, elle sera
à l'abri d'un si cruel dégoût.» (_Lettres inédites_, archives
de M. le comte de Riocour.) Inutile d'ajouter que la prétendue
grossesse de Madame n'eut pas de suites.
Le 21 octobre: La mère de notre pauvre petit chevalier (d'Hautpoul)
est morte hier de la petite vérole. J'ai appris sa maladie et sa mort
presqu'en même temps, je ne puis te rendre la peine que cela me fait.
J'ai été sur-le-champ chez Madame Élisabeth lui demander une place
à Saint-Cyr pour la petite fille, elle me l'a promise, mais cela ne
pourra être que dans deux ans, parce qu'elle a des engagements. Quant
au petit garçon il ira à l'école militaire; il s'est heureusement
tiré de sa petite vérole, il n'en sera pas seulement marqué. Mme
d'Hautpoul craignait affreusement la maladie qui vient de l'emporter,
elle a été soignée par un mauvais médecin à ce que tout le monde dit;
son peu de fortune l'a privée des secours qui l'auraient peut-être
sauvée. Cette idée me désespère et, si j'eusse su ces détails avant
sa mort, elle n'aurait certainement manqué de rien. Annonce cette
nouvelle-là bien doucement au pauvre chevalier. Il va être bien
affligé! Qu'il est heureux pour cet enfant que tu l'aimes, sans cela
que deviendrait-il? La quantité de petites véroles qu'il y a ici me
fait trembler pour mon petit Bombon. Je lui fais porter jour et nuit
du mercure, j'espère que cela le garantira.»