III

Près de la première danseuse, les nouvelles venues se groupèrent, et

ondulant comme elle, comme elle s'agitant en saccades lascives, jouant

des yeux, des hanches et du mouchoir, les lèvres entr'ouvertes laissant

voir la ligne brillante et nacrée des dents, elles marquaient à coups

de reins la mesure, tantôt lentement tantôt furieusement, selon les

caprices de l'orchestre en délire.

Et je trouvais aussi un plaisir inexprimable à ces notes sauvages.

C'était comme un fouillis de merveilleuses arabesques se détachant en

relief, avec une intensité extraordinaire de tons et une incomparable

richesse de couleurs, sur un fond de chaux-vive recouvrant les lézardes

et les effritements d'une muraille lépreuse. Je nageais dans un océan de

voluptés où plongeait à la fois tous mes sens secoués par un délicieux

remous et voici que les danseuses, dans leurs gracieuses spirales,

détachèrent l'une après l'autre toutes les parties de leur habillement.

Ce fut d'abord le mouchoir rayé de soie et d'or qui tomba de la tête,

puis la foutah zébrée se dénoua des hanches, les robes glissèrent des

épaules et la chemise de gaze, un instant flottante, alla grossir le

tas des étoffes bariolées, et les ballerines se mêlant, se croisant en

ondulations et en torsions amoureuses, sans suspendre une seconde leur

savante chorégraphie, s'offrirent nues comme un choeur de dryades.

Et faunes et satyres faisaient cercle, se groupaient, pantelants de

désirs. Noyés dans l'extase, je n'avais pas remarqué que la salle, à

notre entrée presque vide, s'emplissait de spectateurs. Sans doute ils

venaient par le même chemin que nous, la petite boutique mystérieuse,

mais on eût dit que les forêts enchantées de Thessalie en envoyant leurs

essaims de nymphes, vomissaient leurs légions de déités hircines.

Sous le large manteau d'Orient, les loques des Bédouins, les oripeaux

fastueux des Maures, le sac rayé des nègres, la longue chemise des gens

du Souf; sous ces turbans et ces haïks éclatants de blancheur ou jaunis

d'une crasse lustrale; ces vestes, ces gilets, ces pantalons soutachés,

verts, bleus, oranges, écarlates; ces jambes bronzées et poilues, et ces

bottes de maroquin brodé d'or; sous ce luxe comme sous ses haillons, de

riches et de pauvres confondus et nivelés devant le même besoin

humain, on sentait les ardents frissons du vieux bouc hébraïque auquel

sacrifiaient les juives enfiévrées; l'_hircus_ érotique de Virgile, fils

des Grecs; l'idole vénérée de Mendès, fille des Babyloniens; la monture

chère à Vénus; _hircipes_ l'emblème du rut brutal qui a traversé les

âges; l'antique et éternel Pan, dieu du monde!

Au rut, les faunes, les satyres et les boucs! Et comme le divin Appelle,

ils se saoûlaient les yeux du spectacle de ces vingt Phrynées, plus

nues et aussi belles que l'_anadyomené_ lorsque l'artiste la contempla,

déesse de beauté sortant des ondes bleues du golfe Salonique, car

la blonde courtisane d'Athènes avait pour voile ses longs cheveux

flottants, tandis que les noires tresses des bayadères algériennes

tordues en une natte unique ne voilaient rien aux avides regards.

Comme j'étais venu surtout dans le but d'expérimenter sur moi-même, je

cherchais à retenir ma raison qui échappait.

Le _thaleb_ m'avait affirmé que dans l'ivresse produite par le kif on

gardait, avec un effort de volonté, la conscience des choses, aussi

faisais-je appel à toute mon énergie pour rassembler les lambeaux de mon

intelligence qui craquait et se déchirait comme une toile trop tendue.

Ce que j'appréhendais surtout était de commettre quelque extravagance

qui m'eût fait prendre en pitié par ces hommes, gardant sous le fouet de

la passion un maintien impassible. Les yeux, il est vrai, lançaient des

flammes, les visages se contractaient sous un rictus nerveux, et

les poitrines haletaient, mais les corps demeuraient immobiles et

majestueux. Moi, au contraire, je m'agitais, prêt à chaque seconde

à tendre les bras pour les plonger dans ce fouillis de chairs en

mouvement, se rapprochant si près de moi dans leur tournoiement

fantastique que j'en sentais la chaleur.

Ce qui me frappait, c'est, d'une part, le sentiment de la folie

s'emparant de mon cerveau, et, de l'autre, cette acuité de sens

surprenante qui me faisait percevoir en les centuplant, comme pour la

vue un microscope, l'exquise suavité des impressions. «Ces filles, me

disais-je, sont de vulgaires coquines, des prostituées de bas lieu,

probablement laides et sales; cet orchestre qui me ravit, un tintamarre

incohérent; ces parfums qui m'enivrent, du musc puant et de l'encens

grossier, et, sous l'influence du kif, je ne vois, n'entends, ne respire

que suavités.»

Quoique dans un état absolument anormal, mes réflexions n'avaient donc

rien de déraisonnable, et le seul léger désagrément que j'éprouvais

c'est que, quand j'essayais d'analyser mes impressions et de les fixer

dans ma cervelle, il me semblait qu'elle cédait comme de la cire molle

sous l'empreinte.

Je n'avais pas non plus perdu la mémoire. Je me rappelais parfaitement

avoir absorbé la fumée de six pipes, pourquoi et dans quelles conditions

j'étais venu, et je constatai avec la plus grande surprise l'état de

somnolence et d'hébétement de mon ami le thaleb qui, toujours le tuyau

aux lèvres, continuait à paraître indifférent aux tableaux enchanteurs

qui se déroulaient.

Quant à moi, rien ne m'échappait de cette féerie, rien ne diminuait la

finesse exquise de mes perceptions physiques. On eût dit que mes sens

avaient le don d'ubiquité, celui de l'ouïe comme les autres.

J'entendais distinctement chacune des notes bizarres des trois

instruments et j'éprouvais à chacune un plaisir infini; j'entendais en

même temps le pas cadencé et si léger des danseuses, leur respiration

courte, le frottement de leurs hanches quand elles glissaient l'une

contre l'autre, l'insaisissable frôlement des foulards qu'elles

agitaient au-dessus de leur tête, les bras arrondis, montrant leurs

aisselles soigneusement épilées, et je distinguais le bruit argentin des

anneaux des poignets et des chevilles et celui plus doux encore de leurs

colliers de séquins.

Et dans la rotation rapide, au milieu d'une buée roussâtre, dans le

tourbillonnement de jambes, de bras, de gorges, de torses, de reins,

passant en tournoyant pour disparaître et reparaître encore, mes yeux

enflammés, et mes désirs, et mon coeur, et tout mon être s'attachèrent

obstinément à un seul corps d'une beauté et d'une rigidité marmoréenne,

celui d'Aicha, la première danseuse qui, subjuguée sans doute par

l'attraction magnétique de ce milieu chargé d'étincelles, et m'ayant

reconnu comme le seul étranger, et peut-être aussi le plus ardent et

le plus jeune de ses admirateurs, n'adressa bientôt plus qu'à moi ses

sourires et ses oeillades jusque-là distribués banalement à tous.

Elle affecta même de passer si près de moi, ralentissant sa fiévreuse

spirale, que j'effleurais son corps de mes lèvres, et ne me maîtrisant

plus, affolé et dompté, je l'attendis les mains ouvertes, et lorsqu'elle

passa une fois encore, je la saisis à pleines poignées et la fit choir

sur mes genoux... et s'ouvrit le septième ciel.

_____

Je ne sais ce qui se passa autour de moi, si je fus l'objet des

moqueries des Arabes, ni comment s'éteignirent les lumières, mais

quelque chose de semblable à un coup de marteau sur le front

m'arracha brusquement à mon excessif bonheur, et la voix un peu rauque

d'Alibou-Nahr me cria:

--Eh! bien, es-tu content? Réveille-toi, réveille-toi!

Je soulevais péniblement ma tête, qui me semblait peser cent livres et

promenais autour de moi un regard effaré.

La cave avait repris son aspect triste et morne. Les deux lampes

nauséabondes fumaient davantage encore, le fourneau était presque éteint

et le _caouadji_, accroupi sur un banc, dormait la tête dans ses jambes,

jetant dans le silence un ronflement sourd. Cinq ou six Bédouins,

allongés çà et là sur des nattes, dormaient aussi.

--Et les danseuses, m'écriai-je, et Aicha! Parties? parties?

--Ah! ah! elle s'appelle Aicha! le nom de la mienne est Blondinette.

Une Française que je connais bien, suave comme un matin de mai, ardente

comme un midi de juillet. Ah! ah! ah! la fille sans pareille!

--Une Française! une blonde! mais je n'ai vu que de brunes mauresques.

--Chacun rêve ce qu'il n'a pas, répondit sententieusement le sage

_thaleb_ et voilà justement l'effet merveilleux du kif! Le _dieu_ a les

mains pleines des joies désirées. Mais il ne faut pas en abuser comme

les brutes que tu vois ici.

Ce disant, il se leva, rajustant son turban et réparant le désordre de

ses vêtements avec autant de calme et de dignité que s'il venait de les

déranger dans les prosternements de la mosquée en récitant les versets

du Vrai Livre.

--Comment, il n'y avait pas là de danseuses tout à l'heure, de danseuses

nues?

--Oui, dans tes rêves, mon fils. Tu as pris l'ombre pour la réalité.

Mais les radieux fantômes qui nous bercent depuis qu'on nous ôte nos

langes jusqu'à ce qu'on nous couvre du suaire, ne sont-ils pas ce qu'il

y a de meilleur dans la vie.

Sous le burnous · 第 56 / 59 题