Le _caouadji_ ne bougeait pas, une tasse vide d'une main et la minuscule
cafetière au long manche de l'autre, il interrogeait du geste le
_thaleb_, étonné sans doute d'entendre un tel ordre sortir d'une bouche
d'où ne coulaient d'habitude en public que des versets du Koran et des
préceptes de morale.
Mais celui-ci surexcité par la fumée de la plante vénéneuse, cria,
l'oeil étincelant de colère:
--_Caouadji_, fils du diable, n'as-tu pas entendu. Le Roumi ici présent
est mon ami; que dis-je? il est mon frère. Il demande des danseuses, il
paye. Qu'on appelle des femmes.
--Oui, oui, répétèrent les Bédoins, le Roumi a payé. Des femmes,
_caouadji_, fils du diable! des femmes!
Ils étaient tous complètement réveillés maintenant, et la lubricité
allumait des lueurs phosphorescentes dans leurs prunelles tout à l'heure
éteintes.
«Il a payé, il a payé» disaient-ils; cependant je pensais bien que ma
poignée de menues pièces ne suffisait pas et je comprenais l'hésitation
du cafetier. Mais le thaleb avait commandé comme moi, on le savait
riche, et sans nul doute, il prendrait sur lui une partie des frais.
Je me tournais de son côté. Il me regardait en souriant et hochait
la tête. Je voyais à ses yeux que l'ivresse le gagnait. «Ça va bien,
murmurait-il, ça va bien, nous allons nous amuser»; et, en effet, je
l'ai déjà dit, la joie débordait en moi.
«Des femmes! des danseuses!» Cet appel jetait dans l'antre une sorte
de magie. L'orchestre s'était subitement tu, comme si les artistes se
recueillaient, réservant leurs plus belles symphonies. Le joueur de
_rhebeb_, sexagénaire au front sillonné de rides, passait amoureusement
la langue sur sa moustache blanche, comme s'il y sentait le baiser d'une
jouvencelle; le joueur de flûte, adolescent imberbe, agitait cyniquement
son instrument avec des gestes du plus complet naturalisme, en affectant
des airs pâmés, et l'homme à la _tarbouka_, vieux nègre à face tatouée,
roulait ses gros yeux blancs d'une façon si comique, tout en promenant
sur la peau d'âne son large pouce qu'il portait ensuite à ses lèvres
avec les marques du plus grand ravissement, que je me tordais de
jubilation.
_____
En dépit de l'ivresse qui m'avait si soudainement saisi, je percevais
très distinctement toutes choses, et en même temps, le souvenir d'une
conversation précédente avec le thaleb se présenta dans ses moindres
détails à mon esprit. C'était au sujet d'une danseuse mauresque, dont la
beauté et la grâce lascive avaient fait une profonde impression sur moi
quelques jours auparavant dans un café arabe de la porte d'El-Kantara;
aussi, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je vis descendre
l'escalier la jolie bayadère et venir se placer en face des musiciens
qui attaquèrent aussitôt un morceau des plus enlevés.
Cette apparition inattendue jeta d'abord un trouble dans mes idées, mais
je me l'expliquais immédiatement par ce fait que la cave où nous fumions
du kif ne pouvait être que le sous sol d'un café, et me remémorant la
configuration des lieux et la disposition des ruelles parcourues en
compagnie du _thaleb_ j'arrivais à cette découverte que nous nous
trouvions précisément sous le café même où j'avais pour la première fois
admiré la danseuse, et me rappelant avec quel enthousiasme j'en parlais
la veille à mon ami Ali-bou-Nahr, je jugeais qu'il avait voulu me
ménager cette agréable surprise et jouissait intérieurement de mon
plaisir.
Je me disposais à lui adresser un mot de remercîment, mais je lui
trouvais une figure si complètement abrutie que je ne pus m'empêcher
d'éclater de rire. Contrairement à l'usage des fumeurs de kif, il
avait gardé dans ses dents sa pipe, et bien qu'elle fût éteinte, il
s'obstinait, avec un entêtement idiot, à vouloir en tirer des bouffées.
Cependant, le ravissement qui m'inondait avait redoublé depuis l'arrivée
de la danseuse et je ne me lassais pas de la dévorer des yeux, le cou
tendu, mon âme sur les lèvres. Sa vue m'emplissait de délices et la
jouissance était telle que tout désir charnel se taisait. Je compris,
un instant, la béatitude des bienheureux du ciel chrétien où l'unique
contemplation du Père Eternel suffit à leur joie. Mais ce ne fut qu'un
instant, car je revins bien vite aux beautés plus profanes du paradis de
Mahomet dont l'aimée présente me semblait un vivant et parfait spécimen.
Elle portait le costume que je lui connaissais: robe de soie mi-partie
bleue et mi-partie jaune, serrée sur ses reins par une _foutah_ verte.
On découvrait sous la gaze, par l'échancrure ouverte jusqu'au nombril,
les globes luisante des seins, et sous la _foutah_ très tendue, le
développement presque exagéré des hanches.
La ceinture dorée large d'une main et très lâche descendait jusqu'au bas
du ventre. Ses bras charnus et superbes, étaient nus jusqu'à l'épaule,
nus aussi les mollets et les petits pieds bien cambrés, dont un anneau
d'argent battait la cheville, car elle venait de laisser près de
l'orchestre ses babouches rouges brodées d'or.
Je la voyais bien mieux que la première fois, d'abord parce que j'étais
plus rapproché d'elle, puis mes sens avaient acquis une telle acuité
que j'aurais pu lire les caractères arabes des sequins scintillant en
un cadre mouvant et gracieux autour de son visage d'une correction
sculpturale, et même je respirais le musc que dégageait sur sa poitrine
un petit sachet de soie, et bientôt les capiteux parfums des moiteurs de
son corps échauffé par la danse.
C'était ce pas arabe toujours le même, mais si empreint de volupté que
jamais on ne s'en fatigue. Et la belle fille souriait à demi pamée dans
ses poses extatiques, faisant tournoyer son foulard bariolé, tournant
elle-même lentement, avec des frémissements lascifs et troublants de
hanches, au son de l'orchestre endiablé.
J'étais si abîmé dans l'ardente contemplation que je ne m'aperçus pas
sur-le-champ de l'éclat extraordinaire répandu dans tous les coins de la
salle souterraine. Les deux verres ébréchés remplis d'huile nauséabonde,
où nageait une mèche fumeuse, avaient disparu, ou du moins je ne
les voyais plus, effacés qu'ils étaient par l'éblouissante clarté de
girandoles de feu allumées de toutes parts.
Mais je n'eus pas le temps de m'extasier de ce spectacle. Un plus
merveilleux m'attendait. La salle, peu à peu, se transformait en
gynécée. Elle s'emplissait de jeunes et jolies femmes, que je voyais
descendre une à une les marches de pierre du petit escalier.
D'où sortaient-elles? Constantine envoyait-elle toutes ses danseuses
de café maure? Le thaleb m'avait donc conduit au quartier-général
des bayadères? Je me posais ces questions sentant croître en moi de
nouvelles sensations de volupté et dans mon enthousiasme je secouais
brutalement mon compagnon, indigné de le voir aspirer encore stupidement
des bouffées imaginaires de sa pipe éteinte, l'air somnolent, les yeux
mi-clos, en apparence indifférent à ce défilé de houris.