LA VACHE ENRAGÉE

I

Tout le monde, je parle de ceux qui ont porté le noble harnais

militaire, a goûté, plus ou moins, à la vache enragée, mais il n'en est

qu'un très petit nombre qui se soit trouvé dans le cas des officiers

et sous-officiers du 4e escadron du 3e spahis, de s'en empiffrer avec

délectation.

Et par le fait, si nous fûmes réduits à dévorer la vache traditionnelle,

c'était un peu de notre faute. Sous les ordres du général d'Exea, bien

avant la miraculeuse découverte des Kroumirs, nous nous étions dirigés

sur la frontière tunisienne, entre la Calle et Souk-Arras et nous avions

brûlé le pays.

Vous dire pourquoi, j'en serais bien en peine: une poule volée à un

colon influent, un coup de _matraque_ appliqué par un Bédouin ruiné sur

la tête d'un juif voleur, quelques centaines de mille francs à faire

passer dans la caisse d'un fournisseur ami d'un ministre, et _pif_,

_paf_, _boum_, coups de fusil, obus, fusées, coups de canon, coups de

sabre et finalement le feu aux gourbis, aux jardins et aux moissons.

Je les vois s'allumer d'ici et j'admire les gracieux et blancs panaches

de fumée des longs _moukalas_ qui pettent dans la broussaille, et les

meules qui flambent, et les haches des sapeurs s'acharnant sur les

figuiers, les oliviers et les gros ceps de vigne, tandis que les chevaux

des fourrageurs, les jarrets picotés par de petites flammes folles,

galopent éperdus au milieu des grésillements des orges et des blés

rôtis, _pif_, _paf_, _boum!_ et les fuyards qu'on sabre tombent en

mordant la cendre brûlante de ce qui était leurs épis blonds.

A ces souvenirs de jeunesse, mon coeur racorni se dilate, et je chauffe

mes rhumatismes d'antan.

Oui, oui; brûlé le pays pour la poule de M. le maire, cousin de M. le

député, incendié les villages, les moissons, les oliviers, les jardins,

pour une tête bosselée d'usurier juif; écrabouillé des centaines

de pauvres diables, pour donner à M. le fournisseur, gros bonnet

de Constantine, l'occasion de se débarrasser en faveur du corps

expéditionnaire de chaussures à semelles de carton et de vieux lard qui

moisissait en magasin. Ah mais! nous sommes comme ça, nous autres, et à

l'égard de sauvages gens civilisés ne font pas tant de façons!

Mais voilà! plus rien autour de nous! Et la razzia avait été nulle, les

troupeaux filaient bien avant l'attaque, et, lancés à leur poursuite

à plus de deux lieues de la colonne, nous dûmes faire halte à la

frontière.

La nuit était venue, et, le ventre vide, nous attendions anxieusement en

nous grillant les jambes aux feux du bivouac quelque ravitaillement qui

nous tombât du ciel; mais le Dieu des chrétiens a épuisé ses réservoirs

depuis la manne qu'il fit pleuvoir dans le désert pendant quarante

années, au temps où il était le Dieu des juifs.

Nous murmurions donc sourdement comme les Hébreux avant l'arrivée

miraculeuse des cailles dans le camp, et nos murmures s'adressaient

surtout à la mère _Fortenpoil_, robuste matrone quadragénaire, épouse

d'un honnête gargotier de la Calle et qu'on appelait aussi suivant

l'occasion _Fortenreins ou Fortengueule_. Ces surnoms n'ayant pas besoin

d'explication, j'ajouterai simplement qu'elle suivait l'expédition en

qualité de cantinière civile et libre et qu'elle nous avait promis le

matin même un plat friand après la journée chaude.

Nous la vîmes trottiner quelque temps à nos trousses, puis elle disparut

dans la bagarre avec sa mule et ses cantines sans crier gare ni dire où

elle allait.

--Elle a dû passer à l'ennemi, disait en riant le lieutenant de

Pracontal; elle est grasse et dodue et le caïd de Roum-el-Souk lui aura

fait des propositions avantageuses.

--Non, répondit le capitaine Fleury, elle a trop de moustache et le caïd

_Salah_ est comme le juge d'instruction de Souk-Arras, il n'aime que les

imberbes.

--De la vache enragée! dit piteusement le petit sous-lieutenant

Clapeyron qui venait de se casser une dent sur un morceau de bouc brûlé

apporté triomphalement par un spahis; je préférerais du pain sec et un

oignon.

--Du pain et un oignon! Vous n'êtes pas dégoûté, s'écria le commandant

Rambaut. Taisez-vous, vous nous faites venir l'eau à la bouche.

--Oh! si la mère Fortenpoil arrivait seulement.

Et ils continuèrent à mordre dans leur quartier de bouc.

_____

De quoi se plaignaient-ils, ces gaillards? Les pauvres sous-off étaient

plus mal partagés encore, n'ayant ni pain, ni oignon, ni bouc brûlé à

se mettre sous la dent, pas même les débris de galette noire et la

demi-douzaine de dattes sèches, menu habituel de nos spahis; non, rien

à fricoter sur la vache enragée légendaire, rien que leurs mollets à

rôtir, et qu'ils rôtissaient avec rage, tandis que, non loin de là, MM.

les lieutenants, mis en humeur par leur bouc, appelaient, sur l'air des

Lampions, la mère Fortenpoil pour leur verser à boire:

«Fort-en-poil!»

«Fort-en-poil!»

Ce à quoi d'autres ajoutaient la variante:

«Fort-en-reins!»

«Fort-en-reins!»

--Appelez, appelez, dit une voix creuse, causez toujours!

Et peu à peu sortant de l'antre, parut dans les clartés de la flamme la

tête de Jacobot.

La moustache hérissée, la trogne d'ordinaire enluminée, maintenant

blafarde, le chechia en tuyau de poêle, le sourcil en accent circonflexe

et l'oeil en point d'interrogation, il nous regardait.

Vous ne connaissez pas Jacobot, mais il était bien connu dans les

six escadrons où il avait successivement passé, chassé de chacun pour

ivrognerie chronique. Entré au corps en qualité de trompette, venant

des chasseurs d'Afrique où il aurait été infailliblement renvoyé sans le

commandant Rambaut, qui tenait à ce diable d'homme, car à son talent

de trompette il joignait celui de cuisinier, mais de cuisinier d'une

habileté sans pareille, non pas dans l'art vulgaire prôné par le baron

Brisse d'accommoder les restes, mais dans celui beaucoup plus rare et

digne d'admiration de créer quelque chose avec rien, de confectionner

des potages exquis avec l'herbe des champs et de transformer les pommes

de terre en truffes.

Cependant, comme il était d'une non moins grande habileté à faire sauter

l'anse du panier et le bouchon des bouteilles, le commandant l'avait

remercié de ses services, ne réservant son concours que pour les grandes

occasions.

A la lueur du brasier, il examina l'une après l'autre nos longues mines

déconfites d'affamés, et se mit à rire silencieusement en ouvrant sa

bouche jusqu'aux oreilles. Ce rire énigmatique nous troubla.

--Eh! Jacobot, rien à manger?

Il cligna de l'oeil d'un air mystérieux.

--Cela dépend, répondit-il.

Nous levâmes la tête.

--Cela dépend de quoi?

--Du nombre de litres de vin que vous m'offrirez à notre rentrée à Bone

ou à la Calle.

--Un litre par tête, dit le _marchef_, cela te va-t-il?

--Beuh! si j'allais à la tente des _Kebirs_, ils m'en offriraient deux

et même trois; mais je les boude; va pour deux litres par tête, et vous

aurez la préférence.

--Ça fait douze litres que nous te devrons. Entendu. Et que vas-tu nous

fricasser?

--Un plat exquis que je tiens directement de la mère Fortengueule. Vous

allez vous en lécher les babines.

--Alors, sers chaud et vite.

--Oh! oh! comme vous y allez, chef! On voit bien que vous n'êtes pas

initié à l'art culinaire. Il me faut deux heures au moins. Mais vous

verrez d'ici là le nez des _kebirs_, qui sont en train de se décrocher

la mâchoire avec leur bouc décédé de vieillesse, s'allonger de ce côté à

l'odeur du fricot.

Et il s'éloigna rapidement.

Sous le burnous · 第 49 / 59 题