II

Sur le bord de l'abîme où, à une profondeur de plus de trois cents pieds

coule le Rummel, dans la partie sud-est de la ville faisant face au

plateau de Mansourah, se trouvait encore, il y a quelques années, un

amas de vieilles maisons mauresques, aux fondations assises sur des

pans de murailles, gigantesques débris romains. L'une de ces

maisons, accrochées littéralement au-dessus du gouffre, appartenait à

Ahmed-ben-Abderrahman, et, quelques mois après son mariage, prétextant

des réparations dans son habitation ordinaire de la rue Sidi-Nemdil,

il y emmena Hadjira avec une servante, son nègre Salem et un homme des

Ouled-Khelif qui avait été son chaouch au temps de son commandement à

l'oasis de Ouargla.

L'on sait que des galeries souterraines coupent en plusieurs sens le

rocher de Constantine, taillées autrefois pour servir de refuge aux

enfants et aux femmes en cas d'assaut, pour emmagasiner les grains en

cas de siège.

Un écrivain arabe du douzième siècle, le géographe Mohamed El Edrisi

prétendait que le blé y était resté souvent plus de cent ans sans

altération. Quoi qu'il en fût, ces caves ne servent aujourd'hui qu'à

loger des légions formidables de rats.

La demeure où s'installait provisoirement l'ex-caïd de Ouargla

communiquait à l'une de ces entrailles du rocher, et de l'autre côté de

la titanesque cassure, on peut encore, en s'avançant sur le précipice,

distinguer à demi caché par les lichens et les éboulements de pierres,

le voussoir de la galerie ouvert sur l'abîme.

Or, une nuit, la divine Hadjira se réveilla en sursaut, oppressée par on

horrible cauchemar; elle avait cru entendre une voix en détresse, celle

de son amant qui prononçait lamentablement son nom. Elle étendit les

bras et sentit la rude barbe du mari, le maître légitime.

Il était penché sur elle et dans l'ombre elle voyait les yeux du vieux

luire comme des yeux de fauves.

Alors, toute craintive, elle se pelotonna, n'osant plus remuer, retenant

son souffle, mais ne pouvant retenir les battements de son coeur.

--Qu'as-tu? demanda Ahmed, tu trembles comme un haïk secoué par le vent,

et ton coeur imite les roulements saccadés du tam-tam.

--J'ai peur!... N'as-tu pas entendu crier?

--Ce sont les chacals de Sidi-Mecid qui cherchent pâture sur les pentes

du Mansourah.

Et il prit la belle Hadjira, et, lui appuyant la tête contre sa

poitrine, il la berça comme un enfant que veut calmer sa nourrice, lui

caressant doucement les seins.

--Dors, ma bien-aimée, dors.

--On crie, répéta-t-elle; oui, je le jure sur le prophète, des

gémissements sortent de terre. Oh! Ahmet Ben Abderrahman, pourquoi

m'as-tu conduite ici? Cette vieille demeure est hantée; des _djenouns_

maudits l'habitent.

--Paix, douce gazelle! Qui peut troubler ainsi ton âme, que des voix

sinistres éclatent à ton oreille à l'heure où ne veillent que les

voleurs, les gardes et le remords.

--Je n'ai pas de remords, répondit Hadjira.

--Alors, fuis le chagrin. Il ronge plus que la fièvre.

--Je n'ai pas de chagrin.

--Evite donc l'insomnie. Elle ternit l'éclat des yeux et, plus que le

temps, creuse des rides et flétrit les visages.

La jeune femme se tut de crainte d'amener d'autres questions

indiscrètes, car depuis huit jours elle versait à la dérobée des larmes

silencieuses.

Le bel amin El Ascoub, le chéri de son coeur, la trompait--elle s'en

était aperçue--avec sa servante Aïcha, moins jeune et cent fois moins

jolie qu'elle et cependant pour El Ascoub elle bravait son mari et se

mettait en danger de mort.

--Ah! les hommes! tous ingrats et traîtres!

Et depuis huit jours elle attendait le coupable. Elle voulait

l'injurier, lui reprocher sa trahison, lui cracher à la face, mais elle

ne l'avait plus revu.

Où était-il? Que faisait-il? Les devoirs de la magistrature ne pouvaient

le retenir ainsi! Et, du reste, l'avant-veille encore, elle l'avait

entendu en bas, dans l'antichambre aux bancs de pierre, s'entretenir

avec son époux. Le voir, ne fût-ce qu'un instant; elle oublierait ses

colères, sa trahison, le mal étrange qui la tourmentait... et elle

oubliait tout pour ne songer qu'au bien-aimé. Car l'épouse engagée dans

la mauvaise route est bientôt frappée d'aveuglement et heurte à chaque

pas son pied aux mensonges et aux turpitudes.

Et l'aube rougissait le ciel derrière les lignes sévères du Mansourah

que ses beaux yeux étaient encore ouverts et que les larmes en

mouillaient les cils.

_____

--Joie de mes prunelles et de mon coeur, lui dit le lendemain Ahmed, mon

vieil ami le caïd des Ouled-Ganem m'invite à la noce du plus jeune de

ses fils. J'emmène mon chaouch, et resterai absent huit jours. Mais si

mon corps part, ma pensée demeurera près de toi.

--Ta pensée n'est pas une sauvegarde, répondit Hadjira. O monseigneur!

sans toi, que vais-je devenir dans cette maison sinistre, seule avec

Aïcha et ton nègre Salem?

--El Ascoub rentrera ce soir. Il est mon ami et mon fils, et à qui

puis-je mieux confier la garde de mon plus cher trésor?

--Tu es le maître et mon seigneur, et tu fais ce qu'il te plaît.

Et elle baissa les yeux humblement pour voiler la joie qui les

remplissait d'étincelles.

«Ah! ah! Quelle nuit d'ivresse. El Ascoub! El Ascoub! rester avec lui

des heures et des heures! Dormir sur son sein. L'entourer de ses bras!

Mais avant, quelle douce querelle! Comme elle allait le torturer un

peu, le bouder, et ne pas vouloir pour que soit plus délicieuse la

réconciliation!»

Avant le coucher du soleil, elle accompagna jusqu'à la porte Djebbia

Ahmed ben Abderrhaman. Le vieux caïd et son serviteur, montés chacun

sur une bonne mule, devaient se reposer de l'autre côté du village

d'El-Kroubs, pour arriver le lendemain soir chez les Ouled-Ganem, et

lorsqu'elle les eut vu disparaître derrière le premier tournant de la

route, elle rentra bien vite et se fit parer par Aïcha, lui recommandant

de ne rien négliger pour la rendre plus belle. La servante teignit ses

mains et ses pieds de _henna_, réunit ses sourcils et agrandit ses

yeux avec le _koheul_, puis l'habilla d'étoffes légères, et toutes deux

attendirent.

Le nègre Salem veillait en bas, près de la porte.

Vers dix heures on frappa.

--C'est lui, dit Hadjira.

Et Aïcha répéta: C'est lui.

Cependant pour en être plus certaine, la servante cria du haut de

l'escalier:

--Qui a frappé?

--Sidi el Ascoub, répondit Salem.

Le coeur de la belle Hadjira battait furieusement. Elle s'était étendue

dans une pose voluptueuse, sur les larges coussins du lit conjugal, et,

sous la douce clarté d'une petite lampe d'albâtre, se dessinait la ligne

onduleuse des reins et des seins blancs comme l'ivoire.

--J'ai à lui parler; qu'il monte! dit-elle.

Et Aïcha répéta cet ordre à Salem.

On entendit dans l'escalier de pierre un bruit étrange. C'était comme un

frôlement de spectres avec des plaintes qui n'avaient rien d'humain.

La _frechia_ tendue sur la porte fut soulevée, Hadjira se dressa d'un

bond sur sa couche, et la servante effrayée se réfugia près d'elle.

Deux hommes entraient, l'un soutenant l'autre; le nègre Salem poussant

El Ascoub, et employant toutes ses forces à le tenir debout.

Le jeune _amin_ portait le sévère et sombre costume des juges indigènes,

et par-dessus, le burnous blanc aux pans relevés, capuchon rabattu sur

la face.

--Quoi! qu'est-ce? s'écria Hadjira, furieuse de voir son amant, poussé

ainsi par ce nègre; cet esclave est-il ivre? El Ascoub, est-ce toi?

découvre ton visage.

D'un brusque mouvement, Salem tira le capuchon, et sur le corps vivant

du bien-aimé la divine Hadjira vit paraître une tête de mort.

Elle poussa un cri terrible, et le squelette aussi la voyait et

s'efforçait de crier, attachant sur elle un regard de goule, car les

yeux brillaient effroyables dans leur orbite; l'ingénieuse vengeance du

terrible Ahmed avait su les soustraire à la voracité des rats.

Et le misérable avec des gloussements de bête s'avançait, tendant ses

mains tordues par les angoisses de l'affreuse agonie.

--Arrière, cria-t-elle. Au secours! _Les djenouns! les djenouns!_[12]

[Note 12: Les démons! les démons!]

Et, frappée de folie, elle se réfugia dans un coin de la chambre avec

des hurlements de folle, tandis que l'autre s'écroulait râlant sur sa

couche.

--Qu'on le jette dans le Rummel, dit Ahmed ben Abderrahman qui, du seuil

de la porte, assistait à cette scène, les rats d'eau, avant l'aube,

auront achevé le reste. Ainsi périssent tous les traîtres. Cependant,

dans la Géhenne, ils souffrent plus encore; car aussitôt que leur peau

est consumée par le feu, on les revêt d'une autre pour leur faire goûter

le supplice. Tel il est écrit dans le Koran glorieux au chapitre des

Femmes. Dieu est puissant et sage!

Et le vieux chaouch et le nègre murmurèrent en choeur: Ainsi périssent

tous les traîtres! _Amen!_

Sous le burnous · 第 47 / 59 题