Sur le bord de l'abîme où, à une profondeur de plus de trois cents pieds
coule le Rummel, dans la partie sud-est de la ville faisant face au
plateau de Mansourah, se trouvait encore, il y a quelques années, un
amas de vieilles maisons mauresques, aux fondations assises sur des
pans de murailles, gigantesques débris romains. L'une de ces
maisons, accrochées littéralement au-dessus du gouffre, appartenait à
Ahmed-ben-Abderrahman, et, quelques mois après son mariage, prétextant
des réparations dans son habitation ordinaire de la rue Sidi-Nemdil,
il y emmena Hadjira avec une servante, son nègre Salem et un homme des
Ouled-Khelif qui avait été son chaouch au temps de son commandement à
l'oasis de Ouargla.
L'on sait que des galeries souterraines coupent en plusieurs sens le
rocher de Constantine, taillées autrefois pour servir de refuge aux
enfants et aux femmes en cas d'assaut, pour emmagasiner les grains en
cas de siège.
Un écrivain arabe du douzième siècle, le géographe Mohamed El Edrisi
prétendait que le blé y était resté souvent plus de cent ans sans
altération. Quoi qu'il en fût, ces caves ne servent aujourd'hui qu'à
loger des légions formidables de rats.
La demeure où s'installait provisoirement l'ex-caïd de Ouargla
communiquait à l'une de ces entrailles du rocher, et de l'autre côté de
la titanesque cassure, on peut encore, en s'avançant sur le précipice,
distinguer à demi caché par les lichens et les éboulements de pierres,
le voussoir de la galerie ouvert sur l'abîme.
Or, une nuit, la divine Hadjira se réveilla en sursaut, oppressée par on
horrible cauchemar; elle avait cru entendre une voix en détresse, celle
de son amant qui prononçait lamentablement son nom. Elle étendit les
bras et sentit la rude barbe du mari, le maître légitime.
Il était penché sur elle et dans l'ombre elle voyait les yeux du vieux
luire comme des yeux de fauves.
Alors, toute craintive, elle se pelotonna, n'osant plus remuer, retenant
son souffle, mais ne pouvant retenir les battements de son coeur.
--Qu'as-tu? demanda Ahmed, tu trembles comme un haïk secoué par le vent,
et ton coeur imite les roulements saccadés du tam-tam.
--J'ai peur!... N'as-tu pas entendu crier?
--Ce sont les chacals de Sidi-Mecid qui cherchent pâture sur les pentes
du Mansourah.
Et il prit la belle Hadjira, et, lui appuyant la tête contre sa
poitrine, il la berça comme un enfant que veut calmer sa nourrice, lui
caressant doucement les seins.
--Dors, ma bien-aimée, dors.
--On crie, répéta-t-elle; oui, je le jure sur le prophète, des
gémissements sortent de terre. Oh! Ahmet Ben Abderrahman, pourquoi
m'as-tu conduite ici? Cette vieille demeure est hantée; des _djenouns_
maudits l'habitent.
--Paix, douce gazelle! Qui peut troubler ainsi ton âme, que des voix
sinistres éclatent à ton oreille à l'heure où ne veillent que les
voleurs, les gardes et le remords.
--Je n'ai pas de remords, répondit Hadjira.
--Alors, fuis le chagrin. Il ronge plus que la fièvre.
--Je n'ai pas de chagrin.
--Evite donc l'insomnie. Elle ternit l'éclat des yeux et, plus que le
temps, creuse des rides et flétrit les visages.
La jeune femme se tut de crainte d'amener d'autres questions
indiscrètes, car depuis huit jours elle versait à la dérobée des larmes
silencieuses.
Le bel amin El Ascoub, le chéri de son coeur, la trompait--elle s'en
était aperçue--avec sa servante Aïcha, moins jeune et cent fois moins
jolie qu'elle et cependant pour El Ascoub elle bravait son mari et se
mettait en danger de mort.
--Ah! les hommes! tous ingrats et traîtres!
Et depuis huit jours elle attendait le coupable. Elle voulait
l'injurier, lui reprocher sa trahison, lui cracher à la face, mais elle
ne l'avait plus revu.
Où était-il? Que faisait-il? Les devoirs de la magistrature ne pouvaient
le retenir ainsi! Et, du reste, l'avant-veille encore, elle l'avait
entendu en bas, dans l'antichambre aux bancs de pierre, s'entretenir
avec son époux. Le voir, ne fût-ce qu'un instant; elle oublierait ses
colères, sa trahison, le mal étrange qui la tourmentait... et elle
oubliait tout pour ne songer qu'au bien-aimé. Car l'épouse engagée dans
la mauvaise route est bientôt frappée d'aveuglement et heurte à chaque
pas son pied aux mensonges et aux turpitudes.
Et l'aube rougissait le ciel derrière les lignes sévères du Mansourah
que ses beaux yeux étaient encore ouverts et que les larmes en
mouillaient les cils.
_____
--Joie de mes prunelles et de mon coeur, lui dit le lendemain Ahmed, mon
vieil ami le caïd des Ouled-Ganem m'invite à la noce du plus jeune de
ses fils. J'emmène mon chaouch, et resterai absent huit jours. Mais si
mon corps part, ma pensée demeurera près de toi.
--Ta pensée n'est pas une sauvegarde, répondit Hadjira. O monseigneur!
sans toi, que vais-je devenir dans cette maison sinistre, seule avec
Aïcha et ton nègre Salem?
--El Ascoub rentrera ce soir. Il est mon ami et mon fils, et à qui
puis-je mieux confier la garde de mon plus cher trésor?
--Tu es le maître et mon seigneur, et tu fais ce qu'il te plaît.
Et elle baissa les yeux humblement pour voiler la joie qui les
remplissait d'étincelles.
«Ah! ah! Quelle nuit d'ivresse. El Ascoub! El Ascoub! rester avec lui
des heures et des heures! Dormir sur son sein. L'entourer de ses bras!
Mais avant, quelle douce querelle! Comme elle allait le torturer un
peu, le bouder, et ne pas vouloir pour que soit plus délicieuse la
réconciliation!»
Avant le coucher du soleil, elle accompagna jusqu'à la porte Djebbia
Ahmed ben Abderrhaman. Le vieux caïd et son serviteur, montés chacun
sur une bonne mule, devaient se reposer de l'autre côté du village
d'El-Kroubs, pour arriver le lendemain soir chez les Ouled-Ganem, et
lorsqu'elle les eut vu disparaître derrière le premier tournant de la
route, elle rentra bien vite et se fit parer par Aïcha, lui recommandant
de ne rien négliger pour la rendre plus belle. La servante teignit ses
mains et ses pieds de _henna_, réunit ses sourcils et agrandit ses
yeux avec le _koheul_, puis l'habilla d'étoffes légères, et toutes deux
attendirent.
Le nègre Salem veillait en bas, près de la porte.
Vers dix heures on frappa.
--C'est lui, dit Hadjira.
Et Aïcha répéta: C'est lui.
Cependant pour en être plus certaine, la servante cria du haut de
l'escalier:
--Qui a frappé?
--Sidi el Ascoub, répondit Salem.
Le coeur de la belle Hadjira battait furieusement. Elle s'était étendue
dans une pose voluptueuse, sur les larges coussins du lit conjugal, et,
sous la douce clarté d'une petite lampe d'albâtre, se dessinait la ligne
onduleuse des reins et des seins blancs comme l'ivoire.
--J'ai à lui parler; qu'il monte! dit-elle.
Et Aïcha répéta cet ordre à Salem.
On entendit dans l'escalier de pierre un bruit étrange. C'était comme un
frôlement de spectres avec des plaintes qui n'avaient rien d'humain.
La _frechia_ tendue sur la porte fut soulevée, Hadjira se dressa d'un
bond sur sa couche, et la servante effrayée se réfugia près d'elle.
Deux hommes entraient, l'un soutenant l'autre; le nègre Salem poussant
El Ascoub, et employant toutes ses forces à le tenir debout.
Le jeune _amin_ portait le sévère et sombre costume des juges indigènes,
et par-dessus, le burnous blanc aux pans relevés, capuchon rabattu sur
la face.
--Quoi! qu'est-ce? s'écria Hadjira, furieuse de voir son amant, poussé
ainsi par ce nègre; cet esclave est-il ivre? El Ascoub, est-ce toi?
découvre ton visage.
D'un brusque mouvement, Salem tira le capuchon, et sur le corps vivant
du bien-aimé la divine Hadjira vit paraître une tête de mort.
Elle poussa un cri terrible, et le squelette aussi la voyait et
s'efforçait de crier, attachant sur elle un regard de goule, car les
yeux brillaient effroyables dans leur orbite; l'ingénieuse vengeance du
terrible Ahmed avait su les soustraire à la voracité des rats.
Et le misérable avec des gloussements de bête s'avançait, tendant ses
mains tordues par les angoisses de l'affreuse agonie.
--Arrière, cria-t-elle. Au secours! _Les djenouns! les djenouns!_[12]
[Note 12: Les démons! les démons!]
Et, frappée de folie, elle se réfugia dans un coin de la chambre avec
des hurlements de folle, tandis que l'autre s'écroulait râlant sur sa
couche.
--Qu'on le jette dans le Rummel, dit Ahmed ben Abderrahman qui, du seuil
de la porte, assistait à cette scène, les rats d'eau, avant l'aube,
auront achevé le reste. Ainsi périssent tous les traîtres. Cependant,
dans la Géhenne, ils souffrent plus encore; car aussitôt que leur peau
est consumée par le feu, on les revêt d'une autre pour leur faire goûter
le supplice. Tel il est écrit dans le Koran glorieux au chapitre des
Femmes. Dieu est puissant et sage!
Et le vieux chaouch et le nègre murmurèrent en choeur: Ainsi périssent
tous les traîtres! _Amen!_