A MON AMI LÉON CLADEL[10].

[Note 10: Un soir, à Sèvres, assis au foyer familial de l'illustre

auteur de l'_homme de la croix aux boeufs_, les pieds sur les chenets,

je lui racontais cette histoire. Il en fut si frappé qu'il m'engagea

aussitôt à l'écrire et c'est pourquoi je la lui dédie.]

Je ne suis pas en faveur de ceux qui se font justice eux-mêmes, et je ne

reconnais pas plus à un mari trompé le droit de tuer l'amant ou l'épouse

adultère que je ne reconnais à un monsieur de qui on vient de voler la

montre celui d'égorger le pick-pocket.

Cocufiage ne vaut pas mort d'homme et ce droit que l'offensé s'arroge,

et que tout jury corrobore n'est qu'un restant des moeurs grecques,

romaines et juives, car nos pères les Francs, beaucoup plus sages, se

contentaient de faire payer à l'amant une amende de deux cents sous. En

Angleterre, un mari qui tue sa femme ou l'amant de sa femme, est pendu,

comme un simple assassin.

Nos voisins ont de ci, de là, quelques bonnes choses que nous ferions

bien de leur emprunter, telles que l'exactitude et le _chat à neuf

queues_[11]!

[Note 11: Fouet à neuf lanières de cuir terminées chacune par une

balle de plomb dont on se sert dans les _prisons_ contre les étrangleurs

et les bandits de nuit. La sensiblerie des philanthropes leur a fait

pousser de grands cris, mais, depuis l'introduction de ce châtiment

_barbare_, les crimes et les attaques nocturnes ont diminué à Londres de

80%.]

Cependant, quand la justice se fait tacitement complice du meurtrier

et encourage, comme on en voit de trop fréquents exemples, l'usage du

vitriol et du revolver, elle met la victime dans le cas de se faire

justice elle-même, ou les parents de venger le mort.

Je serais désolé de voir s'introduire en France les moeurs des maquis

corses; mais si l'on assassinait ma femme, ou mon père, ou ma mère, ou

mon fils, et que le meurtrier fut paisiblement renvoyé chez lui sous

prétexte qu'il s'est trompé de tête, je n'hésiterais pas une minute à

loger une balle dans la sienne.

Qu'on excuse ce petit prologue; j'avais hâte de dire ma pensée sur le

singulier jury qui, par l'acquittement d'une épouse un peu vive et très

myope, semble vouloir établir la loi de Lynch chez nous. Pour mon compte

personnel, je ne m'y oppose pas, mais qu'on nous gratifie en même temps

des libertés de l'Amérique.

J'arrive à mon histoire où il est question d'un mari trompé qui loi

aussi s'est fait justice.

C'était la troisième fois qu'Ahmed-ben-Abderahman se voyait cocu et bien

qu'il n'eût jamais été battu, il n'en était pas pour cela plus content.

Il était même fort en colère et l'avait du reste suffisamment prouvé. A

sa première épouse infidèle il coupa nettement la tête avec un couteau

bien trempé, selon la coutume immémoriale des maris musulmans, ce

qui lui attira une mauvaise affaire dont, à grand'peine et grâce à la

protection du général Desveaux, il sortit.

La deuxième, il l'étouffa à l'instar du Maure de Venise, après avoir

cassé d'un coup de fusil le bras du lovelace, jeune officier du bureau

arabe, qui s'en tira sans autre encombre. Cette fois, cependant, comme

il y avait récidive il fut condamné à quelques années de transportation,

par un jury composé de cocus, qui ne considérèrent pas que, s'il y avait

récidive de meurtre, il y avait également récidive de malheur.

Revenu de Cayenne, vieilli, meurtri, mais ni repentant ni corrigé, il

prit nouvelle épouse, ayant retrouvé les anciennes trop laides et trop

usées.

_____

J'avais beaucoup connu Sidi Ahmed-ben-Abderahman, au temps où il était

caïd de Ouargla, et, plus d'une fois, j'eus l'occasion de lui rendre

de petits services. Il ne les avait pas oubliés quand il me rencontra à

Constantine, après ses infortunes. Il habitait, dans le voisinage de la

grande mosquée _Djema el Kebir_, une belle maison mauresque, où il me

fit souvent l'amitié de m'inviter à boire du café et manger du couscous.

Homme doux, affable et généreux, il ne laissait rien paraître sur son

front de ses malheurs et de ses rancunes. Grand seigneur arabe, de la

puissante famille des _Ouled Khelif_, il possédait encore une fortune

relativement considérable et entretenait à ses frais, comme les

patriciens de Rome, une vingtaine de pauvres diables, gens de sa tribu.

C'est ainsi qu'il éleva un jeune chamelier du _Souf_, en qui il reconnut

de l'intelligence, lui fit donner l'instruction des _thalebs_ et

admettre comme suppléant à la chambre des _Amins_ (tribunal de

conciliation.) Ce jeune homme habitait sa maison, lui servait

d'intendant et de secrétaire, et il en avait fait son ami. Deux

conditions de plus qu'il n'est nécessaire pour que vous prévoyez le

résultat.

Je dois ajouter, comme circonstance atténuante, qu'Amed-ben-Abderahman

approchait de la soixantaine, ce qui est un bel âge pour un Bédouin

ayant passé cinq années à Cayenne et dont la tête, comme celle du vieux

cheik de la chanson,

Avait blanchi dans la guerre et les camps.

Mais, comme beaucoup de gens deviennent moins raisonnables à mesure que

leur barbe grisonne et que la sagesse n'a rien de commun avec la couleur

des cheveux, l'ancien caïd de Ouargla, que ses disgrâces conjugales

n'avaient pas désillusionné de l'amour, prit pour épouse la divine

Hadjira.

Je dis _divine_, et vous auriez dit comme moi si vous l'aviez vue, car

c'était bien la plus jolie petite mauresque que l'on pût imaginer, et à

part père, frères, mari, amant et moi, nul oeil profane de mâle n'avait

défloré son doux visage et, quand je l'eus contemplé une minute, je

compris que le bonhomme Ahmed pût en être féru.

Il l'aima follement au point de mourir de chagrin de l'abominable

vengeance qu'il en tira quand il découvrit sa nouvelle infortune,

quelque semaines après la nuit de noce.

C'est même moi qui lui indiquai inconsciemment le genre de supplice à

infliger à _Amin El Ascoub_, mais comme ce jeune magistrat était une

affreuse canaille qui gratifia la naïve Hadjira de ce que vous savez, je

me suis dit: «A chaque peine son salaire, et à chaque vice châtiment»;

et jamais nul remords ne troubla mes rêves, ce qui, affirme-t-on, est la

meilleure preuve d'une conscience immaculée.

Serrer la main d'un homme et le trahir; baiser sa joue et lui dire comme

Judas: «Ami, je te salue», et courir le vendre; recevoir l'hospitalité

et prendre l'épouse de l'hôte, manger son pain et voler son honneur,

s'abriter sous le toit et souiller la couche! quoi de plus misérable.

On écartelait le soldat romain coupable d'adultère avec la femme de

son hôte, mais quel supplice infliger à qui prend la femme de son

bienfaiteur?

--Il devrait, me dit un jour Ahmed, exister un châtiment plus cruel

que la mort, qui, lorsqu'elle frappe à l'improviste n'est nullement un

châtiment, car on ne la sent pas venir et souvent même on ne souffre

pas.

--Tu as raison. Les anciens plus logiques, pour la diversité des crimes,

puisaient dans la variété des châtiments. Notre civilisation, en rendant

la peine uniforme, commet un non sens et une injustice, puisqu'elle

inflige la même peine banale à l'assassin de profession et à l'assassin

par accident, à celui qui tue un ennemi dans un moment de colère et au

scélérat qui égorge père et mère, empoisonne sa femme, viole sa fille et

jette à l'eau ses enfants.

Le vieux caïd haussa les épaules.

--Ah! continuais-je en riant, tu veux des châtiments raffinés; eh bien!

il faut aller dans l'extrême Orient ou lire les livres qui traitent des

supplices chez les Chinois, les Japonais et les Mongols.

Je ne sais lire que dans le Koran, répondit modestement l'ex-caïd, mais

si tu veux parler, tu m'instruiras.

--Je vais te détailler la façon dont on punit les traîtres chez les

Tonkinois, ça te fera passer un quart d'heure agréable.

--Je t'écoute, mon fils.

--On prend le sujet, on le déshabille, on l'attache à un poteau où se

trouve scellée une cage de fer et dans cette cage on lui enferme la

tête.

--Ah! ah! ça commence bien, fit le bonhomme en passant la main sur sa

barbe vénérable.

--Puis on y introduit deux rats?...

--Pourquoi deux plutôt qu'un, ou trois?

--Parce qu'avec trois la besogne irait trop vite et trop lentement avec

un, paraît-il. Puis un rat tout seul s'ennuierait.

--Et ces rats?..

--Sont à jeun. Tu comprends?

--Je saisis, répliqua le patriarche dont les yeux lançaient des éclairs.

--La première heure, les pauvres bêtes sont fort effarouchées et toutes

dépaysées de se trouver là, devant cette foule,--car foule il y a--qui

les intimide. Elles vont, viennent, trotinent, grimpent aux barreaux,

descendent, se gardant de toucher à cette tête qui remue et les effraye.

Enfin, elles s'enhardissent, s'approchent, flairent, et la sentant

inoffensive s'encouragent mutuellement. Au bout d'une heure, elles n'y

tiennent plus, elles sont tout à fait apprivoisées, et ouvrent des yeux

goulus, la faim les talonne, la chair fraîche est là, leur petit

estomac ratier leur dit: «Goûte donc, goûte donc!» Et elles commencent à

grignoter.

--Ah! ah! je les vois d'ici. Et quelles grimaces fait la tête!

--Horribles! mais les traits s'effacent, elle se dépouille peu à peu.

Les rats sont des gourmets, ils choisissent les morceaux et entament

les savoureux: lèvres, joues, narines, paupières. Ils mangent d'abord

gloutonnement puis, la première faim assouvie, se ralentissent, et

enfin repus, gonflés, ventrus, se reposent, font leur petit somme. La

digestion terminée ils se remettent au festin, finissent les parties

tendres, attaquent les coriaces, achèvent le nez, déchiquettent les

oreilles, déchaussent les dents, décoiffent le crâne, tandis que le

misérable ne cesse de hurler.

--Est-ce qu'il voit? demanda le vieux.

--Jusqu'à ce que les rats lui aient fouillé l'orbite et laissé deux

trous noirs à la place des yeux, il ne s'est pas amusé à regarder voler

les mouches. Alors il ne peut plus voir ni entendre, mais il peut encore

hurler, car ses dents ont défendu sa langue, et c'est ce qui amuse le

plus les spectateurs; enfin les rats importunés coupent les tendons des

mâchoires et le patient devient muet.

--J'aimerais mieux qu'il voie, dit Ahmed. Et combien de temps le

spectacle dure-t-il?

--En moins de deux jours, les rats ont nettoyé et poli les os et exhibé

une tête de squelette sur un corps vivant, et qui peut vivre encore un

jour, car aucun organe essentiel au fonctionnement de la machine n'a été

attaqué, et on lui infiltre, au besoin, quelque réconfortant. Soliman

d'Alep, l'assassin de Kléber, vécut trois jours empalé.

--Et tu dis qu'on inflige ce châtiment?...

--Aux traîtres!

--C'est bien, mon fils, ton histoire m'a fait oublier l'heure lourde.

Merci, et que Dieu soit loué!

Sous le burnous · 第 46 / 59 题