I
C'était un noir étalon des _Ouled-Nails_, la tribu fertile en juments
de race et en filles de prix. Du lac de Saïda à Constantine, de
Borj-bou-Arreridj à La Calle, chefs de tente et _maquignonnes_
recherchent à l'envie ces enfants du pays des dattiers. Même richesse de
poitrail, même élégance de formes, même abondance de crinière, et dans
leurs yeux de gazelle, même éclat et même douceur. Aux mèches de leur
front s'attache la joie du cavalier, soit que, monté sur la baveuse
d'air, il raye la plaine au bruit sonore de l'étrier de fer, soit que
couché sur le sein de la buveuse d'amour, il s'endorme au gai cliquetis
des bracelets d'argent, agités par la main caressante.
Car il est écrit dans les légendes du Tell:
«Il n'est d'autres paradis sur la terre que le dos d'un noble cheval ou
les lèvres d'une femme aimée.»
Et il est chanté par les poètes:
Le galop d'un coursier de guerre
Et le cliquetis des boucles d'oreilles
Vous ôtent les vers d'une tête.
Sa robe «tantôt miroitée comme l'aile du pigeon dans l'ombre ou bleue
comme celle du corbeau au soleil» ne fut jamais ternie par les miasmes
de l'écurie malsaine ni polluée par les grattages de l'étrille dont
abusent, dans ce qu'ils appellent leurs pansages, les cavaliers roumis,
ignorants, comme des fantassins kabyles, de l'hygiène du cheval; sain,
robuste, sans tare, le fier étalon Merzoug ne connut d'autre toit pour
ses nuits que les profondeurs étoilées du ciel.
Le caïd Salah ben Omar, à la tête de l'un de nos goums, l'avait enlevé
dans une des razzias du Djebel-Sahari, alors que nos soldats ayant
tué en nombre suffisant de bêtes et de gens, brûlèrent les ksours et
coupèrent les dattiers pour enseigner la civilisation aux habitants des
oasis. Le poulain avait un mois à peine, et pendant les longues marches
quand il ne pouvait suivre, le caïd le hissait sur sa mule.
Aussi, il était de la famille. Il avait grandi, joué, gambadé avec les
tout petits du douar, qui, huchés sur son garot, à poil et sans bride,
le menaient après la fatigue s'abreuver et se baigner dans les cascades
de l'Oued Mellegue.
Tous l'aimaient et le choyaient; il était l'orgueil de la tribu; les
femmes du caïd lui donnaient l'orge, le sellaient et le bridaient, et le
soir, au retour de la course, la plus jeune, de son haïk, lui essuyait
la face.
Mais un matin, jour à jamais maudit, alors que l'aube blanchissait la
plaine, il s'éleva un grand cri dans le douar:
--Merzoug? où est Merzoug?
Ce cri, les femmes les premières debout, le poussèrent, et des
soixante-dix tentes des Beni-Rahan, des voix affolées répondirent:
--Merzoug est volé! Merzoug est volé!
Il avait été volé, en effet, pendant la nuit noire, volé au piquet même
de la tente du caïd, où on l'attachait par une double entrave, volé au
milieu du douar, des chiens, des gardes, et en dépit des scapulaires de
cuir--_heurouse aâdjam_--talismans sacrés où sont écrits les mots et les
formules magiques qui préservent les chevaux des coliques, de la gourme,
du farcin, des seimes, de la fourbure et des larrons.
Vainement les gens des Beni-Rahan, intéressés à venger l'affront et à
réparer le dommage, battirent la plaine, s'informant adroitement dans
les douars des Nememchas, des Chaouias et même des Ouarghas, de l'autre
côté de l'Oued; vainement des émissaires parcoururent les marchés de la
Meskiana, d'Ain-Beida, d'El-Meridj et de Roum-el-Souk, criant dans les
groupes:
«Salut aux gens du Salut! O musulmans, écoutez: A celui qui ramènera
chez les Beni-Rahan l'étalon de monseigneur Salah ben Omar, caïd,
viendra la miséricorde de Dieu, parce qu'il fera un acte louable, et il
sera compté cent douros? Qu'on se le dise! Qu'on se le dise!»
Mais nul ne répondit. Malgré la prime plus que suffisante pour tenter la
cupidité des voleurs de frontière et stimuler leur audace, personne ne
put même découvrir le douar où l'on cachait le beau Merzoug.
En dépit de sa répugnance à mettre le bureau arabe dans ses affaires, le
caïd dut s'y décider, mais on lui répondit brutalement:
--Garde mieux tes chevaux.