[Note 3: Les _Biskris_, indigènes du pays et de la ville de Bisk'ra
au sud de la province de Constantine, émigrent en grand nombre dans
toutes les villes d'Algérie où ils se font commissionnaires, portefaix,
porteurs d'eau, aides-maçons, muletiers, âniers, balayeurs. Ce sont les
auvergnats du Tell Algérien. De là on désigne sous le nom général de
Biskris, les indigènes exerçant ces professions. Les spahis, exempts de
certaines corvées obligatoires dans les autres régiments de cavalerie,
payent sur leur solde, dans chaque escadron-smala ou détachement, un
_biskri_ chargé de la propreté des cours et des écuries du quartier ou
du bordj.]
I
On ne lui connaissait pas d'autre nom, ou plutôt elle en avait ramassé
une telle poignée dans le calendrier des beautés musulmanes pour les
jeter à ses amants successifs qu'on ne savait, dans le tas, lequel était
sien. _Aïcha_, _Zohrah_, _Messaouda_, _Mabrouka_, _Fatmna_, _Baya_,
_Meryem?_ Qu'importe! La fille du Biskri! cela suffisait et cet anonymat
remplissait les six escadrons de son érotique notoriété.
Jeté tout à coup au milieu des réunions mornes et silencieuses, il
faisait surgir les plus étranges et les plus tintamarresques récits.
Quand, dans les longues tristesses des soirées d'ambulance, le narrateur
assoupissait l'auditoire avec les aventures du _Caporal La Ramée_ ou de
la _Princesse amoureuse du gendarme_, on n'avait qu'à le prononcer pour
soulever les rires des écloppés et réveiller les somnolents.
Et que de fois du Djurjura aux lacs Salés, de Djidjelly à Tougourt
pendant les nuits pluvieuses ou étoilées, alors qu'on se rôtit les
jambes aux feux du bivouac, son image est venue danser avec les gais
propos autour des flammes joyeuses!
Bref, absente, éloignée, perdue là-bas, là-bas, dans un coin de la
frontière tunisienne, elle excitait les plaisanteries des chambrées,
la gaieté des cantines, les lazzis des camps, la jalousie des Aglaés de
corps de garde, l'indignation des femmes vertueuses, les convoitises de
tous les spahis.
La fille du Biskri! tous en parlaient et cependant combien peu pouvaient
se vanter de la connaître! Elle était comme ces contrées lointaines
et merveilleuses dont chacun discoure sans les avoir jamais vues. Une
dizaine d'entre nous, au plus, nous en avions fait le calcul, avaient
navigué sous ses chaudes latitudes, s'étaient bercés au souffle de son
haleine parfumée de _souak_ et consumés comme des morceaux d'étoupe aux
ardents rayons de ses grands yeux noirs.
Aussi abondaient sur sa personne les détails les plus contradictoires.
Les uns la prétendaient aussi osseuse et décharnée que les pitoyables
bourriques qui charrient sur leurs dos saignants les détritus de
Constantine dans les ravins de Koudiat-Aty, les autres, énorme et grasse
comme une truie de Lorraine; ceux-ci affirmaient qu'elle exhalait
les odeurs d'une négresse qui aurait poursuivi un lièvre à la course;
ceux-là qu'elle infectait le musc.
Elle était, suivant les premiers, vivante, rétive, brutale comme une
chèvre amoureuse; selon les seconds, facile, passive et lâche comme une
chamelle fourbue.
Que croire? Si ce n'est que ces malveillants lovelaces ne l'avaient
jamais approchée; renards piteusement éconduits ils dépréciaient le
raisin trop vert, mais les heureux qui avaient pu mordre à la grappe,
parlaient, les yeux noyés et la salive aux lèvres, de la saveur du
fruit.
Cependant tous s'accordaient sur un point: la beauté sans pareille de
son visage; et pour la description de cette beauté, les enthousiasmes ne
variaient pas. Et c'était là le plus extraordinaire, ces contradictions
d'une part et cette unanimité de l'autre, car depuis quatre ou cinq
années les maréchaux des logis français désignés à tour de rôle pour
commander la petite smala _d'El Tarf_, sous les ordres de l'inamovible
capitaine Ardaillon, les seuls du régiment qui eussent occasion de la
connaître, se passaient cette merveille en consigne avec les effets de
casernement du Bordj:
_Cinq lits complets_.
_Trois balais_.
_Deux cruches_.
_Deux gamelles_.
_Une marmite_.
_Quatre bidons_.
_Une paillasse de corps de garde_.
Et... _la fille du Biskri!_
Elle faisait partie du matériel et pour un nombre de mois variant
de trois à dix, devenait la propriété provisoire du sous-officier
moyennant, bien entendu, un prix de location raisonnable à verser entre
les mains du papa.
_____
Aussi quand mon tour de détachement fut venu et qu'après trois longues
journées de cheval, mon spahis me désigna du doigt sur le flanc d'un
mamelon pelé une verdoyante oasis flanquée d'un petit carré de pierres
blanches, en disant «_El Tarf_» je pensais à la fille du Biskri et ne
sentis plus ma fatigue.
--Et où est-elle? demandais-je, le soir même à mon prédécesseur qui
suivant l'usage me passait la consigne:
--... _Quatre bidons_.
_Une paillasse de corps de garde_.
_Et la fille du Biskri!_
--A un temps de galop du Bordj, sur le chemin de la rivière, on découvre
à droite, une demi-douzaine de gourbis enfouis dans des figuiers, des
cactus et des aloès, c'est là.
--Et le mot de passe?
--_Douro!_ (cinq francs) quand on le présente entre le pouce et l'index.
Mais attention! On n'entre pas là comme dans une église. Il faut des
pourparlers, des formes, de la circonspection. Notre capitane ne badine
pas sur l'article morale. Il a une Mauresque à Bône et une Maltaise à La
Calle sans compter sa négresse de Souk-Arras, mais il entend qu'on soit
vertueux au Tarf. Déjà il a menacé le Biskri de le chasser de la smala
s'il continuait le trafic de la jouvencelle. Laissez donc faire le
vieux. Il est prudent et habile et quand il jugera le moment opportun,
fera ses ouvertures.
--C'est donc si difficile?
--Bon! Vous êtes comme les autres, vous croyez qu'il donne sa fille au
premier venu. Ce n'est pas une vulgaire coureuse; elle est honnête et
soumise et ne se livre que munie du consentement paternel, sachant
que quand il la place, elle est entre bonnes mains. Il prend ses
précautions, tâte le terrain, s'assure de la moralité du sujet. Ne
vous attendez donc pas à ce qu'il vous jette du premier coup la petite
bédouine à la tête. Il va vous étudier d'abord, examiner si vous n'avez
pas de vice rédhibitoire, si vous êtes sain et sans tare, si vous
n'avalez ni pilules ni drogues suspectes. Ah! c'est un bon père, il a
soin de son enfant!
--Est-elle jolie?
--Je ne veux pas en dire de mal; mais il est à La Calle et à Bône des
douzaines de bonnes filles blanches, cuivrées, noires qui valent moitié
plus et coûtent moitié moins; enfin on prend ce qu'on trouve.
Je dormis mal. L'image de la fille du Biskri traversa mes rêves. En
dépit des dires de mon collègue, que je soupçonnais fort être un amant
éconduit, je la voyais blanche et lumineuse me sourire et m'appeler;
aussi vous jugez si le lendemain, dès le pansage, j'examinais
curieusement le père de cette aimée mystérieuse pendant qu'il passait
dans le rang des chevaux leur parlant d'une voix brève et gutturale:
_Dour allemine, giaour!_
_Dour el assar, allouf!_
_Gouddam, al din Roumi!_
_Ouakkar, Ioudi!_
«Tourne à droite, giaour!--Tourne à gauche, cochon!--Avance, sale
chrétien!--Recule, juif!» suivant qu'il promenait de sa main ridée et
brune, son balai, à droite ou à gauche du cheval, devant et derrière;
c'est-à-dire pendant qu'il remplissait ses fonctions de _biskri_.
Vieux Bédouin au regard satanique à demi voilé par une épaisse
broussaille de sourcils gris, il portait, correctement et orthodoxement
taillée, une courte barbe blanche qui faisait ressortir les tons cuivrés
de sa face patibulaire tannée par tous les vents de la plaine, racornie
par la fournaise de soixante soleils d'été.
Ah! le gredin! Il avait bien la mine suffisamment sournoise et scélérate
d'un père trafiquant de la chair de sa chair. Sa grande bouche d'avare,
mince et mauvaise, ébauchait d'énigmatiques sourires. On lisait à la
commissure grimaçante de ses lèvres que le drôle devait se livrer en
cachette à des rires cyniques et silencieux, quand il recevait le prix
de son infâme courtage.
Un _douro!_ Cinq francs! Boue de l'âme humaine. Tarif de la virginité
de sa fille! Car il la présentait comme vierge, sans sourciller, avec un
indicible aplomb, à tous ceux à qui, pour la première fois, il mettait
en main le marché.