Quand le caïd Hamda-bel-Hassen arriva, vers huit heures, on lui montra
le cadavre. Il était là, à la même place, sur le ventre, frappé par
derrière, comme un fuyard, de deux coups de feu, l'un à l'épaule,
l'autre au flanc.
Il inclina la tête. Rien à dire. C'est la loi de guerre. Toute tentative
d'évasion est punie d'une balle.
Il s'en alla sans se plaindre. Les femmes de son douar l'accueillirent
par des huées et, du samedi au vendredi, sa plus jeune épouse lui refusa
sa couche; mais il jura à toutes que, pour racheter la tête de son
nègre, il leur jetterait dix têtes de Roumis.
Le pays, jusque-là relativement tranquille, devint agité, plein de
convulsions. Les volcans de colère éclataient de toutes parts. Les
prairies somnolentes s'éveillèrent, les montagnes et les gorges
tressaillaient.
Le caïd Hamda-bel-Hassen tenait parole. Il prit les dix têtes les unes
après les autres, les cueillant des épaules comme des fleurs de leurs
tiges, pour apaiser les femmes irritées des Ouled-Ali. Il s'était
réfugié dans les abrupts rochers du Djebel, mais chaque fois qu'il
descendait dans la plaine, il y laissait sa marque: une large tache de
sang.
L'escadron de spahis et la compagnie de zouaves devenus comme autrefois
insuffisants, furent renforcés de troupes de Souk-Arras et de Tebessa.
Les bords de l'Oued-Horrirh et de l'Oued-Mellegue s'ensanglantèrent.
Deux tribus s'étaient jointes à celle d'Hamda-bel-Hassen, le tout
montant à 800 chevaux et environ 1,200 fusils; ce fut l'affaire de
quelques semaines. La chasse à l'homme commença. Traqués comme des
fauves, ils durent se rendre à merci. Pas de quartier, c'était la
consigne. Pris en armes ou sans armes, on les tua comme des chiens. On
brûla le pâté de montagne où se retranchait encore Hamda-bel-Hassen.
Vignes, moissons, oliviers, figuiers, tout fut bientôt en cendres.
Les vieilles forêts de chênes-lièges flambaient comme des boîtes
d'amadou. Les _insurgés_ se défendaient toujours. Hachés, sabrés, minés,
roussis, ils brûlaient leur dernière cartouche. Sans cartouche, ils
luttèrent avec leurs _flissas_. La lame brisée, ils mordirent. A coups
de crosse on leur brisa les mâchoires.
N'ayant pas de Bazaine, ils n'eurent pas de Metz... mais ils eurent leur
Sedan. Et ne possédant ni tribuns, ni avocats, ni politiciens pour les
diviser et les corrompre, les derniers qui restaient marchèrent ensemble
à la mort.
Cernés dans un creux de rocher au nombre de deux à trois cents,
dépenaillés, demi-nus, exténués de fatigue, mourant de soif et de faim,
deux mille hommes les mitraillèrent. Ils tombèrent jusqu'au dernier.
Encore une fois, la civilisation eut raison de la barbarie.
Fortescu, dans cette bagarre, ramassa son képi de capitaine. Il s'était
bravement conduit et ne l'avait certes pas volé.
Il retourna au bordj qu'il commandait en second et, fumant sa vieille
bouffarde avec son vêtement de coutil et son képi bleu de ciel tout
neuf, il regarda souvent du plateau où se dresse fièrement le bord
d'El Méridj, le pays désert, les forêts brûlées qui fumaient encore, et
souriant en homme heureux de son oeuvre.
--Et tout ça pour une poule volée, disait-il. Mais nous n'avons pas
de reproche à nous faire. On ne peut pas dire que c'est nous qui avons
commencé.
--Non, mon capitaine, répondit le sous-lieutenant Péchivé, se souvenant
du surnom du nègre Salem (_El Kénine_), c'est le lapin!