Le caïd Hamda-bel-Hassen était mal noté au bureau arabe. Il avait pris
part autrefois à tous les soulèvements des Nememchas et, bien qu'ayant
fait sa soumission, dans les troubles récents de la frontière, il fut
visible à tous qu'il ne nous fournissait qu'à regret son goum.
Cependant, depuis l'installation du camp d'El-Meridj et la construction
du bordj collé comme une menace aux flancs de son territoire, il vivait
paisiblement en philosophe, entre ses femmes et ses _slouguis_, se
rendant deux fois chaque année à Tebessa avec son trésorier et son
secrétaire pour y payer l'impôt, et ne manquant jamais de se faire
accompagner d'un mulet chargé d'étoffes de Tunis, de _djebiras_
soutachées, d'oeufs d'autruches, d'armes forgées dans les ksours;
cadeaux de peu de valeur, mais qui entretiennent l'amitié et que
pouvaient, sans se compromettre, accepter les officiers du bureau arabe.
Aussi parut-il fort surpris de l'irruption des cavaliers rouges; mais
faisant une mine souriante, il s'avança à leur rencontre, escorté des
_kebirs_ de son douar:
--Soyez les bienvenus, ô les envoyés de Dieu! cria-t-il. Que le salut
se répande sur vos têtes! En croirais-je mes yeux ravis? Oui, c'est
bien lui, c'est mon ami, l'illustre et vaillant lieutenant Fortescu, le
maître du sabre! Comment es-tu, comment vas-tu? Comment vont les tiens,
mon cher frère?
--Pas tant de compliments, répliqua brutalement Fortescu qui professait
le plus grand mépris pour la civilité puérile et honnête, aussi bien
française qu'arabe. Nous savons qui tu es, mon noble seigneur, et ce
dont tu es capable. Des hommes de ta tribu ont tiré ce matin même sur
des officiers du bordj.
--Des hommes de ma tribu! s'exclama Hamda-bel-Hassen. Est-il possible?
Tu me plonges dans la stupéfaction. Tu as été induit en erreur, mon
fils.
--Induit en erreur, nom de Dieu! Mais deux balles ont sifflé à mes
oreilles, et mon chapeau a été troué.
--Puisque tu l'affirmes, je le crois, car il ne peut sortir que la
vérité de ta bouche. Dis-moi donc le nom des maudits et qu'Allah vide
ma selle et donne à ma jument un juif pour cavalier, si je n'en fais
prompte justice.
--Tu te moques de moi, caïd. Est-ce que je connais tes sauvages. Un
_négro_ se trouvait avec eux.
--Un négro! Il n'y de nègre au douar que mon serviteur Salem. Salem,
viens ici.
Un grand nègre, jeune et vigoureux, sortit d'une tente, étonné et riant,
montrant ses éblouissantes molaires.
--C'est lui! s'écria Fortescu, je le reconnais. Je l'ai chassé du bordj
il y a trois semaines. Il nous volait nos poules.
--Ce que tu me dis m'étonne, mon très cher ami, répliqua le caïd.
Cet homme ne peut t'avoir volé tes poules; car il nous est arrivé de
Souk-Arras, exténué de fatigue et de faim, portant sur ses épaules
le corps de son père, le vieux Bou-Beker, mort de fièvre dans la nuit
pluvieuse. Nous l'avons accueilli parmi nous.
--Plus de doute, alors. C'est bien lui! Spahis, empoignez cette
canaille.
--Arrêtez, mes enfants. Vous êtes musulmans; ne commettez pas un acte
injuste. Je veux qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, si Salem a
quitté le douar ce matin!
Devant ce serment, les spahis hésitèrent.
--C'est une rébellion, vociféra Fortescu. Caïd Hamda-bel-Hassen, fais
bien attention. Je vais envelopper ton douar et vous pousser tous au
bordj. L'ordre que je donnerai est au bout de ta réponse. Livre l'homme
de bonne volonté, sinon je le prends de force et alors gare la casse.
S'il est innocent, on te le rendra.
En entendant ces mots, le nègre Salem saisit le bas du burnous de son
maître et se prosternant:
--Caïd, s'écria-t-il, mon bon seigneur, ne me livre pas. Je m'abrite la
tête du pan de ton burnous. Je suis ton esclave et ton hôte. Ne me livre
pas, ils ne me rendront plus.
A quelque distance, les gens du douar regardaient farouches et
silencieux. Mais sur le seuil des tentes, les femmes écoutaient, et
plus ardentes que les hommes, plus nerveuses et aussi plus sensibles à
l'injustice et au manque à la foi jurée, elles crièrent:
--Ne le livre pas, caïd. Il est l'hôte de la tribu. Par la tête du
Prophète et le serment d'Ebrahim, ne le laisse pas aller. Tu sais bien
que ce n'est pas lui qui a tiré sur l'officier français; c'est son frère
_El Kenine_ (le lapin), qui court maintenant dans la montagne. Le Roumi
a chassé son père mourant, il a tenté de se venger. C'est bien!
Et tous les hommes répétèrent:
--C'est bien.
Le lieutenant fit tirer les sabres.
Vingt-quatre lames nues étincelèrent aux feux du soleil couchant. Cette
vue acheva d'exaspérer les femmes.
--Oh! les maudits! hurlèrent-elles, les chiens, fils de chiens! Holà!
hommes, nos époux et nos fils, n'est-il donc plus de balles dans vos
cartouchières?
Mais le caïd, levant le bras et se tournant vers les crieuses, dit d'une
voix impérieuse et grave:
--Paix, femmes! vos langues sont semblables à la queue du scorpion noir;
quand elles blessent, elles tuent. Silence! les hommes savent ce qu'ils
ont faire.
Puis s'adressant à l'officier:
--Ecoute. Ce qui est écrit est écrit. Mais ton acte est un acte de
violence. Je n'aurais qu'à faire un geste et la poudre parlerait. Mais
je suis l'ami des Français et avec eux je veux vivre sans dispute.
Prends cet homme: je ne te le livre pas, car il est mon hôte, mais je
te le confie. Demain, au milieu du jour, j'irai le réclamer à ton bordj;
d'ici là, tu auras réfléchi... Femmes, paix! L'officier a dit: S'il est
innocent, on le rendra. J'ai sa parole. Que ma tête soit maudite si l'on
touche un cheveu de la sienne.
V
On rentra fort tard au bordj et le capitaine se releva pour faire subir
au prisonnier un interrogatoire provisoire et sommaire.
Il persista dans ses dénégations. Était-ce lui qui avait tiré sur le
lieutenant? Était-ce son frère El Kenine? Avait-il seulement un frère
nommé El Kenine? On ne le sut jamais. Mais peu importait. Son frère ou
lui c'était tout comme. L'essentiel était de punir l'arrogance de cet
Hamda-bel-Hassen et l'on ne pouvait saisir une meilleure occasion. Afin
d'enlever les derniers scrupules qui auraient pu troubler la conscience
des juges, deux ou trois spahis se trouvèrent à point pour déclarer
qu'ils croyaient reconnaître le moricaud pour l'avoir aperçu rôdant de
nuit autour des bastions. Mais tous les nègres se ressemblent à partir
du moment où l'on ne peut distinguer un fil blanc d'un fil noir.
Taillé en hercule, audacieux, musculeux, agile, cet homme n'en était que
plus dangereux. Qui sait si ce n'était pas lui le voleur du cheval du
maréchal des logis Othman-ben-Khalifa, enlevé une nuit près de sa tente
au milieu même de la smala? «Certainement, ce devait être lui.» On
le jeta au silos en attendant qu'on le conduisît au bureau arabe de
Tebessa, le lendemain matin.
Mais, par le fait, pourquoi le conduire au bureau arabe?
On tint un long conciliabule à la suite duquel l'on plaça deux zouaves
en faction derrière chaque bastion, en dehors du bordj, avec une
consigne sévère.
Le brigadier Ali-bel-Kassem, de garde cette nuit-là, eut, avec Fortescu,
un entretien privé. Chose étrange, cet homme à cheval sur la consigne et
d'une vigilance exemplaire, tomba dans un profond sommeil, oubliant de
pousser le verrou de la trappe servant de prison.
Ce silos, un trou carré d'une dizaine de pieds de profondeur, maçonné
dans le bastion sud-est, faisait face à la frontière. On y pénétrait
par une échelle qu'on retirait aussitôt le prisonnier descendu. Mais un
homme agile n'a pas besoin d'échelle; aussi, vers trois heures du matin,
une grande ombre noire, qui semblait sortir de dessous terre, rampa le
long des murs.
«Gloire à Dieu miséricordieux!»
Les spahis de garde enveloppés dans leurs burnous, ronflaient derrière
les chevaux. Le fantôme glissa entre eux et les croupes dans l'obscurité
du hangar, flattant de la main les bêtes éveillées brusquement, disant:
«Oh là! oh là!» comme un garde d'écurie vigilant; puis, quand il fut
caché par la clôture de planches fermant l'un des côtés du hangar,
près de la cantine, il s'arcbouta à l'angle, et s'aidant des mains, des
genoux et des pieds, avec une agilité de panthère, il atteignit en dix
secondes la crête de la muraille.
On put voir pendant un instant son corps nu semblable à un bronze
florentin, à cheval sur la crête. Il fouillait de ses yeux ardents la
broussaille noire qui tachetait au-dessous de lui le sol pierreux; non
loin, à cinq cents mètres à peine, s'étendait la grise plaine tunisienne
où se dressait, table gigantesque, le rocher carré de Galaah, d'où il
pourrait défier les chrétiens maudits.
Une course de cinq minutes, quelques bonds dans les genêts et les hautes
herbes, et la frontière et la liberté!
Peut-être fut-il saisi par cet inexplicable serrement d'angoisse qu'on
nomme pressentiment et qui hante ceux que menace une catastrophe, car
il hésita et, tournant la tête, jetant un regard dans la grande cour
silencieuse, il parut se demander s'il ne valait pas mieux redescendre,
regagner son silos et s'en remettre au bon plaisir des justiciers
militaires.
Mais, tout à coup, à ses pieds, le coq de la cantinière réveillé par le
grattement de la muraille fit retentir le bordj du clairon perçant de sa
fanfare matinale. Les poules gloussèrent, le poulailler entier s'éveilla
et le nègre disparut de l'autre côté du mur.
Il ouvrit les mains, sauta et tomba légèrement dans le fossé, jarrets
plies, comme un gymnasiarque, et bras en avant; puis il gravit d'un bond
la contrescarpe et s'élança vers les genêts.
«Gloire à Dieu miséricordieux» dit-il, une seconde fois.
Il était sauvé.
Mais le bruit sinistre et bien connu d'une batterie qu'on arme lui fit
faire un saut de côté.
«Crac, crac.»
Il bondit, le corps ployé en deux, dans le hallier noir.
Un éclair déchira la nuit, un tonnerre, le silence. Puis, un second
éclair et une autre détonation. Un bruit de corps frappant la terre...
Un long râle... puis plus rien, et deux voix joyeuses, mais un peu
émues, crièrent:
--Ça y est! Il a fait bonhomme.
--Bien visé!
Et deux zouaves, la baïonnette au canon, se précipitèrent.
--Tiens, dirent-ils, c'est un négro!