Cependant les _mercantis_, débitants d'absinthe empoisonnée et de vins
frelatés, escrocs, banqueroutiers, repris de justice, marchands de tout
acabit, debout sur le seuil de leurs huttes, de leurs tentes, de leurs
gourbis, gorgés de denrées malsaines, criaient au brigadier de spahis:
--Encore un Kroumir, «grand champêtre!» A quoi bon le conduire à
Tebessa? Démolis-le donc dans la broussaille, imbécile. Ce sera toujours
une canaille de moins.
--Marche, marche, homme! disait Bel-Kassem, sans même daigner jeter un
regard sur cette gueusaille.
Et l'homme passait, la tête haute, l'oeil fixe, plein de dédain aussi,
mais pressant le pas, car il sentait siffler à ses oreilles, lui,
le hardi voleur arabe, les rires et les insultes des lâches filous
chrétiens.
On sortait du village; on s'engageait sur le sentier pierreux de
Tebessa, au milieu des genêts des palmiers nains et des bruyères, ce
que les _mercantis_ appellent _la broussaille_, sous les morsures déjà
brûlantes du soleil du matin.
L'homme marchait vite. Il n'entendait plus les rires des roumis, mais il
sentait sur sa nuque le souffle chaud du cheval.
Bientôt une bonne odeur d'eau fraîche montait avec un bruit de cascade.
Il y avait là, où le chemin fait un coude, une place ravissante,
enveloppée de lauriers-roses.
Quand les fleurs s'épanouissaient éclatantes sur le vert sombre, c'était
un coin du paradis. Les papillons, les scarabées d'or et les libellules
s'y donnaient rendez-vous, et les souffles de la brise y avaient
d'énervantes mollesses. Il n'y manquait que les houris, et on les voyait
parfois dévaler en groupe des douars, jambes et bras nus, pour puiser
l'eau dans la rivière qui clapotait au-dessous, au milieu des quartiers
de roc détachés de ses flancs pendant le dernier orage. Des chutes,
des bouillonnements, des écumes irisées des sept couleurs. Les perdrix
rouges venaient y boire, tandis que les grands lièvres au poil fauve
regardaient curieusement, oreilles dressées, au milieu des touffes de
diss.
C'était là où nous attendions, dans les étouffantes après-midi, les
filles des _chaouias_ et où nous faisions l'amour, le pistolet à portée
de la main et au poignet la bride du cheval.
C'était la frontière, à trois quarts d'heure du bordj et du village
d'El-Meridj, et Ali-bel-Kassem, l'oeil aux aguets, ralentissait son
allure.
Et l'autre ralentissait aussi son pas, et, ne sentant plus le naseau du
cheval sur sa nuque, reprenait haleine.
Il humait l'air frais, heureux de ce coin d'ombre, et, se retournant,
disait:
--Je te prie, Sidi, depuis huit jours, tu le sais, j'étais enterré
vivant et privé d'eau dans les ordures d'un silo; au nom du Prophète,
permets que je fasse _l'oudou el serir_.
Un vrai serviteur de Dieu peut-il refuser à un prisonnier qui passe près
d'une rivière le droit à la petite ablution? L'ablution est sainte et
obligatoire comme la prière, et ce n'est pas le dévot Bel-Kassem, qui
eût songé à s'y opposer.
--Fais, répondait-il en détachant le chapelet de son cou, je te donnerai
tout te temps que je mettrai à prononcer les quatre-vingt-dix-neuf noms
d'Allah!
Et il égrenait les grains d'ivoire un à un, sans se presser, murmurant
sur chaque, un des noms de Dieu:
Dieu le Grand;
Dieu le Miséricordieux;
Dieu le Juste;
Dieu l'Immuable;
Dieu le Maître de l'heure.
Pendant que le bédouin se laissant glisser le long de la pente crayeuse,
et s'accroupissant, baignait sa face et plongeait avec délices ses
jambes et ses bras dans l'eau.
Du haut de sa monture, immobile sur le bord, le _grand champêtre_ ne le
quittait pas de l'oeil, continuant sa litanie:
Dieu le Vivant;
Dieu le Très-Haut;
Dieu le Clément,
Et quand il avait fini, il se récitait le verset:
.... Le Prophète a dit: «Celui que la mort surprendra la prière au
lèvres ou au moment d'une action louable ou d'un acte religieux,
celui-là est béni.»
Puis il replaçait méthodiquement le chapelet à son cou, par dessus son
burnous rouge, portait la main sur la poignée de son pistolet, le tirait
lentement de sa gaine, et l'armait sans bruit.
Et le corps penché, l'avant-bras appuyé sur l'épaule du cheval, il
visait à son aise pendant une ou deux secondes.
--Les chrétiens maudits l'ordonnent, mais, par le Koran glorieux, tu te
feras leur accusateur lorsque le soleil sera ployé et qu'on déroulera
la feuille du Livre. Alors leur compte sera affreux, leur demeure la
géhenne. Et tu te féliciteras, car tu auras passé le _Sirak!_ Adieu,
homme, l'archange Gabriel va te prendre pour que tu contemples la face
du Maître.
Il marmottait cela entre ses dents, comme un dévot qui prie, tout en
ajustant la nuque.
--Va, mon fils, c'était écrit.
Et il lui cassait la tête. Rarement il manquait son but. En ce cas, il
achevait la besogne à coups de sabre. Le corps roulait et s'abîmait dans
le torrent. Quelquefois, le vent qui soufflait des crêtes du Bou-Djaber
apportait jusqu'au village d'El-Meridj le bruit de la détonation.
--Entendez-vous? disaient les _mercantis_. Encore ces cochons de
Kroumirs qui assassinent en plein jour. Ont-ils du toupet, ces gueux-là!