Bon type, cet Ali-bel-Kassem. Un grand escogriffe au teint de cuivre, à
la barbe d'un noir de jais, semée de quelques poils blancs, et taillée
en pointe comme celle de Méphistophélès; maigre, osseux, anguleux, à
face patibulaire, en dépit du chapelet à grains d'ivoire qu'il portait
constamment au cou. Les spahis le nommaient le _grand champêtre_,
corruption de _garde-champêtre_, dignité dont on l'avait revêtu dans la
smala et qu'il cumulait avec celle de brigadier.
--Ali-bel-Kassem?
Il arrivait sur-le-champ, toujours prêt à l'heure, la lèvre
souriante, très propre, beau soldat malgré son dos un peu voûté par le
laisser-aller des longues journées de cheval, bien assis sur son grand
étalon noir, à l'oeil intelligent, triste et doux.
Pourquoi la tristesse de cette bête?
Nous nous le demandions en riant.
Mais les drames dont son maître la rendaient témoin semblaient se
refléter dans les rayonnements de sa sombre prunelle.
--Ali!
--Présent, mon _koptane_.
--Voici, faisait simplement le capitaine en lui désignant le prisonnier.
Il l'enveloppait des pieds à la tête d'un regard à la fois paterne et
fauve.
--Tourne-toi, disait-il d'un ton plein de bienveillance.
L'autre se tournait.
--Ouvre les mains et lève-les.
L'autre élevait ses mains au-dessus de sa tête.
--Pas d'armes sous le burnous?
--Non, _Sidi_.
--Jette ton argent par terre.
--Pas d'argent, Sidi.
--Fais bien attention; si tu as de l'argent, tu ne viendras pas te
plaindre après qu'on te l'a volé.
--Je n'ai pas un _sordi_.
Satisfait de l'inspection, il ordonnait au prisonnier de se placer à
quelques pas, puis, silencieux, immobile, la bride dans la main gauche,
la droite posée sur la cuisse, la tête haute, aisée et dégagée des
épaules, suivant les règles de l'ordonnance, il attendait la consigne de
son chef.
--Conduis-le à Tebessa, au bureau arabe, disait le capitaine de façon à
être entendu du prisonnier. Ali inclinait la tête, puis se penchant et
bas:
--Marche forcée, mon _koptane_?
--Marche forcée. Route en trois quarts d'heure.
Trois quarts d'heure! J'ai dit que Tebessa était éloigné du bordj de
douze lieues.
Le «grand champêtre» souriait d'un air fin. Il savait ce que parler veut
dire et comprenait la plaisanterie. C'était toujours la même que
lui faisait son chef, mais il la goûtait chaque fois avec un nouveau
plaisir.
--Trois quarts d'heure! Ah! ha! ha! Bien, mon _koptane_. Allons, homme,
marche devant.
Il se dressait alors sur sa selle, fier, digne, grave, se sentant
chargé d'une mission de confiance, plein de respect pour lui-même. On
débouchait par la grande porte du bordj, sur le plateau d'où l'on domine
la plaine tunisienne, et le prisonnier pouvait voir une fois encore
la fumée de son douar se perdre dans les molles vapeurs des lointains
bleus.
Parfois, si le douar était proche, il distinguait les blanches
silhouettes des femmes anxieuses, guettant son retour.
Le factionnaire, assis par terre, le dos au mur, le sabre entre les
jambes, le fusil chargé à portée de la main, les saluait amicalement au
passage:
--_Essalam ou Alikoum!_ Que le salut soit sur vous!
--_Alek Salam!_ Sur toi soit le salut! répondaient-ils à l'unisson.
On dévalait. On tournait le bordj à droite; on descendait dans l'embryon
de village composé de Français, Maltais, Italiens, juifs, tous voleurs
dont les tentes et les huttes s'échelonnaient au flanc de la colline.
Des spahis, accroupis le long des murs de branches et de terre des
_caouadjis_, buvaient leur café lentement, à petites gorgées; d'autres
plongeaient de temps en temps leur bras au fond du capuchon de leur
burnous et en retiraient un morceau de galette, une poignée de
dattes, leur repas du matin, une pincée de tabac pour la cigarette;
quelques-uns, allongés sur la natte d'alfa, la tête dans la main,
l'oeil somnolent perdu dans le rêve, fredonnaient sur un rythme lent une
chanson de guerre et d'amour:
Kradidja, tes sourcils, tes paupières,
Tes longs cheveux,
Comme le fil des cimeterres
Blessent les yeux.
Ils s'interrompaient pour regarder passer le Kroumir, disant comme le
factionnaire:
--Le salut soit sur vous!
Deux ou trois, sans bouger de place, tendaient la main pour offrir leur
tasse à moitié pleine:
--Bois, homme, la journée sera chaude.
Et Ali-bel-Kassem, paterne, complaisant et souriant, arrêtait son
cheval.
--Elle sera chaude, homme, bois.
Et quand le prisonnier rendait la tasse vide, en remerciant, on lui
souhaitait bon voyage:
--Que ton jour soit heureux!
--Que ton ventre n'ait jamais faim!