II

Bon type, cet Ali-bel-Kassem. Un grand escogriffe au teint de cuivre, à

la barbe d'un noir de jais, semée de quelques poils blancs, et taillée

en pointe comme celle de Méphistophélès; maigre, osseux, anguleux, à

face patibulaire, en dépit du chapelet à grains d'ivoire qu'il portait

constamment au cou. Les spahis le nommaient le _grand champêtre_,

corruption de _garde-champêtre_, dignité dont on l'avait revêtu dans la

smala et qu'il cumulait avec celle de brigadier.

--Ali-bel-Kassem?

Il arrivait sur-le-champ, toujours prêt à l'heure, la lèvre

souriante, très propre, beau soldat malgré son dos un peu voûté par le

laisser-aller des longues journées de cheval, bien assis sur son grand

étalon noir, à l'oeil intelligent, triste et doux.

Pourquoi la tristesse de cette bête?

Nous nous le demandions en riant.

Mais les drames dont son maître la rendaient témoin semblaient se

refléter dans les rayonnements de sa sombre prunelle.

--Ali!

--Présent, mon _koptane_.

--Voici, faisait simplement le capitaine en lui désignant le prisonnier.

Il l'enveloppait des pieds à la tête d'un regard à la fois paterne et

fauve.

--Tourne-toi, disait-il d'un ton plein de bienveillance.

L'autre se tournait.

--Ouvre les mains et lève-les.

L'autre élevait ses mains au-dessus de sa tête.

--Pas d'armes sous le burnous?

--Non, _Sidi_.

--Jette ton argent par terre.

--Pas d'argent, Sidi.

--Fais bien attention; si tu as de l'argent, tu ne viendras pas te

plaindre après qu'on te l'a volé.

--Je n'ai pas un _sordi_.

Satisfait de l'inspection, il ordonnait au prisonnier de se placer à

quelques pas, puis, silencieux, immobile, la bride dans la main gauche,

la droite posée sur la cuisse, la tête haute, aisée et dégagée des

épaules, suivant les règles de l'ordonnance, il attendait la consigne de

son chef.

--Conduis-le à Tebessa, au bureau arabe, disait le capitaine de façon à

être entendu du prisonnier. Ali inclinait la tête, puis se penchant et

bas:

--Marche forcée, mon _koptane_?

--Marche forcée. Route en trois quarts d'heure.

Trois quarts d'heure! J'ai dit que Tebessa était éloigné du bordj de

douze lieues.

Le «grand champêtre» souriait d'un air fin. Il savait ce que parler veut

dire et comprenait la plaisanterie. C'était toujours la même que

lui faisait son chef, mais il la goûtait chaque fois avec un nouveau

plaisir.

--Trois quarts d'heure! Ah! ha! ha! Bien, mon _koptane_. Allons, homme,

marche devant.

Il se dressait alors sur sa selle, fier, digne, grave, se sentant

chargé d'une mission de confiance, plein de respect pour lui-même. On

débouchait par la grande porte du bordj, sur le plateau d'où l'on domine

la plaine tunisienne, et le prisonnier pouvait voir une fois encore

la fumée de son douar se perdre dans les molles vapeurs des lointains

bleus.

Parfois, si le douar était proche, il distinguait les blanches

silhouettes des femmes anxieuses, guettant son retour.

Le factionnaire, assis par terre, le dos au mur, le sabre entre les

jambes, le fusil chargé à portée de la main, les saluait amicalement au

passage:

--_Essalam ou Alikoum!_ Que le salut soit sur vous!

--_Alek Salam!_ Sur toi soit le salut! répondaient-ils à l'unisson.

On dévalait. On tournait le bordj à droite; on descendait dans l'embryon

de village composé de Français, Maltais, Italiens, juifs, tous voleurs

dont les tentes et les huttes s'échelonnaient au flanc de la colline.

Des spahis, accroupis le long des murs de branches et de terre des

_caouadjis_, buvaient leur café lentement, à petites gorgées; d'autres

plongeaient de temps en temps leur bras au fond du capuchon de leur

burnous et en retiraient un morceau de galette, une poignée de

dattes, leur repas du matin, une pincée de tabac pour la cigarette;

quelques-uns, allongés sur la natte d'alfa, la tête dans la main,

l'oeil somnolent perdu dans le rêve, fredonnaient sur un rythme lent une

chanson de guerre et d'amour:

Kradidja, tes sourcils, tes paupières,

Tes longs cheveux,

Comme le fil des cimeterres

Blessent les yeux.

Ils s'interrompaient pour regarder passer le Kroumir, disant comme le

factionnaire:

--Le salut soit sur vous!

Deux ou trois, sans bouger de place, tendaient la main pour offrir leur

tasse à moitié pleine:

--Bois, homme, la journée sera chaude.

Et Ali-bel-Kassem, paterne, complaisant et souriant, arrêtait son

cheval.

--Elle sera chaude, homme, bois.

Et quand le prisonnier rendait la tasse vide, en remerciant, on lui

souhaitait bon voyage:

--Que ton jour soit heureux!

--Que ton ventre n'ait jamais faim!

Sous le burnous · 第 11 / 59 题