MOYENS.

Le sieur de Villers s'est engagé à faire le portrait en miniature du

sieur C...., d'après un portrait à l'huile de ce même sieur C...., la

preuve en résulte de ce que le sieur C.... lui a envoyé ce portrait à

l'huile, qui est encore entre les mains du sieur de Villers; le prix fut

fixé à 96 livres. Le sieur C... en convient; l'Apothicaire à l'huile est

en robe de chambre, le sieur de Villers mit en robe de chambre sa

miniature; le sieur C.... voulut une perruque nouée & un habit noir, le

sieur de Villers s'y prêta & ne demande rien de plus: tous ces faits sont

constans: il faut donc que le sieur C.... lui paye 96 liv.

Celui-ci, qui voudroit avoir ses portraits & ne pas payer, s'alembique

l'esprit pour trouver un remede à son embarras; il voudroit s'en tirer

avec de la manne en sorte, de la casse cuite & du petit lait; assurément

de la bonne casse est bonne, mais il ne suffit pas de purger son

créancier pour se libérer avec lui, il lui restera toujours de l'humeur

tant qu'il ne sera pas payé, & des parties d'Apothicaire enflées de

moitié, n'opéreront jamais un paiement légitime.

Le sieur C.... a promis de payer 96 livres, il ne le nie pas, il a fourni

au sieur de Villers pour 40 liv. de drogues; suivant son mémoire réglé,

il doit donc encore 56 livres. Le sieur C... n'a jamais rien fait de plus

clair que ce calcul, & le sieur de Villers nie formellement qu'il lui ait

jamais été rien fourni de plus par le sieur C...., qui d'ailleurs, aux

termes de la Coutume de Paris, n'a plus d'action.

Aussi se méfiant de cette ressource, il avance que le portrait ne lui

ressemble pas. Mais c'est de sa part une équivoque qu'il faut éclaircir.

Il est possible que la miniature ne lui ressemble pas au dernier point de

perfection; & voici pourquoi. Dans tout ceci, c'est le sieur C.... qui

est _original_, les deux portraits sont _copies_, le sieur de Villers

s'étoit engagé pour 96 liv. de faire ressembler le portrait en miniature

au portrait que lui avoit envoyé le sieur C.....: or le sieur de Villers

met en fait que l'Apothicaire en miniature ressemble, non pas peut-être à

l'Apothicaire original, il ne s'y étoit pas engagé, mais

très-parfaitement à l'Apothicaire à l'huile.

Une seconde raison est, qu'on ne se reconnoît pas si bien soi-même, &

dès-là il est moins étonnant que le sieur C... s'y trompe.

D'ailleurs lorsqu'on le peignit à l'huile il avoit cinq ou six ans de

moins, & possédoit alors la plus jolie figure d'Apothicaire, sans

comparaison, qu'il y ait à Paris; mais le tems peut lui avoir enlevé

quelqu'une de ses graces.

Enfin, dans le portrait à l'huile, il est peint en robe de chambre, à son

fourneau, près d'une cornuë, d'un récipient & de plusieurs phioles; au

lieu que dans la miniature, à cause du petit espace, tout ce qu'il y

avoit de cornuë, de récipient, &c. a été supprimé, & il a voulu une

perruque & un habit noir. Peut-être toutes ces différences lui ont-elles

fait illusion; le sieur de Villers aime à se le persuader, & voudroit

sauver le sieur C.... du soupçon de mauvaise foi, en le supposant dans

l'erreur.

Mais il en faut revenir au vrai, le portrait en miniature ressemble au

portrait à l'huile, le sieur de Villers le soutient, la vue seule en

décide. Resteroit-il du doute? le sieur de Villers veut bien consentir,

quoique ce ne soit pas le cas, que des Experts donnent leur avis, si les

Juges le croient nécessaire. Ces Experts peuvent se passer du sieur C...,

ils ne doivent même pas voir l'_original_, ils n'ont à juger que la

ressemblance d'une _copie_ à l'autre. D'après leur avis, il ne restera

plus qu'à condamner le sieur C..... au paiement de 96 livres, prix

convenu & avoué, à la déduction de 40 livres & quelques sous pour les

drogues que le sieur de Villiers consent avoir reçues, & en tous les

dépens.

_Ce Mémoire est de Me. Coqueley de Chausse-Pierre, Avocat._

[Illustration: ornement]

Causes amusantes et connues · 第 46 / 54 题