_SUR DÉLIBÉRÉ_
POUR Me. L....., Procureur au Parlement, Défendeur & Demandeur;
_CONTRE Me. GILLES ....., Procureur au Châtelet, Demandeur &
Défendeur._
Je me trouve obligé de me défendre contre les plus ridicules accusations,
& les moins décentes même pour l'Accusateur. Je n'emploierai point
cependant de secours étrangers. Mon adversaire n'est point redoutable;
mes propres forces me suffiront. C'est Me. Gilles..... Procureur au
Châtelet, qui m'accuse. Nous sommes voisins, & pour ainsi dire,
confreres. Il prétend que j'ai attaqué son honneur domestique. Il m'en
demande des réparations. Le simple récit des faits va apprendre lequel
de nous deux a à se plaindre de l'autre.
Son crédit a empêché que ma cause ne fût plaidée en la Chambre
Criminelle, où elle est. Me. Gilles ..... a redouté le Public, & avec
raison. Il est toujours le juste estimateur du vrai. Pour sauver à Me.
Gilles ..... la honte de la plaidoirie, on a prononcé un délibéré le 31
Janvier dernier. Je n'en dois pas moins être défendu; & je me crois
également redevable du compte de ma conduite au Public, ainsi qu'à mes
Juges.
J'occupe, il y a près de trois ans, un appartement, rue Beaubourg, dans
une maison, qui étoit alors saisie réellement. Vers le mois de Juillet de
l'année 1747, on procéda à un nouveau bail judiciaire. Je craignis d'être
obligé de me déplacer. Je pris le bail sur le pied de 2500 livres de
loyers. Je sçavois parfaitement qu'un Officier ne doit pas faire métier
de prendre des baux judiciaires; & j'en sentois les conséquences; mais il
ne me paroissoit pas que je me misse dans ce cas. Je cherchois uniquement
à n'être pas délogé; & je croyois que cela étoit permis. Des gens dont
l'état & le caractere demandent encore plus d'attention, prennent
souvent, à pareil titre, une maison de campagne, pour la procurer à leurs
plaisirs. Cela n'a jamais choqué dans la société.
J'avois ce bail sous le nom du sieur P..... qui étoit mon Clerc. Je ne
lui en demandai même aucune déclaration, tant j'étois dans la bonne foi.
Je donnai un de mes parens pour caution, & je servis de certificateur;
c'étoit donc moi qui devois être engagé.
Au moyen de ces arrangemens, je me trouvai en possession de la totalité
de la maison au premier Janvier 1748; c'étoit l'époque du commencement de
ce bail judiciaire. Me. Gilles .... m'y demanda un appartement pour
Pâques. Il se présenta avec toutes les graces & l'affabilité que la
nature lui a données. Je me crus trop heureux d'acquérir un pareil
voisin, & la dame ... paroissoit encore devoir rendre ce voisinage plus
précieux. On ne sçait qui doit prévaloir en elle, ou du caractere, ou de
la figure. Tout y est aimable; on se promit de grandes liaisons de part &
d'autre. Je louai à Me. Gilles ... un appartement extrêmement commode au
premier, pour deux années neuf mois, si le bail judiciaire duroit autant.
La location commençoit au premier Avril 1748; le prix fut de 350 liv. par
an: c'étoit bon marché, mais je crus devoir donner quelque chose à
l'agrément du commerce. J'en profitai en effet. Nous fûmes très-liés
jusqu'à la Pentecôte, c'est-à-dire, pendant deux mois. Elle arriva le 2
Juin: je fus passer ces fêtes à la campagne.
Pendant ce tems, une ancienne domestique, qui n'étoit plus chez moi,
nommée _Nanon_, & âgée de près de quatre-vingts ans, vint pour aider à
garder ma maison. Son grand âge ne lui a pas encore ôté la gaieté. Seule,
pour se désennuyer, elle chantoit au rez-de-chaussée; c'est l'appartement
que j'occupe. Me. ..... est au-dessus. Cette vieille femme avoit tort
sans doute; & c'étoit inconsidérément troubler les travaux de Me. Gilles
.... qui emploie son tems si utilement pour le service du Public; mais il
n'est pas étonnant que cette vieille Nanon ne sçût pas porter le respect
dû à Me. Gilles .... & à ses occupations. Elle ignoroit même qu'il fût en
même-tems Avocat & Procureur, & qu'avec ces qualités il méritât de
doubles égards. Il le lui dit cependant; car il ne perd jamais de vûe ses
prérogatives. Il la harangua en cette qualité, & le discours fut long; la
facilité qu'il a acquise pour la parole, le trompe quelquefois sur
l'usage qu'il en doit faire.
La vieille Nanon goûta peu l'éloquence de Me. Gilles .... Avocat ou
Procureur, le titre lui parut fort indifférent. Son discours avoit été
dur. La voix de Nanon continua sans doute à la servir. Elle chanta
toujours. C'est une domestique, & une vieille domestique; dès-là par une
conséquence nécessaire, peu docile.
La seconde leçon de Me. Gilles .... fut plus désagréable. Il vuida,
presque sur le corps de Nanon, un vaisseau extrêmement deshonnête. Le
fait est prouvé. Un de mes Cliens qui venoit me chercher, en dépose
précisément. Il vit le pot jetté ou du moins ce qu'il contenoit & qui
étoit très-mal propre, & un homme en veste noire & en bonnet de nuit, qui
se retiroit de la fenêtre de Me. Gilles ...... l'opération finissant:
c'étoit lui-même. Cela parut augmenter la voix de la vieille Nanon: elle
en reprit de nouvelles forces, & chanta plus haut, & cela devoit être
ainsi. Me. Gilles ..... avec l'usage qu'il a du monde, & l'esprit dont il
est si heureusement pourvu, pouvoit-il attendre autre chose d'une
pareille femme? Il a vu bien des pays. A-t-il trouvé quelque part des
femmes de cet âge, de cet état, de cette éducation, que l'on se soit
aisément asservies en les maltraitant.
Il l'accabla cependant d'injures. Il la menaça de coups de bâton, & de
coups de pied dans le ventre. Etoit-ce donc là un discours convenable à
un Ex-Avocat, même à un Procureur? car enfin, je ne pense pas que ces
deux états admettent aucune différence, quant aux sentimens & à la
conduite. Qu'il eût été beau de voir Me. Gilles ..... aux mains avec la
vieille Nanon! Les armes sont journalieres. Dans le cas où la victoire se
fût décidée pour la vieille Nanon; quel rôle eût joué Me. Gilles.., & qui
eût-il appellé à son secours, ou des Avocats, ou des Procureurs?
J'appréhende fort que tout le monde ne l'eût abandonné. On ne doit pas
compromettre ainsi son état.
Cette correction peut n'avoir pas eu le succès qu'en attendoit Me.
...... Aussi n'étoit-elle pas faite pour réussir. La vieille Nanon
chanta, & ne cessa de chanter dans la cour une chanson qui commence,
dit-il, par ces mots _cornua cum cornibus_, & qu'il prétend extrêmement
insultante. Je lui ai demandé copie de cette chanson. Je ne la connois
pas; & je ne puis juger de l'insulte qu'en voyant la chanson. J'ignore
totalement quelle application raisonnable elle peut avoir à Me. Gilles
..... Je ne prévois pas même qu'il puisse s'en trouver aucune. Je le lui
avoue de bonne foi. Je suis malheureusement garçon; & je ne sens pas
encore toutes ces délicatesses de ménage.
Je revins de la campagne. Je trouvai le trouble dans ma maison. Comme je
vis cependant qu'il ne s'agissoit que de chansons, cela me parut d'abord
ne devoir pas avoir des suites considérables. Je me trompai. Il ne me fut
pas possible de remettre la tranquillité chez moi. Je m'apperçus même que
Me. Gilles .... s'étoit servi de cet empire, que sa physionomie, son
esprit, ses talens lui donnent singuliérement sur le beau sexe, qu'il
s'en étoit servi pour mettre dans son parti quelques-unes de mes
Locataires. Je voulois, à quelque prix que ce fût, me procurer le repos.
Le 8 Juillet 1748, je donnai congé à la dame de M...., Sous-locataire
d'un appartement au premier étage, & qui n'avoit point de bail, Dame
extrêmement sage, dont j'aurois ambitionné le voisinage en toute autre
occasion, mais que Me. Gilles ...... avoit trop séduite: & qui pourroit
en effet lui résister quand il le veut?
Je croyois cette Dame veuve. Le 12 Juillet 1748, en son nom, & au nom de
Messire Pierre-Louis de M....., Ecuyer, Capitaine de Cavalerie au
Régiment de Grassin, son mari, on me signifia: _Que l'on ne sçavoit pas
pourquoi, moi Sous-locataire de la même maison, & qui avois une vieille
Domestique, par qui_ _je faisois insulter journellement les autres
Locataires, chantant des chansons indécentes_, je signifiois un congé:
_Que c'étoit une continuation d'insultes, dont on se réservoit à demander
raison, mais que comme l'Exploit étoit nul, on ne pouvoit défendre au
fond. Crainte de surprise, & pour en demander la nullité, on
substituoit_..... On ne dit pas qui. La vieille Domestique avoit tourné
la tête à l'Avocat-Procureur. Il oublie même que c'est lui qu'il veut
constituer. Dans cet état informe, il fait signifier cet acte _pour
plaider_, dit-il, _au lendemain_.
Mais Me. Gilles ..... s'étoit occupé, dans les ténebres, d'objets plus
importans; & c'est ici que s'ouvre la scene tragique. Contre l'ordre de
tous les théâtres, la petite piece a précédé. Dans des tems de paix,
j'avois fait confidence à ce bon voisin du nom de mon Fermier-Judiciaire;
& il sçavoit que j'avois négligé de prendre une déclaration de lui. Le
sieur P...., ce Fermier-Judiciaire, étoit alors Clerc chez Me. C.... de
la T....., Procureur au Parlement. Me. Gilles ..... le fut trouver. Il
lui demanda une déclaration de ce bail judiciaire en sa faveur. Menaces,
remontrances, frayeurs, offres d'argent, tout fut employé pour le gagner;
il lui offrit jusqu'à dix pistoles. Je devois recevoir tous les loyers,
disoit-il, & ne rien payer; & le coup tomberoit sur P...... Il étoit
cependant mineur. La caution étoit bonne. J'en étois le Certificateur.
N'étoit-ce pas à nous que l'on se seroit adressé?
Me. Gilles ..... réussit néanmoins en partie: & a-t-il jamais manqué
quelque chose de ce qu'il a voulu entreprendre? P.... lui donna toute sa
confiance. En conséquence Me. ....., le 10 Juillet 1748, fit saisir entre
les mains de mes Locataires. Le 11 Juillet il me fit donner congé de
l'appartement que j'occupois dans cette maison, & dont je puis dire, avec
quelque fondement, que j'avois seul le bail. Me. ..... se constitua
Procureur contre moi. Il n'oublia pas pour lors son nom dans cet Exploit.
Le 12 Juillet, car il n'y eut aucun jour de perdu, je fus assigné à la
requête de P...., pour me voir condamner, & par corps, à lui payer le
prix du bail judiciaire, avec une nouvelle constitution de Me. ..... Le
13 il envoya une cohorte d'Huissiers, pour saisir, & exécuter mes
meubles, faute de lui avoir payé, disoit-il, mes loyers. Heureusement
j'avois évoqué le tout aux Requêtes du Palais, & en vertu de mon
_Committimus_, & parce qu'il s'agissoit de l'exécution d'un bail
judiciaire émané de ce Tribunal. Cela me débarrassa de ces Huissiers. En
quatre jours on saisit entre les mains de mes Locataires: on me donne
congé: on me fait commandement de payer, & par corps: on vient pour
exécuter mes meubles. Tous les instans sont utilement employés.
N'avois-je pas eu raison d'acheter un si excellent voisin? Jeune
Officier, les modeles m'étoient nécessaires. Et où en aurois-je pu
trouver de pareils, pour l'ardeur, la vigilance, la candeur & la bonne
foi? Mais il échappe toujours quelque chose aux grands hommes; & Me.
Gilles ....., à qui ses occupations trop facilement multipliées ne
laissent pas tout appercevoir, quelle que soit sa sagacité, n'avoit pas
fait d'attention que son nouveau Client, P..., étoit mineur, & que toute
cette procédure, faite sous son nom, étoit nulle.
Les expédiens ne lui manquerent pas pour la réparer. Tel est l'avantage
des excellens génies. Les ressources se trouvent toujours à leur
commandement. P.... mineur avoit son pere & sa mere, ses Tuteurs
naturels. Il n'eût pas été aisé de les faire entrer dans ces opérations.
Me. Gilles ..... crut les pouvoir remplacer. Il dressa un avis de parens
pour P... qui n'en avoit aucuns en cette ville. Me. Gilles .... fut
lui-même très-décemment le faire signer de maison en maison par ses
propres amis, ce qui procura à P... l'avantage d'avoir Me. Gilles .....
pour Tuteur, à l'effet de former contre moi toutes les demandes qu'il
aviseroit: & de quelles demandes ne devoit-il pas s'aviser?
Il pensa, en homme instruit, que mon évocation aux Requêtes du Palais
tomboit au moyen de la nullité de la procédure que j'avois évoquée; & sur
ce fondement, il en recommença une nouvelle au Châtelet, quoique le bail
judiciaire qui faisoit son prétendu titre, fût émané, comme on l'a déja
observé, des Requêtes du Palais.
Cet avis des amis de Me. Gilles ...., homologué pour le sieur P..., fut
signifié le 23 Juillet 1748 à mes Locataires, avec commandement de payer
mes loyers à Me. ...., au nom, & comme Tuteur de P...; & Me. ...., pour
ce dispensé, déclare qu'il occupera en son nom. Le voilà donc Tuteur &
Procureur de P... Quelle moisson de significations! Le véritable
Fermier-Judiciaire, c'est-à-dire moi, qui devois payer, je me croyois
trop heureux si j'en étois quitte pour les loyers de Me. Gilles ....
Cet homme, Avocat-Procureur, fait saisir de nouveau ces loyers par les
Commissaires aux saisies-réelles. Il les avoit été effrayer sur mon
compte; la preuve s'en trouve dans mon enquête. Pour être plus sûr de ses
opérations, il avoit fait sortir son pupille P.... de chez Me. C..., mon
Confrere, & il en avoit accru le nombre de ses Clercs. Il l'avoit mené
aux saisies-réelles, pour solliciter des contraintes contre moi. Quelle
passion! pour ne pas dire, quelle fureur! Il m'eût été difficile
d'arrêter la vivacité de Me. Gilles ..., si je n'avois pas évoqué de
nouveau aux Requêtes du Palais. Cela suspendit enfin sa procédure: & dans
aucun Tribunal, je ne craignois pas de trouver un second Officier qui lui
ressemblât.
Mais échappé, quant au civil, aux mains trop avides de ce cher voisin, il
me poursuivit au criminel. Lui qui le 17 Août 1748 avoit cruellement
porté la vexation à mon égard au point où l'on vient de le voir, ose
rendre plainte à M. le Lieutenant-Criminel contre moi. Il prétend que le
16 du même mois, depuis huit heures & demie du soir jusqu'à dix, étant
dans ma salle à manger, je n'ai cessé de proférer à haute voix contre son
honneur & contre celui de sa femme, des injures que la bienséance & la
pudeur ne permettent pas de répéter; & il demande à en faire preuve.
Dans une nouvelle requête du 30 Août, il expose: _que depuis le 18 Juin
1748, matin, qui lui Me. .... en levant ses significations dans sa boîte,
y a trouvé un morceau de fer en forme de_ cornes; _il m'a fait porter ses
plaintes, que la vieille servante Nanon_, avec laquelle il n'avoit pas
sans doute eu l'adresse de se réconcilier, _montroit les_ cornes
_derriere le dos dudit Me. Gilles ..... quand il passoit seul, ou avec
son épouse, dans la cour, &_ _chantoit une chanson en ces termes_,
cornua cum cornibus, dont il demande à faire preuve.
Voilà donc un nouvel événement dans la cause. Un morceau de fer en forme
de _cornes_, trouvé dans la boîte aux significations de Me. Gilles ....
Mais qui est-ce qui l'a trouvé? A-t-on vu quelqu'un l'y jetter? L'enquête
a été faite. Aucun témoin n'en dépose. Où le corps du délit est-il?
Qu'a-t-on fait de ce morceau de fer? Il le falloit déposer au Greffe. Ce
fer représente-t-il effectivement des _cornes_? Qui l'a vu? Me. Gilles
.... en sera-t-il cru sur sa parole? Ne se trompe-t-on pas quelquefois en
fait de forme extérieure? & sur-tout ici, où il semble que tout paroisse
_cornes_ à Me. Gilles ....? Ne les devoit-il pas faire voir? Prétend-il
s'y connoître assez bien pour en pouvoir juger lui seul? A quel titre
veut-il que l'on s'en rapporte à lui? Sera-t-il Juge & Partie dans sa
propre cause? Il falloit envoyer chercher un Commissaire, faire dresser
un procès-verbal de la levée de ces _cornes_, les faire déposer au
Greffe. Voilà ce qu'on appelle une marche juridique & réguliere; &
comment a-t-elle échappée à un ancien Avocat, actuellement Procureur? Ces
matieres ne lui doivent-elles pas être extrêmement familières? Au défaut
de ces mêmes pieces, que peut-il espérer de sa plainte?
Sur tous ces faits, une Sentence du 3 Septembre 1748 permet à Me. Gilles
.... d'en faire preuve; & après que j'ai mis en fait que c'étoit Me.
Gilles ..... qui avoit été chercher chez Me. C...., Procureur, le nommé
P... pour lui prêter son nom, pour me faire un procès au sujet du bail
judiciaire de la maison où nous demeurons, & qu'il avoit cinq ou six fois
sollicité contre moi des contraintes aux saisies-réelles, on m'a
pareillement admis à la preuve.
Les enquêtes ont été faites. Celle de Me. ..... est composée de ses
Clercs, témoins certainement reprochables, de cette dame M...., qu'il a
sçu se rendre ma partie & à qui j'avois donné congé, de la demoiselle sa
fille, & de sa domestique. Ces Témoins se contredisent les uns les
autres. Aucun ne dépose des faits qui regardent la dame .... Un seul
prétend m'avoir entendu dire, _qu'elle étoit bien malheureuse d'avoir un
pareil mari_; mais c'étoit la plaindre, & non pas l'insulter.
C'est elle cependant, si l'on en croit Me. Gilles ...., qui fait le grand
objet de cette affaire. Que je voie Madame, dit-il à qui veut l'entendre,
que je la contente, qu'elle soit satisfaite; & elle sera maîtresse dans
l'instant de lui imposer silence; tout sera terminé. L'unique bonne
volonté de Me. .... dépend de la satisfaction que j'aurai donné à Madame.
Il ne s'agit que de cela dans cette cause. Que je contente Madame. Et
seroit-il rien de plus heureux pour moi? Me. Gilles ..... ne demande que
cela. La transaction me seroit trop avantageuse: mais je ne l'ai pas
offensée. Quelle réparation lui pourrois-je offrir qui fût du goût de Me.
Gilles ...., & qu'elle avouât elle-même?
On m'a entendu le 16 Août au soir, dit la plainte de Me. Gilles ....,
c'est-à-dire pour parler exactement, qu'il se plaint le 17 de ce que l'on
m'a entendu la veille, c'est précisément le 16, conter avec vivacité mes
aventures de voisinage; & ses Témoins déposent que c'est le 15. Est-il
donc permis de varier sur de pareilles époques?
J'ai parlé vivement de mes aventures avec lui; & quel héros de patience
l'auroit pu faire avec tranquillité? Mais c'étoit chez moi que je
parlois, dans l'intérieur & dans le secret de ma maison, avec mon seul
ami; & que lui disois-je? Des faits vrais. Je lui détaillois une
procédure honteuse, que m'avoit fait Me. Gilles .... mon Locataire, qui
trouve le secret de ne me pas payer; qui me doit encore trois termes;
pour qui je les ai payés; j'en ai la quittance finale; & qui dans cette
position ose me donner congé à moi-même, me fait commandement de lui
payer, à lui à qui il n'est rien dû, à lui qui me doit, & faute d'obéir à
ce commandement, m'envoie exécuter mes meubles; en un mot qui entre chez
moi le 1er. Avril, & me persécute avec fureur depuis le mois de Juillet
par une procédure unique, & dont il faut faire tout l'honneur à Me.
Gilles ... Il n'en avoit certainement pas vu de modele. C'est une
procédure faite sous le nom d'un mineur qui a ses pere & mere, & dont il
s'est rendu sans mission, sans cause, sans aveu, & avec indécence le
Tuteur postiche; d'un mineur qui m'avoit prêté son nom lui-même, qui l'a
déclaré dans un acte autentique pardevant Notaires le ... Septembre 1748;
d'un mineur dont j'étois la caution, pour qui je devois par-conséquent,
& pour qui j'ai payé; d'un mineur à qui il a offert de l'argent pour
avoir le droit de me persécuter, qu'il a enlevé de chez son Procureur à
cet effet, qu'il a retiré chez lui pour rendre la persécution plus
certaine, qu'il a conduit aux saisies-réelles, qu'il a fait marcher à son
gré pour en faire le ministre de sa mauvaise foi & de sa vengeance. Tous
ces faits sont prouvés & par la procédure que je rapporte, & par les
Témoins que j'ai fait entendre. M. G..., Régisseur des saisies-réelles,
MM. S..., C... de la T..., & H..., Procureurs au Parlement, en déposent
précisément. La preuve est complette.
Ce n'est pas dans son cabinet que Me. .... a voulu me deshonorer, c'est
en public, c'est dans le Bureau des saisies-réelles, c'est dans les
maisons de différens particuliers; ce n'est pas un seul jour, c'est
pendant plusieurs mois. Il m'a présenté à tout le monde comme un
malhonnête homme. Il a annoncé qu'il alloit me faire interdire; &
j'aurois eu tort de me plaindre de lui à un ami? Je l'ai fait trop
vivement: a-t-il agi avec modération? Des actions de la nature de celles
dont je viens de rendre compte, peuvent-elles jamais être compensées par
des discours tels qu'ils soient? Ce ne sont pas des chansons que je lui
oppose; ce sont des discours graves. Ce ne sont pas des gestes
inconsidérés qu'on a à lui reprocher; ce sont des faits importans. Ce
n'est pas d'une vieille Domestique, âgée & sans conséquence, que je me
plains; c'est d'un Procureur, d'un âge mûr, qui doit rien faire au
hasard, d'un Procureur sur-tout qui a l'honneur d'être Avocat. Nos
positions se trouvent-elles égales?
Et qui est-ce qui a déposé de ces vivacités dans mes discours? P., ce
Clerc pupile de Me. ..? Il étoit dans son appartement. Il a tout
entendu; mais il y avoit dans ce même appartement deux autres Clercs de
Me. ... avec P.., & leurs dépositions se trouvent totalement différentes.
Comment ces injures grossieres, dont P.... orne sa déposition, leur
auroient-elles échappées? P... est-il croyable en cela? Peut-on seulement
l'écouter? N'a-t-il pas joué un rôle trop considérable dans la procédure
civile, pour en pouvoir soutenir un second dans la procédure criminelle?
C'est la dame de M...; elle ne m'a pas encore pardonné le congé que je
lui ai fait donner. Sa Domestique qu'elle a envoyé sur l'escalier pour
écouter, n'a pu rien distinguer; & elle seule auroit entendu. Cela n'est
pas vraisemblable. Cette affaire se résume donc en deux mots.
Je ne suis pas garant de la vieille Nanon. Elle n'est plus ma Domestique.
Je ne réponds, ni ne dois répondre d'elle en aucune façon. Me. Gilles ...
l'a inconsidérement maltraitée. Il auroit dû éviter avec soin que le
Public fût instruit de ces trop ridicules discussions; mais ces faits me
sont absolument étrangers.
Quant à Madame, je l'honore & la respecte comme je le dois. Aucune
déposition ne me chargera contre elle. Je ne crains rien à cet égard. Je
l'ai plaint quelquefois. Je lui rendrai toujours ce qu'elle mérite.
Il ne me reste donc que Me. Gilles .... Qu'il se fasse justice à
lui-même. Qu'il se rappelle qui de nous deux a été l'agresseur, & qui de
nous deux est demeuré le persécuté. Je ne me suis servi de mon bail que
pour le loger à bon compte; & il n'a redoublé ses efforts pour l'avoir,
qu'afin de m'ôter mon logement. J'ai payé pour lui sans lui faire aucun
commandement, & il m'a accablé de procédures quoique je ne lui aie jamais
rien dû. Il prétend qu'une vieille Domestique, qui ne me sert plus, lui a
dit des injures dans la cour; & il n'a cessé de chercher à me deshonorer
dans le Public. Qui des deux a droit d'attendre des réparations? A qui
est-il dû des dommages & intérêts? Que Me. .... prononce, s'il l'ose, à
la face du Public qui nous entend, & vis-à-vis le Magistrat respectable
qui doit décider.
Me. MANNORY, ancien Avocat.
[Illustration: ornement]
[Illustration: ornement]