Ma femme termine sa plainte en disant qu'au mois de Septembre dernier
j'ai voulu la chasser de sa maison où elle demeuroit depuis 25 ans, &
cela au moment où elle n'avoit aucune retraite; que quand elle me demanda
un quartier de pension pour vivre, je répondis qu'il falloit lui donner
un _quartier de bûche_. Qu'enfin il me sied mal aujourd'hui de demander
qu'elle revienne avec moi, tandis que je l'ai moi-même abandonnée.
_RÉPONSE._
Qu'on se rappelle ce qui arriva entre ma femme & ses enfans le lendemain
du mariage, & l'on verra de quel côté sont les mauvais procédés.
1º. Il avoit été convenu en mariant ma fille que nous lui céderions la
boutique & l'appartement qui y touche: les futurs, par le contrat,
s'étoient chargés d'en payer les loyers, à compter du jour du mariage, il
falloit donc leur laisser cet appartement, où il n'étoit pas possible,
tant il est petit, que nous pussions habiter avec eux. Si mon gendre &
moi nous avons fait quelques représentations à ce sujet, elles étoient
fondées sur la justice, & accompagnées de toute la douceur qui pouvoit
les faire écouter.
2º. Loin qu'on ait chassé ma femme de la maison, c'est elle-même qui en a
chassé son gendre & sa fille, en les obligeant d'aller coucher dehors
trois jours de suite. C'est elle qui pendant ce tems a dégarni la maison
de meubles & de marchandises.
3º. Croira-t-on après cela que je l'aie menacé de coups de bûche?
Etoit-elle femme à endurer un tel propos? Etois-je un homme à le tenir?
Un mari assez doux, assez patient pour coucher pendant plus de huit ans
sur le comptoir d'une boutique, pour avoir la paix dans son ménage, n'a
pas coutume d'employer les expressions dont on veut me faire un crime.
4º. Dire, comme fait ma femme, qu'elle n'avoit point de retraite après
le mariage de sa fille, c'est contredire un fait prouvé par les pieces de
la Cause & par la notoriété publique. On voit par la saisie &
revendication, que ma femme avoit deux appartemens, l'un rue Beauregard,
l'autre rue Sainte-Barbe, qui tous deux étoient meublés, & où
par-conséquent elle pouvoit trouver une retraite. Et quand elle n'en
auroit point eu, lui falloit-il d'autre demeure que celle de son mari?
J'habitois un appartement dans l'enclos des _Quinze-Vingts_, que n'y
venoit-elle avec moi, comme nous en étions convenus en mariant ma fille?
5º. Il y avoit une autre circonstance, qui mettoit ma femme dans la
nécessité de n'avoir point d'autre appartement que le mien: c'est
qu'ayant été aggrégée aux _Quinze-Vingts_ il y a quelques années en
qualité de _Sœur_, elle ne pouvoit demeurer hors de la Maison sans la
permission des Supérieurs, qui ne souffrent jamais qu'une femme quitte
son mari; autrement elle perd la rente viagere & les autres avantages
attachés à la résidence dans la Maison.
6º. Enfin si j'ai abandonné ma femme pour me retirer aux _Quinze-Vingts_,
elle sçait que ce n'est ni par mépris ni par un esprit d'inconstance.
Elle vouloit marier sa fille à un homme qui, par toutes sortes de
raisons, ne devoit pas y prétendre; mon refus d'y consentir la mettoit en
fureur, il falloit ou répondre sur le même ton, ou me retirer. En pareil
cas quitter sa femme, c'est fuir l'occasion de se brouiller. Comme le
motif de ma retraite a cessé au mariage de ma fille, je n'ai plus aucune
raison pour ne pas vivre avec ma femme, & elle en a cent pour venir
demeurer avec moi.
Les réflexions que je fais ici sont celles qui viendront à l'esprit de
tous ceux qui liront les plaintes de ma femme. Elle auroit bien dû,
puisqu'elle travailloit d'imagination, arranger ses faits de maniere
qu'ils fussent au moins vraisemblables.
Mais supposons pour un instant qu'ils fussent vrais, il y auroit une fin
de non-recevoir qui les détruiroit tous. C'est que les faits qu'elle
allegue s'étant passés il y a quinze ou vingt ans, ils ont été couverts &
effacés par la cohabitation & par le silence que ma femme a gardé depuis
ce tems.
On m'a dit qu'il y avoit un grand nombre d'Arrêts qui l'avoient ainsi
jugé, & entr'autres un du 14 Juillet 1735, contre la Comtesse de
_Seveyrac_. Elle demandoit sa séparation sous prétexte de mauvais
traitemens & d'injures; mais son mari rapportoit la preuve que depuis
l'époque qu'elle donnoit à ces prétendus excès, il avoit continué de
demeurer & de vivre en bonne intelligence avec elle. Elle fut déboutée de
sa demande en séparation.
Il en doit être de même à l'égard de ma femme: elle n'a jamais rendu
plainte des mauvais traitemens qu'elle prétend avoir eu à essuyer de ma
part, elle a toujours continué de vivre avec moi pendant près de 25 ans.
Ainsi elle n'est pas recevable à réveiller des faits assoupis & oubliés
depuis si long-tems.