Ma femme prétend que lorsqu'elle étoit enceinte de son premier enfant, je
lui proposai de nous séparer, pour entrer chacun dans un Couvent, sous
prétexte que je n'étois pas fait pour le mariage; que je l'en pressai de
nouveau au moment qu'elle venoit de faire une fausse couche, accident
occasionné par l'effroi qu'elle avoit eu d'une chûte que j'avois faite
étant ivre. Elle exagere beaucoup la complaisance d'épouser un aveugle
qui n'avoit gueres plus de fortune qu'elle.
_RÉPONSE._
Si j'avois eu autant de dégoût pour le mariage qu'on voudroit le faire
croire, il ne tenoit qu'à moi de ne pas prendre ce parti; mon état
m'auroit servi de prétexte, & d'ailleurs je n'avois là-dessus aucune
violence à craindre de mes parens. Si donc je me suis marié, c'est que je
l'ai bien voulu. Mais il est bien singulier qu'avec cette prétendue
aversion pour le mariage je n'aie pas laissé d'avoir quatre enfans. Les
maris qui ont le plus de vocation, n'ont pas de meilleurs procédés.
Il est vrai que je fis un jour une chûte très-violente qui effraya ma
femme & la fit accoucher avant terme: je fus fort fâché de ces deux
accidens, mais le vin n'y avoit aucune part, & un aveugle n'a pas besoin
d'être ivre pour tomber.
A l'égard de la grâce que ma femme dit m'avoir faite en m'épousant, je
l'en remercie, mais je crois l'avoir bien payée. Qu'on lise notre contrat
de mariage: elle a apporté 2500 liv. & c'étoit un présent de ma famille:
j'avois 6000 liv. en me mariant, & il m'en est échu 8 autres après la
mort de mes pere & mere; la proportion, comme on voit, n'étoit pas
égale.
D'ailleurs, quoiqu'aveugle, je n'étois pas un homme inutile dans la
maison. Comme la perte d'un sens tourne au profit des autres, la nature,
qui ne veut rien perdre, trouve toujours moyen de nous dédommager, & ma
femme le savait bien. Quels services ne lui ai-je pas rendus, soit pour
plier & déplier les marchandises, soit pour tailler l'ouvrage & le
coudre? Tout Paris venoit admirer mon adresse, & comme ordinairement
cette curiosité n'étoit pas stérile, cela n'a pas peu contribué à
augmenter notre commerce.
En un mot ma femme avoit de bons yeux, mais elle étoit sans biens;
j'étois aveugle, mais je lui donnois un établissement; ainsi, tout bien
examiné, Monsieur valoit bien Madame.
J'ajouterai qu'il y a une grande distinction à faire entre les différens
aveugles, connus à Paris sous le nom de _Quinze-Vingts_. Ceux du premier
ordre, du nombre desquels je suis, sont aggrégés à la Maison en payant
une dot, & ils sont reçus en qualité de _Freres_. Le second ordre qui,
chez nous comme ailleurs, a le plus de peine & le moins de profit, est
composé de pauvres aveugles qu'on loge & qu'on nourrit par charité. Ce
sont, pour ainsi dire, des aveugles à portion congrue, & nous sommes les
gros Décimateurs.
Nous pouvons demeurer hors de la Maison avec la permission des
Supérieurs, (qui ne la refusent jamais) nous ne portons ni la robe ni la
fleur de lys, & nous avons pour revenus la quête des Eglises de Paris, &
les loyers des appartemens de l'enclos des _Quinze-Vingts_.
Les pauvres aveugles, au contraire, portent la robe, disent des Oraisons
& quêtent pour nous dans les Eglises. Par exemple, celle du S. Esprit,
près la Grêve, m'est échue, & l'aveugle, qui la dessert pour moi, me
rend 200 liv. par an. Je conçois bien qu'on ne seroit pas curieux d'être
aveugle à si bon marché, mais c'est toujours une consolation quand on a
le malheur de l'être.