POUR JEAN-DENIS JAMBU, Bourgeois de Paris:
_CONTRE Demoiselle ANNE-CECILE VERSET, sa Femme._
J'ai rendu plainte contre ma femme de ce qu'elle a enlevé plusieurs
meubles & effets précieux de notre communauté. Le fait est reconnu &
prouvé, ainsi sa condamnation étoit inévitable. Pour s'y soustraire, elle
a imaginé de me faire un procès, & de former une demande en séparation de
corps & de biens, sous prétexte que je suis un débauché, un ivrogne, un
furieux. J'ai beau m'examiner, je ne me trouve coupable envers elle que
d'une seule chose, c'est d'avoir souffert, peut-être trop patiemment,
tous les torts qu'elle a avec moi depuis 27 ans.
Comme jusqu'ici les mauvais procédés n'avoient point éclaté, je les avois
enduré sans me plaindre. Mais puisqu'elle ose m'attaquer, puisqu'elle
distribue contre moi des Mémoires dans le Public, il faut bien que je me
défende; je n'aurai besoin pour cela que de faire l'histoire de ma vie.
_FAIT._
Je suis aveugle depuis l'âge de cinq ans. Mon pere & ma mere qui
faisoient à Paris un gros commerce de Lingerie, rue Poissonniere,
songerent de bonne heure à me mettre à couvert des surprises auxquelles
la perte de la vue pouvoit m'exposer. Dès l'âge de quatorze ans ils me
firent recevoir Frere Aveugle _aux Quinze-Vingts_, en donnant à la Maison
un contrat de rente sur la Ville, pour laquelle on me constitua une
pension viagere.
Ensuite on me fit apprendre à jouer de plusieurs instrumens, on cultiva
ma mémoire, & on me mit si bien au fait du commerce, que je distinguois
au toucher la différente qualité des toiles & des mousselines, j'en
connoissois le prix, je sçavois plier, auner, tailler les ouvrages & les
coudre: ensorte qu'il sembloit que j'eusse les yeux au bout des doigts.
Quand j'eus atteint l'âge de vingt-huit ans, on songea à me marier, & on
jetta les yeux sur la Demoiselle _Verset_ qui venoit travailler au logis.
C'étoit une fille sans parens, sans biens, sans espérances, mais elle
avoit du talent pour le commerce, & paroissoit aimer le travail: ces
qualités parurent suffisantes à ma famille. D'ailleurs on se persuada
qu'une fille qui me devroit sa fortune me seroit attachée par
reconnoissance autant que par devoir, & qu'elle auroit pour moi les
égards & les attentions dont j'avois plus besoin qu'un autre dans l'état
où j'étois.
Mes parens payerent l'apprentissage de la Demoiselle _Verset_, & quand
ils l'eurent fait recevoir maîtresse Lingere je l'épousai au mois de
Janvier 1729. On me donna par mon contrat de mariage 6000 liv.; & quoique
ma femme n'eût rien, je ne laissai pas de reconnoître qu'elle apportoit
en dot 2500 liv.
Tous ces bienfaits furent payés d'ingratitude. Dès les premiers jours de
notre mariage, ma femme fit éclater un caractere méprisant & absolu, qui
m'annonça tout ce que j'avois à craindre de ses emportemens. Pour les
prévenir je n'avois que deux moyens: le premier d'employer le ton & les
gestes qui sont d'usage en pareil cas pour mettre une femme à la raison;
le second de m'armer de patience. Je préférai ce dernier parti, & j'aimai
mieux souffrir que de rendre ma femme malheureuse.
J'espérois que si elle devenoit mere, son mépris & sa dureté pour moi
diminueroient, mais tout le contraire arriva; ses grossesses étoient
marquées par un redoublement de méchanceté, & de tous les enfans que nous
avons eus, il ne nous est resté qu'une fille qui a toujours été, comme
moi, l'objet de la mauvaise humeur de sa mere.
Après huit ans de mariage, ma femme me signifia qu'elle ne vouloit plus
que nous couchassions ensemble, & effectivement dès le même jour elle fit
changer son lit, & en prit un si étroit qu'il ne m'étoit pas possible de
le partager avec elle. Je fus donc obligé de me reléguer dans une petite
soupente, où mon lit n'étoit composé que d'un matelas. Mais j'y avois du
moins la tranquillité, j'y tenois renfermés mon clavecin & quelques
autres instrumens à qui ma femme en vouloit presqu'autant qu'à moi.
J'étois trop heureux dans mon réduit, il fallut encore le quitter: ma
femme y logea ses ouvrieres, & je me vis obligé de coucher dans la
boutique. Ce fait paroîtra incroyable, & cependant il est très-vrai que
je n'ai point eu d'autre lit pendant neuf ans que le comptoir de la
boutique, sans matelas ni couverture. Le bruit s'en répandit dans le
quartier, quoique je ne m'en plaignisse pas; & sur les reproches qu'on en
fit à ma femme, elle crut s'excuser en disant que je voulois coucher
ainsi par mortification. Me donner la réputation d'un saint, pour n'avoir
pas celle d'une méchante femme! le détour n'étoit pas mal-adroit. Je ne
sçais si le public en fut la dupe, mais pour moi je ne remercierai pas ma
femme du soin qu'elle a pris de me sanctifier malgré moi, en me faisant
coucher sur des planches. Elle me faisoit faire tant d'autres pénitences,
qu'elle auroit bien pu m'épargner celle-là.
Je passe sous silence bien d'autres traits qui ne lui font pas plus
d'honneur, & je viens à l'événement qui lui a fourni un prétexte pour se
plaindre de moi.
Ma fille étant en âge d'être mariée, ma femme voulut lui faire épouser un
jeune homme qu'elle lui destinoit depuis deux ans, sans que j'eusse rien
sçu de son projet. J'avois des raisons essentielles pour empêcher ce
mariage & j'en fis part à ma femme, mais elle les rejetta avec mépris &
menaça de passer outre. Accoutumée à faire plier mes volontés aux
siennes, elle crut qu'il lui suffiroit d'ordonner pour être obéie. Et en
effet quand il n'avoit été question que de moi, j'avois toujours cédé;
mais il s'agissoit d'un établissement qui auroit rendu ma fille
malheureuse; pour cette fois je voulus être le maître, & je refusai mon
consentement.
Cette résistance, à laquelle ma femme ne s'attendoit pas, la mit dans une
fureur inexprimable. Pour en éviter les suites je me retirai aux
_Quinze-Vingts_, & cet expédient me réussit. Car après avoir tenté
inutilement de me faire interdire & de marier ma fille sans mon
consentement, ma femme se vit enfin obligée de congédier son gendre
prétendu, & tout de suite elle m'en proposa un autre. C'étoit le sieur
_Gohier d'Armenon_, jeune homme bien né & qui avoit de la fortune: je ne
fis aucune difficulté de l'accepter pour gendre.
Par le contrat de mariage, qui fut passé devant Me. Lecourt Notaire le 21
Août 1754, nous cédâmes aux futurs époux toutes les marchandises de notre
commerce, estimées entre nous à vingt-huit mille neuf cens livres, &
toutes nos dettes actives montant à plus de dix-sept mille livres. A la
charge par eux de nous faire une pension de sept cens douze livres par
an, & de payer en notre acquit quelques dettes à différens Marchands.
Les choses ainsi disposées, le mariage fut célébré le 27 Août, mais dès
le lendemain ma femme annonça aux nouveaux mariés qu'elle n'entendoit
point renoncer à son commerce, qu'elle vouloit rester dans sa boutique &
disposer de tout comme auparavant.
En vain les jeunes gens essayerent-ils de lui faire sentir que
l'abandonnement qu'on leur avoit fait des marchandises étant une
condition de leur mariage, il y avoit de l'injustice à les en priver:
qu'étant chargés par leur contrat de payer les loyers de la boutique & de
la maison, du jour de leur mariage, il falloit les en laisser jouir. Ma
femme ne voulut rien entendre, les menaces & les emportemens furent toute
sa réponse. Je demeurois toujours aux _Quinze-Vingts_: j'engageai ma
femme à laisser ses enfans en repos dans leur boutique, & à venir
demeurer avec moi, mais elle me dit que j'étois un polisson & m'ordonna
de me taire.
Pendant quatre jours que dura ce vacarme, ma femme obligeoit tous les
soirs son gendre & sa fille d'aller coucher dans l'appartement
qu'occupoit le sieur _Gohier_ étant garçon, & elle restoit seule
maîtresse dans la maison pendant la nuit. Elle en profita pour faire
enlever non-seulement le linge, les hardes & bijoux à son usage, mais
encore des lits, des meubles & toute l'argenterie. Elle fit placer tous
ces effets dans deux chambres qu'elle avoit, l'une rue Beauregard, &
l'autre rue Sainte-Barbe.
Après cette expédition, ma femme se retira, laissant la maison dégarnie
de meubles, & en vuide de plus de 2000 livres dans les marchandises.
Un tel procédé me dispensoit d'avoir des ménagemens pour ma femme: je
révoquai une procuration que je lui avois donnée pour toucher quelques
rentes; je rendis plainte; j'obtins une Ordonnance de M. le
Lieutenant-Civil, & en présence d'un Commissaire je fis faire une saisie
& revendication de tous les effets que ma femme avoit transportés dans
les deux chambres dont je viens de parler. Il s'y en trouva pour plus de
huit mille francs.
Jusqu'ici on a vu des outrages & des excès, mais certainement ils ne
viennent pas de ma part. Cependant ma femme qui sentoit combien sa
conduite étoit odieuse, s'est avisée de rendre plainte contre moi le 18
Octobre 1754, & sous prétexte de faits qu'elle y avance, elle a formé sa
demande en séparation de corps & d'habitation.