MOYENS.

De tous les faits exposés ci-dessus, & exposés dans la plus exacte

vérité, il résulte que plusieurs Charbonniers, du nombre desquels étoient

les Appellans, se sont réunis pour se divertir; qu'ils ont imaginé une

marche singuliere; que parmi toutes les mascarades qu'ils auroient pû

employer, leur choix est tombé sur les attributs respectables de la

savaterie; qu'un homme sorti de ce Corps, devenu depuis Charbonnier, en a

été l'inventeur; qu'un Membre de ce même Corps s'en est réjoui, tandis

qu'un autre n'écoutant que sa mauvaise humeur, a fait d'un divertissement

public une rixe particuliere qui a occasionné l'emprisonnement des

Appellans.

De laquelle de toutes ces choses le nommé Roblot, qui a fait arrêter &

écrouer les Appellans, est-il en droit de se plaindre?

Sera-ce du dessein que les Appellans ont eu de se divertir? Est-il

Censeur public? Non, il est Juré des Savetiers. On n'imagine pas à quel

titre il s'est plaint; ce qu'on sçait, c'est qu'il a fait envisager

l'assemblée des Appellans comme tumultueuse & séditieuse.

On le laissera tranquille pour un tems sur la diffamation qui se trouve

dans un pareil exposé, & l'on se contentera de disculper les idées

défavorables qu'il auroit pu faire naître. Quoi de plus aisé?

Les nôces, les bals, les parties de campagne, les mascarades de la Foire

de Besons, la danse d'épée des Suisses tous armés, & autres

divertissemens ont-ils jamais été regardés comme illicites ou dangereux,

dès que le mystere n'y a point présidé?

Les Appellans sont bien dans le cas de la publicité, & à l'abri de tout

ce qui pourroit s'appeller attroupement clandestin. C'est dans un cabaret

ouvert à tout le monde, & dans lequel, peut-être, il se trouvoit plus de

Savetiers que d'autres, qu'est indiqué le rendez-vous: c'est le long des

Quais qu'ils s'y rendent; ils y sont reçus au bruit de l'artillerie & des

boîtes: tout le Public est témoin de leur marche, & du bon ordre qu'ils y

observent: ils n'ont aucunes armes qui puissent laisser craindre un

mauvais dessein, & les animaux dont ils se servent pour monture ne sont

rien moins que guerriers. Peut-être cependant les sobres Savetiers

descendent-ils de ces peuples que Bacchus ne trouva le moyen de vaincre

que par les cris de l'âne de Silene. Si c'est dans ce cas que ces animaux

leur ont paru redoutables, leur crainte est excusable, mais le sont-ils

de vouloir qu'elle soit publique? Tout le monde n'est pas Savetier.

Est-ce la marche singuliere que les Appellans ont imaginée? Est-ce le

choix qu'ils ont fait pour leur mascarade des attributs de la savaterie,

dont on prétend leur faire un crime? Le sceptre, la pourpre, la robe

fournissent tous les jours les habillemens dont la folie couvre

innocemment, & sans aucuns risques ses Suppôts. Un tire-pied, des

savates, des alênes, un polissoir, un astic sont-ils des marques plus

nobles? Faudra-t-il désormais les regarder comme l'encensoir auquel il

n'étoit point permis de toucher sans être frappé de mort? Avec des idées

aussi grandes sur leurs droits, il est étonnant que les _Orfevres

envieux_ (pour me servir de leurs termes) n'aient point encore présenté

requête, tendante à ce qu'il fût défendu de les jouer sur nos théâtres.

Comment n'ont-ils pas de même intenté une action contre une Compagnie

respectable, qui, malgré l'austérité de mœurs qu'elle pratique, a cru

pouvoir publiquement faire danser un ballet où des Savetiers formoient

une entrée, portoient leur escabelle, s'y asseioient avec une gravité qui

leur est particuliere, & siffloient la linotte en tirant le fil gros?

Les garçons Plumets des Officiers Charbonniers ne sont donc pas les seuls

qui aient osé se travestir en Savetiers. Il ne s'agit point ici d'une

marque de dignité usurpée pour avilir ou compromettre les fonctions dont

elle est représentative: aucune Loi, aucune Bulle qui défende ou

anathématise un pareil travestissement: aucune recherche donc à en faire,

encore moins doit-il s'ensuivre une procédure extraordinaire.

Sera-ce du salut & du compliment qui ont été faits à deux Membres _du

Corps de l'Etat_ (car c'est ainsi que la Communauté des Savetiers se

qualifie) que l'on tirera un sujet de plainte? Le dessein des

Charbonniers n'avoit nullement pour objet d'admettre les Savetiers à

leurs divertissemens. S'ils l'ont fait, c'est à la louable instigation de

Monteton, qui, comme on l'a vu ci-dessus, avoit imaginé la mascarade, qui

peu auparavant étoit Savetier, & qui est encore Maître. Ce dernier

n'avoit adopté l'habillement du métier, que pour donner à ses anciens

Confreres une preuve qu'il se faisoit honneur de leur avoir appartenu; il

croyoit par-là se conserver leur bienveillance; & il le croyoit d'autant

plus volontiers, qu'il se souvenoit d'avoir entendu dire dans un repas de

Confrairie par l'un d'eux des plus anciens, qu'Alexandre, ce fameux

Conquérant, avoit déplu aux Macédoniens en ne conservant rien de leur

habillement.

O Savetiers! gens discourtois! il est donc dangereux d'avoir avec vous de

l'attachement & de la reconnoissance? Eh bien! Monteton oubliera qu'il a

été compté parmi vous; il ne sera plus Savetier, puisque vous le voulez.

Cependant il conserve encore assez d'affection, pour vous conjurer de

jetter les yeux sur la conduite de Maître Pigal, & d'en imiter

l'affabilité. La maniere dont il a reçu un ancien Confrere lui a attiré

la bienveillance de son voisinage, & il s'est attiré tout l'honneur

d'une fête qui n'étoit point ordonnée par lui, & qu'il méritoit.

Chardon demeurant dans la même rue ne pouvoit ignorer qu'il n'y avoit

rien eu d'insultant dans la maniere dont les Appellans s'étoient

présentés à la boutique de Maître Pigal, il auroit dû conséquemment en

imiter la conduite. Mais il ne suffit pas d'être Savetier pour être poli.

Dans l'instant que Monteton déploie pour le haranguer l'éloquence qu'il

avoit acquise parmi eux, & lui présente un bouquet, Chardon prend le

baquet plein d'eau croupie, & le lui jette sur le corps.

Si les Appellans fussent partis dans le dessein d'insulter les Savetiers,

ils auroient saisi l'occasion que celui-ci présentoit d'injurier: quelle

conduite tiennent-ils au contraire? Ils excusent la grossiéreté de

Chardon, à laquelle l'honnêteté de Maître Pigal auroit pu les rendre

encore plus sensibles; ils se taisent; ils se retirent. De quoi pouvoit

se plaindre Chardon? Que ne restoit-il sur son escabelle, on ne lui

auroit point fait d'insultes, puisque Maître Pigal ne s'étoit point

trouvé insulté. Il agit cependant comme un homme qui repousse l'injure

par l'injure: on ne lui répond pas; sa satisfaction ne devoit-elle pas

être complette? Ce n'est qu'au desir immodéré de vengeance de sa part qui

l'a fait sortir de sa boutique, que l'on doit attribuer la rixe qui est

survenue, non avec les Appellans, mais avec un inconnu lassé de ses

invectives. Est-ce aux Appellans à répondre des actions du premier

passant?

La plainte de Chardon a donc été mal fondée; (aussi en a-t-il donné son

désistement). Comment _le Corps de l'Etat_ se croira-t-il plus recevable

à se plaindre?

Les Savetiers regarderoient-ils comme une affaire de Corps l'acclamation

dont le peuple s'est servi, en criant, _Honneur à la Manique_.

Les injures sont personnelles; celles faites à un Membre d'un Corps ne

sont censées l'avoir été au Corps entier, qu'autant qu'elles sont faites

à un des Jurés dans l'exercice de ses fonctions pour le bien & l'intérêt

de la Communauté. Or les choses ne sont point dans ce cas; nulle raison

donc de faire de la querelle d'un particulier une contention générale.

Prétendent-ils y voir une idée d'avilissement jetté sur leur profession?

On les croit trop sensés pour le faire. Ce n'est ni de glose, ni de

commentaire injurieux sur leur métier dont il s'agit ici; mais d'une

expression, qui, prise dans la plus rigoureuse signification, ne veut

dire autre chose que _bon jour, Savetier_. Comment veulent-ils qu'on les

qualifie? Ne voyent-ils pas que c'est eux-mêmes qui se font l'injure? &

que ne point vouloir qu'on les appelle par leur nom, c'est en rougir &

donner à leur état quelque chose d'avilissant, que les Appellans sont

bien éloignés d'y voir.

De ce qu'on a traité Chardon de Savetier, & de ce qu'il ne se fait pas

honneur de l'être, toute la Communauté intervient; mais a-t-elle le droit

d'intervenir? Non. Elle a encore moins celui d'opérer la détention de

gens qui l'estiment, qui ne peuvent se passer d'elle, & qui n'ont jamais

prétendu manquer au respect avec lequel on voit jusqu'aux enfans

prononcer le nom des Membres _du Corps de l'Etat_. On a coutume chez le

peuple de ne nommer les Savetiers qu'en disant, _sauf respect_, & en

ôtant le chapeau.

C'est cependant à la requisition de Roblot, que le Commissaire Girard a

fait conduire les Appellans au grand Châtelet, au mépris de l'Ordonnance

qui défend même aux Juges de décerner des décrets de prise-de-corps

contre les domiciliés, hors le cas où il écheoit peines afflictives ou

infamantes. _Ordonnance de 1670, tit. 10, art. 19._ Mais le Commissaire y

trouvoit sans doute son intérêt.

Il n'y a point ici de délit, conséquemment point de peines, & les

Appellans sont domiciliés; ils ont même un état, c'est celui de garçons

Plumets des Officiers Charbonniers; ils ne craignent point que cet aveu

les noircisse; & lorsque les Savetiers se courroucent d'entendre crier,

_honneur à la manique_, ils leur permettent volontiers de crier _honneur

à la médaille_. Ils permettent de même à qui le voudra, d'emprunter pour

déguisement les marques de leur état. Loin d'en être fâchés, ils le

verront toujours avec plaisir, parce que cela leur rappellera toujours

ces instans heureux où la France pleine de joie de la santé de son Roi,

les introduisit sur le théâtre, & jugea leur caractere digne d'exprimer

l'allégresse publique.

Me. MANGIENNE, Avocat.

[Illustration: ornement]

[Illustration: ornement]

Causes amusantes et connues · 第 25 / 54 题