Le 31 Juillet 1751, veille de la fête de Saint Pierre-ès-liens, que les
maîtres Savetiers ont choisi pour leur Patron, plusieurs Charbonniers du
port Saint-Paul & autres ports, du nombre desquels étoient les Appellans,
résolurent de se divertir de quelques-uns de leurs Confreres mariés avec
de vieilles veuves; & à cet effet, d'aller avec des instrumens leur
présenter des bouquets, prétendant que la fête devoit leur être commune
avec les Savetiers qui ne travaillent qu'en vieux cuirs.
Cette espece de ressemblance qu'ils avoient cru voir entre leurs amis &
ces derniers, leur fournit l'idée d'une marche risible, & propre à
laisser entrevoir à ceux qui en étoient le sujet, le prétendu rapport
que l'on mettoit entre leur état & celui de la Savaterie.
Ils prirent pour cet effet deux ânes, qu'ils ornerent de tous les outils
de la profession. L'aventure de l'âne de Feron avoit trop fait de bruit
pour qu'ils l'ignorassent; & comme leur but n'étoit point de nuire, mais
de s'amuser, ils eurent soin de choisir les deux plus tranquilles de ces
tranquilles animaux. Sûrs qu'ils n'avoient rien à craindre de la sagesse
de leur monture, que les femmes de leurs maris n'en recevroient point de
plaies profondes, & qu'il ne faudroit point de certificat de Curé ni de
voisins, pour justifier de la docilité de leurs Bucéphales, ils ne
s'occuperent qu'à les décorer d'une maniere qui répondît à la fête.
Ces deux animaux furent couverts d'un caparaçon fort sale; aux extrémités
qui en pendoient sur la croupe, étoient attachés des pieds de bœufs, en
forme de glands, il y en avoit de même en guise de pistolets; & sur le
caparaçon on avoit cousu de toutes les especes de plus vieilles savattes.
Deux d'entr'eux devoient monter ces ânes avec des habits de caractere &
de goût.
L'un des Appellans, nommé Laurent Poussin, acheta à la Friperie une
vieille robe, avec veste & culotes noires, toutes en lambeaux, dont il
paya 10 sous: il s'en affubla, & mit par-dessus, en forme de cordon, de
gauche à droite, un morceau de vieille toile, sur lequel étoient cousues
artistement des savattes & tous les outils de ce brillant métier, avec
une cocarde au chapeau, & deux alênes en sautoir.
Un autre, nommé Pierre Harny, prit un vieil habit d'Arlequin, parsemé de
mêmes instrumens & de vieilles savattes de tous âges & de tout sexe.
Chacun des deux ânes devoit être conduit par deux hommes habillés
grotesquement & du même goût, avec une pique à la main, où, au lieu de
fer, il y auroit un pied de bœuf: on avoit choisi pour ces fonctions les
plus grands de la compagnie, pour qu'ils eussent plus l'air des
Heyduques.
Tous ceux qui devoient composer le cortege, devoient avoir des cocardes &
des marques caractéristiques de la Savaterie.
Il étoit convenu entre tous, que tous ceux qui paroîtroient gris à cette
auguste cérémonie en seroient exclus, ne voulant y admettre que des gens
de sens-froid pour éviter noise.
L'Assemblée se fit à quatre heures après-midi au Port Saint-Paul, chez le
sieur Appillon, Marchand de vin, à l'Ange du Mûrier. Partie de ceux qui
devoient la composer, étoient venus en bon ordre du Quai Malaquai,
escortant l'âne sur lequel étoit monté Brise-fer: ils avoient traversé
les Quais jusqu'au Port Saint-Paul, & leur marche singuliere n'avoit eu
d'autre effet que de surprendre agréablement le peuple avide de
nouveauté, & que d'amuser les honnêtes gens. La sotise a droit de faire
rire, quand elle est gaie & innocente.
Le cortege de Brise-fer & de son âne parut à peine au bout du Pont-Marie,
que la joie de son arrivée fut marquée par une décharge de trente boîtes.
Tous les Garçons-Plumets des Officiers Charbonniers commencerent la
marche deux à deux: ils avoient à leur tête des tambours & des fifres;
dans le milieu étoient les deux Héros sur leurs ânes; ils tenoient d'une
main un pied de bœuf, & de l'autre un gros bouquet de fleurs rangées.
Ils partirent en bon ordre dans le dessein de n'aller que chez ceux de
leurs amis dans le cas d'être réputés Savetiers; une nouvelle décharge de
boîtes annonça le départ de tout le cortege.
Montéton, qui avoit donné l'idée de cette mascarade, avoit été Savetier
avant que d'être Charbonnier; c'étoit lui qui montoit un des deux ânes; &
qui sçachant bien tourner un compliment dans le goût & à la portée de
l'esprit des Savetiers, se chargea de faire les harangues.
Toute la troupe prit le chemin du quai de charbon de terre; d'où passant
par la rue Saint-Paul, elle gagna la rue Saint-Antoine. La gravité & la
décence qui y regnoient, attirerent une foule innombrable de peuple qui
la suivoit avec plaisir.
Quoique la fête n'eût été ordonnée que sur le rapport qu'on avoit imaginé
qu'il y avoit entre ceux que l'on vouloit divertir & les Savetiers,
cependant, comme Monteton avoit été Savetier lui-même, il ne put se
refuser à l'amour du Corps, & il crut devoir associer à ses plaisirs un
de ses anciens camarades.
On fit à cet effet arrêter les deux ânes devant la boutique de Maître
Pigal, Savetier, rue Saint-Paul, vis-à-vis la rue des Prêtres: toute la
troupe se partagea des deux côtés de la rue, l'on fit battre une chamade,
après laquelle l'un des Appellans le complimenta, & lui présenta
galamment un bouquet que Maître Pigal reçut de même. Cette plaisanterie
l'amusant autant que les Charbonniers, il s'y prêta de bonne grace,
envoya chercher plusieurs bouteilles de bierre qu'il fit boire aux
Appellans & aux autres, & il donna ensuite trente sous aux conducteurs
pour se rafraîchir, quand ils le jugeroient à propos; les chamades
continuerent, & à la fin de chacune, le peuple qui suivoit chanta avec
acclamations réitérées: _Honneur à la Manique_.
L'on se sépara ensuite très-contens les uns des autres, & Maître Pigal
vit partir le cortege avec une espece de regret.
Un pareil début fit bien augurer aux Appellans & à leurs amis, de la
suite de la tournée. Quoique leur dessein ne fût, comme on l'a dit
ci-dessus, que d'aller chez leurs camarades; flattés de l'accueil que
leur avoit fait Maître Pigal, ils résolurent de s'arrêter devant les
boutiques des autres Savetiers qu'ils trouveroient en chemin, ne
s'imaginant point que ce qui avoit amusé l'un, pût déplaire à l'autre.
Ils s'arrêterent donc devant la boutique du nommé Chardon, même rue
Saint-Paul, se rangerent décemment; les deux ânes & leurs conducteurs
s'approcherent avec les Tambours & les Fifres: on forma autour d'eux le
demi-cercle, l'on fit battre une chamade, qui fut suivie du compliment &
de la présentation du bouquet.
Quel fut l'étonnement des Appellans, quand ils virent qu'au lieu de
répondre à leur honnêteté, ce Savetier impoli leur jetta au nez un seau
d'eau puante & croupie, où il fait tremper ses savattes, & qu'il les
accabla d'injures? Il leur fit sentir qu'il étoit Petit-Juré de son
Corps, qui se trouvoit insulté en sa personne.
Aussi-tôt que les Appellans virent que l'on recevoit mal leur compliment,
& que le jeu déplaisoit à Chardon, ils se retirerent, & continuerent leur
chemin toujours en bon ordre, & sans insulter personne: ils arriverent
ainsi à la vieille rue du Temple, peu inquiets de la mauvaise humeur de
Chardon.
Ce bouillant Savetier, fier de son rang de Petit-Juré, n'écoutant qu'un
sot orgueil, & suivant les impressions de son mauvais génie, étoit sorti
de sa boutique dans le dessein de prendre la Garde au premier poste, & de
faire arrêter tout le cortege, qu'il suivoit toujours en invectivant &
menaçant.
Un particulier inconnu, lassé des insolences de ce Savetier qui
n'entendoit point la raillerie, s'étant avisé de lui représenter le tort
qu'il avoit de se fâcher d'un badinage, Chardon l'entreprit: des paroles
outrageantes on en vint aux coups: un soufflet donné au Savetier qui lui
marqua l'œil, le rendit furieux; il courut chercher la Garde de la
barriere S. Paul, l'emmena dans la vieille rue du Temple où étoient les
Appellans & tous leurs camarades, occupés à amuser une populace immense
qui rioit de toutes leurs cérémonies.
Le Sergent du Guet s'étant approché des Appellans, se saisit de l'un
d'eux qui étoit monté sur un des ânes, & lui mit les menottes; son
camarade jugea très-à-propos de se soustraire par la fuite à un pareil
traitement, & se retira pendant la rumeur en lieu sûr avec son âne. Tous
ceux qui composoient l'assemblée s'étant rapprochés, dirent au Sergent du
Guet qu'ils étoient prêts d'aller avec lui chez le premier Commissaire, à
charge que le Savetier y seroit conduit avec eux; qu'il n'étoit pas
besoin de menottes, & qu'ils iroient librement & sans bruit. L'on ôta les
menottes à l'un des Appellans, & on mena toute la troupe chez le
Commissaire de Rochebrune, rue Geoffroi-Lasnier.
Maître de Rochebrune & son Clerc étoient absens: l'on resta cependant
chez lui, & l'on fit chercher un autre Commissaire: on s'adressa à Me.
Girard, qui s'étant transporté chez Me. de Rochebrune, le substitua,
reçut la plainte de Chardon, & le rapport du Sergent du Guet, qui dit,
contre toute vérité, que les Appellans & leurs camarades avoient voulu
faire rébellion; en quoi il fut aussi-tôt démenti par un Inspecteur de
Police qui avoit été présent à la capture, & qui avoit suivi la conduite
des Appellans, dont il répondit.
Tandis qu'on verbalisoit, l'on envoya chercher (soit de la part de Me.
Girard, qu'on dit être le Commissaire des Savetiers, soit de la part de
Chardon) le Syndic de leur Communauté. Aussi-tôt qu'il fut arrivé, il fit
changer les choses de face. On fit sortir par le Guet tout le peuple de
la cour du Commissaire, de même que tous les camarades des Appellans. On
les retint seuls avec l'âne; on les fit conduire de suite en prison au
grand Châtelet, où on les fit écrouer; l'âne fut mis en fourriere au
petit S. Ouen, rue de la Mortellerie, & rendu le lendemain au
Propriétaire sur sa réclamation.
Le 2 Août ils furent interrogés.
Leurs femmes & leurs amis qui s'intéressoient à leur liberté, firent
cependant toutes les démarches nécessaires chez le Commissaire Girard &
chez Chardon, qui fâché d'avoir mal pris la plaisanterie, & regardant
sans prévention ce qui s'étoit passé, n'y vit plus qu'une envie de se
divertir de la part des Appellans, qui n'auroit point dû attirer sa
mauvaise humeur: aussi n'hésita-t-il point à leur donner le désistement
de sa plainte, par acte passé le 2 Août pardevant Me. Brisseau de son
Confrere, Notaires.
Au moyen de ce désistement, les Appellans ne croyant point avoir d'autre
Partie que lui, leverent l'expédition de leur écrou, pour la joindre à
une requête à fins d'élargissement. Ils furent étonnés qu'ils eussent été
écroués à la requête du nommé Roblot, Syndic & Juré de la Communauté des
Maîtres Savetiers, & qu'il avoit demandé la jonction du Procureur du Roi.
Ils firent cependant à tout événement dresser une requête. Quand ils la
firent présenter, ils apprirent qu'on alloit informer contre eux & leurs
camarades sur les poursuites dudit Roblot, au nom de sa Communauté, aidé
du ministere public.
Ils interjetterent appel à la Cour de la plainte; permission d'informer;
information faite en conséquence, & de tout ce qui s'en étoit ensuivi,
ou pourroit s'ensuivre; demanderent permission de faire intimer sur leur
appel qui bon leur sembleroit; & cependant mainlevée provisionnelle de
leurs personnes, aux offres de se représenter.
Arrêt intervint le 6 qui les reçut Appellans, & leur permit d'intimer. Il
ne prononça point sur l'élargissement, mais il ordonna qu'avant faire
droit, les procédures, si aucunes y avoient, seroient apportées au Greffe
criminel de la Cour. Les Appellans ont fait signifier l'Arrêt le 7, avec
commandement au Greffier criminel du Châtelet, qui n'ayant point encore
les procédures qu'on instruisoit, n'a pu jusqu'au 16 obéir, l'information
ne lui ayant été remise que le 11.
Tels sont le fait & la procédure qui a été tenue jusqu'à présent.
L'on ne se seroit jamais imaginé que d'une action en elle-même
très-innocente, & qui n'avoit pour but qu'une simple badinerie capable
d'amuser le peuple, on en feroit aux Appellans un crime, & un crime
capital qu'on suivroit par une instruction en grand appareil à la requête
d'un homme qui n'a point été insulté, & que le Ministere public s'y
intéresseroit au nom d'une Communauté qui est sans qualité.
Cependant les Appellans ont la douleur d'être informés de toutes parts
que le Corps des Savetiers, à l'instigation dudit Roblot, fait envisager
leur conduite comme une assemblée tumultueuse capable d'élever une émeute
& une sédition populaire, & que c'étoit sur ce pied qu'ils faisoient
informer.
Les femmes des Appellans, dont une est prête d'accoucher, se sont rendues
avec quelques amis chez ledit Roblot. Elles l'ont trouvé à une assemblée
considérable de tous ceux du Corps qui avoient passé les Charges. Elles
ont tout mis en usage pour fléchir par leurs soumissions, leurs prieres &
leurs larmes ces gens, qui, au lieu de s'y rendre, les ont insultées &
injuriées, en les menaçant de faire punir leurs maris de peines
afflictives & infamantes.
Ils répandent dans le public qu'ils sont dix-huit cent Savetiers, &
qu'ils se priveront plutôt tous d'aller aux guinguettes pendant un mois
pour employer l'argent qu'ils y dépenseroient à pousser le procès, que
d'en avoir le démenti; & que les moindres peines qu'on pût infliger aux
Appellans, étoient le carcan & bicêtre.
La parfaite sécurité que donnent aux Appellans & leur conscience &
l'innocence de leur démarche leur feroit mépriser tous ces mauvais
discours, & leur laisseroit garder le silence, si la détention injuste où
ils se trouvent depuis le dernier Juillet, ne les forçoit à le rompre & à
mettre sous les yeux de la Cour & du Public leurs moyens de
justification.