MÉMOIRE

POUR ETIENNETTE BOYAU, femme DE LOUIS LE LARGE, Tisserand,

demeurant à Troyes; ladite ETIENNETTE BOYAU, Garde-Malade, connue

plus généralement sous le nom de TIENNETTE, Demanderesse;

_CONTRE Maître FRANÇOIS BOURGEOIS, Chanoine de l'insigne Eglise

Collégiale & Papale de Saint-Urbain de Troyes, Défendeur._

Cette cause présente un spectacle aussi nouveau qu'intéressant. On y

verra d'un côté un Ecclésiastique, un Chanoine, un homme riche, jouir

pendant deux ans des travaux du mercenaire; travaux d'autant plus

importans, qu'ils intéressent la vie, qu'ils rappellent la fraîcheur,

qu'ils conservent la santé; on verra, dis-je, cet Ecclésiastique après

deux ans consécutifs de soins & de services, refuser au mercenaire la

récompense qu'il a si justement acquise, & la lui refuser aux yeux même

de la Justice.

[Illustration: gravure] _Trois cent fois dans les momens les plus

intéressans, et dans la posture la plus suppliante, elle le pria, &tc.

On verra de l'autre côté, une femme qui a toujours rempli les devoirs de

son état avec distinction; pauvre, les richesses n'accompagnent pas

toujours les talens: âgée, c'est un titre de plus pour mériter la

commisération; on verra cette pauvre femme, après avoir différentes fois,

mais envain, sollicité le sieur Bourgeois de lui payer un salaire

légitime & trop long-tems différé, forcée à la fin, par ses besoins, de

réclamer la protection des Loix, & de révéler à la face du Public, & ses

bienfaits, & l'ingratitude du sieur Bourgeois. Le récit du fait mettra

ces deux objets dans tout leur jour.

_FAIT._

Le sieur Bourgeois se trouvoit depuis quelque tems fatigué d'une

intempérie chaude des visceres, & de cette espece d'acrimonie du sang qui

en fait extravaser la partie rouge. Ayant consulté sa maladie, on lui

ordonna l'usage fréquent d'une espece de lénitif, connu vulgairement sous

le nom de clystere. La Faculté ayant parlé, il ne s'agissoit plus que de

trouver quelqu'un pourvu de talens nécessaires pour en exécuter

l'ordonnance. On auroit pu s'adresser au sieur Gentil, le phénix des

Apoticaires de cette Ville. Mais le sieur Gentil gagne beaucoup dans sa

boutique, & ne se déplace qu'à grands frais. Tiennette jouissoit alors de

la réputation la plus brillante. Elle avoit l'honneur de servir les

personnes les plus qualifiées de la Ville, qui se louoient également de

son zele & de sa dextérité. D'ailleurs, quoiqu'elle ne fût pas riche,

elle ne prenoit que deux sous six deniers par représentation, ce qui la

faisoit passer pour une femme d'un désintéressement peu commun.

Le sieur Bourgeois jetta les yeux sur elle; il la pria de venir le voir.

Il lui fit une confidence de sa maladie, de la consultation des Médecins,

& des services dont il avoit besoin. Tiennette lui ayant donné un essai

de son sçavoir faire, il la combla des éloges les plus flatteurs, & la

pria de lui continuer par la suite ses bons offices.

Deux ans entiers se passerent de la sorte; c'est-à-dire, le sieur

Bourgeois, toujours un peu échauffé, & toujours se rafraîchissant;

Tiennette toujours officieuse, & toujours prête à le rafraîchir: elle y

procédoit au moins une fois par jour, & souvent jusqu'à six.

Cependant elle avoit besoin d'argent, & le sieur Bourgeois ne vouloit

point lui en donner. Trois cent fois, dans les momens les plus

intéressans & dans la posture la plus suppliante, elle le pria d'avoir

égard à ses besoins, sans qu'il se laissât attendrir.

Enfin, le Carême dernier s'approchant, elle crut l'occasion favorable

pour amener le sieur Bourgeois à des sentimens plus humains & plus

équitables; elle se persuadoit que dans ce tems de réconciliation, elle

n'auroit qu'à parler, pour être satisfaite; elle se résolut même pour y

apporter de sa part plus de facilité à ne demander que la somme de 150

livres, quoiqu'elle eût droit d'exiger une somme beaucoup plus

considérable, ainsi qu'on le prouvera par la suite.

Elle se croyoit si sûre d'être payée, qu'elle avoit déja pris quelques

arrangemens pour placer à fonds perdu ces 150 livres, à dessein de s'en

faire une petite rente qui lui assurât du pain dans ses vieux jours.

Elle partit donc de chez elle, pleine d'espérance & de projets. Chemin

faisant, & dans la joie de son cœur, elle se disoit à elle-même: j'ai

semé, je vais recueillir. Inutiles projets! espérance trompeuse! A peine

fut-elle arrivée, & eut-elle fait part au sieur Bourgeois du sujet de sa

visite, que la regardant d'un front sévere, il lui dit: _Je n'ai point

d'argent à vous donner_. Mais au moins, lui répondit-elle, en versant des

torrens de larmes, donnez-moi, ou vendez-moi deux boisseaux de bled. _Je

ne donne_, repliqua-t-il, _ni ne vends mon bled dans un tems où il est à

bon marché, & où il peut devenir cher_. A ces mots Tiennette fut frappée

comme d'un coup de foudre, la douce espérance s'envola de son cœur, & le

désespoir qui s'en rendit maître, la ramena chez elle.

Plongée dans la douleur la plus amere, ses amies, ses voisines vinrent la

consoler; toutes lui conseillerent de traduire en Justice l'ingrat qui

l'avoit si cruellement renvoyée. Elle hésita long-tems: car si d'un côté

sa misere & ses besoins la portoient à y consentir, de l'autre elle étoit

retenue par l'attachement qu'elle conservoit encore pour le Sr Bourgeois.

Enfin cependant, le besoin emporta la balance, & l'exploit fut donné le 5

Mai 1746. Par cet exploit elle conclut à la modique somme de 150 livres,

tant pour avoir mis en place 1200 lavemens, que pour avoir fourni la

seringue & le canon. Tels sont les faits. Prouvons maintenant combien la

demande de Tiennette est juste & modérée.

Causes amusantes et connues · 第 15 / 54 题