CHAPITRE SIXIÈME

Mon voyage fut facile. Pour parler comme les protestants dans leurs

récits de naufrage, Dieu fit qu'un gros poisson que je croyais torpille

en me heurtant n'éclatât pas. Dieu me fit couper des assises de belles

ablettes étagées et immobiles comme des élus dans Tintoret. Dieu (non

sans avoir empli ma bouche à deux reprises de sa grande humeur salée) me

fit découvrir à travers les récifs un canal, prendre pied, ma tête

dépassant, sur une lagune, et soudain, comme si Dieu ouvrait enfin ces

deux oreilles condamnées depuis un an au seul chant des oiseaux, Dieu me

laissa entendre aussitôt des clameurs, des glapissements, des sifflets

et des aboiements. Puis Dieu, pendant que je secouais ou débouchais du

petit doigt mes oreilles pleines d'eau, fit miauler, hennir, barrir et

trompeter. Tous les cris des animaux les plus bruyants, celui de

l'hippopotame, du chat, de l'onagre, et des cris inconnus qui devaient

être ceux de la girafe ou du yack, m'accueillaient, mais ils partaient

du sommet des arbres. J'étais déconcertée de trouver si peu d'harmonie,

pour la première fois où elle daignait me reparler, dans la voix de la

nature. Ainsi le sourd dont la guérison arrive un jour à la salle de

concert, alors que l'orchestre entame la symphonie dada. Tous les

cocotiers ronflaient comme des tuyaux d'orgue.

--Oh! oh! criai-je... Mais déjà j'avais deviné. Je n'avais pas peur.

A ma voix l'orchestre se tut. Tous les oiseaux de l'île volèrent et se

réfugièrent derrière moi; reconnaissant la reine des oiseaux et celle

dont la présence partage les espèces volantes des espèces invisibles.

Mais, à l'extrême cime des arbres, reprenait déjà son vacarme toute une

faune ventriloque de rhinocéros et de zèbres. Je levai les bras, et,

comme si ce geste de reddition déclarait ici la guerre, je fus bombardée

aussitôt de noix de coco, de bananes, de noisettes et de tous les

échantillons de ce que je pourrais jamais manger dans cette nouvelle

île. Mais je ne pouvais voir aucun des singes. Je ne m'éloignais pas du

rivage, prête à plonger si c'était une race trop grosse. Les plus

gourmands et les moins dévoués à la patrie des singes, au lieu de noix

et de bananes pleines, m'envoyaient des coquilles et des pelures qui,

elles, flottaient. Puis j'entendis des cris d'enfant qu'on bat et je

vis, dégringolant de liane en liane sans qu'aucune pût le retenir, un

singe ridicule, à peine plus gros que les singes pour orgues de Barbarie

(le dernier que j'avais vu de cette taille était habillé), qui se

tournait de face vers moi, qui ne put même garder cet équilibre, et dont

je vis soudain le derrière bleu. Tous les autres, indignés de voir

trahir ainsi à la fois leur présence et leur secret, s'enfuirent, et la

verdure fut trouée de cent taches indigo. Je les vis d'arbre en arbre

sauter, comme un ramoneur surgir de chaque cocotier, se poursuivre

chacun comme le dénonciateur, disparaître. Puis, dans le voisinage, je

les entendis pousser ensemble la même clameur, une exclamation provoquée

sûrement par quelque autre bête, mais cette fois unanime, et dont

l'accord prouvait que passait là-bas un être sur lequel les singes ne

sauraient avoir d'avis et de cris mélangés comme en ce qui regarde une

jeune fille de Bellac... un boa peut-être, ou un fauve... Mais je

n'avais pas peur, j'avançai...

Joie, pour qui ne sait plus ce qu'est un oeil, sans gaine blanche, un

oeil autre que l'oeil des oiseaux, un oeil enfin décousu par le vrai

canif, pour qui a cherché des semaines un poisson à yeux ovales,

d'apercevoir à chaque minute, né d'une minute de silence, un petit

animal neuf, une paire d'yeux. Des rats, qui bondirent à la mer,

annonçant faussement que l'île allait sombrer. Des cobayes. Des

musaraignes. Je les suivais d'un regard étonné d'avoir à ne point

s'élever, habitué par les oiseaux à une vie verticale dont j'étais ce

matin sortie... Sur le sable, sur la partie de l'île où j'aurais eu le

plus de chances de trouver une trace humaine, j'avançais, essayant de la

démêler dans mille empreintes de singes avec la patience de celui qui

cherche, dans un champ de trèfle, le trèfle à quatre feuilles... De loin

j'entendais d'ailleurs encore les singes,--à nouveau discordants: c'est

qu'ils pensaient à moi... Puis j'entrai, la zone des cocotiers franchie,

dans un haut gazon planté de tiges de rosiers, toutes sèches--des hommes

jadis avaient passé là--et partout, au lieu de ces taches colorées et

stupides qui m'accompagnaient hier encore, des glissements, et bientôt,

me regardant de ce regard par lequel dans mon enfance il avait pris ma

confiance, rabaissant cette oreille qui avait conquis ma tendresse,

remuant ce nez qui lui avait donné mon amour, un lapin... Partout, me

regardant à travers un animal, à travers ce décor de mon existence

ancienne qu'était une antilope, un chat, une fouine, les deux yeux d'un

petit acteur. Partout, au lieu de ces bruits fripés de plumes, des

bruits de pas, de trot, de galop, un rythme d'Europe qui me redonnait la

lenteur et la vitesse. De beaux oiseaux rouges et verts montaient à

chaque instant sous mes pas, tout droits, comme les fusées italiennes

qu'on lance pour distraire un criminel de son crime, un savant de son

travail, mais je ne levais plus les yeux. Je heurtais du pied de gros

oeufs orange, placés là pour retarder ma course vers le lièvre ou le

blaireau, mais je ne les ramassais plus. Toute ma journée se passa à

tourner à rebours un cinéma de mon enfance qui me rendit les cochons

d'Inde, les écureuils. Quand j'entendais les herbes froissées, quand un

buisson ondulait, au lieu de n'avoir à penser comme dans mon île: c'est

le vent d'Est, c'est le vent d'Ouest,... de ma mémoire s'échappait, la

raclant doucement s'il avait des piquants, un nouvel animal:--C'est un

pécari, me disais-je... C'est un iguane... C'est peut-être un tatou...

Chaque insecte, chaque plante me donnait, comme à un créateur, l'image,

l'attente de l'animal qui vivait d'eux: des blattes? ma mangouste

n'était pas loin... Des abeilles? attention aux petits ours... Des

carabes dorés? j'allais voir un carabier. De naufragée, d'épave, j'étais

promue Alice aux pays des merveilles. Plus qu'elle encore j'éprouvais ce

délire intérieur que donne l'idée du singe bleu, et cet apitoiement sur

le mal humain que donne le tatou, et ce dévouement pour la patrie que

donne la petite antilope grise, et cet amour des savants, des poètes,

que donne l'antilope rayée. Chaque motte de l'île tombée à la mer

devenait un rat musqué, une loutre, et la regagnait aussitôt, lui

redonnant en vie et en poil tout ce qu'elle perdait de roche et de

feuillage. Un élan encore de l'île, et j'allais voir les racines

plongées dans l'eau s'agiter, devenir des trompes, le tronc tacheté des

viellis devenir un cou de girafe. Puis, comme si les fruits étaient

vivants, d'un arbre que je secouai, entre vingt fruits, un écureuil

tomba sur mon épaule. Déjà il avait glissé le long de mon corps, je

n'avais attrapé qu'une prune écrasée, mais j'avais enfin été frôlée par

autre chose qu'une aile et qu'une écaille, par un de ces êtres qui

donnent plus à l'homme que des chapeaux et des peignes, par un de ces

êtres destinés à orner, non plus notre tête, mais notre corps, par un

être de ma chaleur.

Je vois maintenant qu'il eût été trop violent, trop dangereux pour moi

de retrouver tout de suite, sans intermédiaire, des hommes... Mais un

beau soleil, ce jour-là, projecteur d'Europe, projetait sur ces bêtes de

petits défauts, de petites qualités qui ne me rendaient qu'à une douce

et enfantine humanité. Tous les animaux des fables étaient là, qui

m'avaient, à dix ans, quand je croyais les humains sans défaut, amenée à

croire au mal, à la légèreté, à l'égoïsme; les mêmes lapins, rats et

belettes. J'étais à nouveau dans un pays où mon esprit et mon coeur

d'autrefois se monnayaient et avaient cours. Que sert-il d'être bonne,

avec des poissons torpille et des truites arc-en-ciel? D'être obstinée

avec des ptemérops et des gourahs? D'être voluptueuse avec des

paradisiers et des poules? Je sentais qu'ici, en ce moment, chacun de

mes gestes, observé par mille yeux, servait à faire battre un coeur et à

me rendre déesse dans un cerveau d'antilope ou de musaraigne, et je ne

refusais plus sur ce poil la royauté que j'avais dédaignée sur les

moussons et les coraux. Puis une chevrette passa, une patte boiteuse,

mal soudée à la cassure mais garnie d'un tampon goudronné: et, comme si

je reconnaissais à une greffe sur un arbre le passage d'un homme, je me

sentis,--le chat sauvage aussi y contribua un peu, surgissant tout à

coup, ouvrant sa gueule rose, crachant vers moi,--inondée de

tendresse...

C'était bien la tendresse d'Europe qui consiste à caresser un animal

vivant, point celle d'Asie qui est de se tuer pour son chef, point la

tendresse américaine, qui est de feindre, en dansant, d'avoir le pied

pris à du chewing gum tombé à terre et d'amuser ainsi sa danseuse.

J'essayai de saisir une de ces mille bêtes. Mais les plus familières à

mon coeur s'enfuyaient le plus vite, et il ne me resta après une heure

de course qu'un tatou, dont je ne savais que faire et qui attendait,

stupide, comme au colin-maillard quand on vous a fait prendre un passant

inconnu. Je cherchais, à défaut d'eux-mêmes, à atteindre leurs petits, à

trouver un nid de chats sauvages, de renards, de blaireaux; en vain. Une

sarigue passa, que je ne pus fouiller. Les singes continuaient leur

vacarme, tournant autour de l'île et s'ameutant de distance en distance

comme les fanfares, au premier janvier, dans les bourgs, qui vont

souhaiter la bonne année aux membres d'honneur. Parfois à un craquement,

je les devinais au-dessus de moi, silencieux et immobiles jusqu'à la

seconde où l'un d'eux, après un faux geste, devait choir, obligé de

revenir chercher presque jusqu'au sol son adresse de singe. Alors ils

battaient en retraite assourdissante... Mais déjà, attirée par des

bananes toutes décortiquées dont je semais ma route, par des tranches de

noix de coco entières, une guenon boiteuse me suivait. Je me retournai

vers elle soudain, et alors au lieu de fuir, se roulant sur le dos, de

trois pattes, la patte boiteuse écartée de cet honneur, elle me tendit

son enfant. Il criait, mais ne résistait pas. Il me faisait des

grimaces, mais il m'embrassait. Il me battait, mais regardait déjà

par-dessus mon épaule comme d'un rempart, et, au premier geste berceur

que je fis, dans un élan pour m'échapper, il s'endormit.

*

* *

C'était bien dans la vie que je rentrais, car ma journée du lendemain,

au lieu d'être faite d'heures interchangeables, se morcela en épisodes,

comme en Europe. Il y eut l'épisode du tremblement de terre, celui de la

mort de la guenon, celui du trésor.

Déjà le jour renaissait. Les feuilles de bananier combles de rosée

chaviraient l'une après l'autre. C'est cette eau que j'aimais boire

chaque matin après avoir pressé un pamplemousse au-dessus de la feuille

même. Le son métallique que mon île rendait parfois était ici plus

marqué encore. Des scies grinçaient, les feuilles de palmier se

heurtaient au fracas du zinc; avec les cris des singes autour de moi qui

jouaient à eux seuls toutes les fables de La Fontaine, se rencontrant de

face sur une liane au-dessus d'un gouffre et ne cédant point, tirant par

la queue une guenon sur le dos qui étreignait une noix, l'un d'en bas

parlant à l'autre d'en haut qui mangeait une banane, j'avais plus encore

aussi cette impression de me réveiller dans un jardin public, le matin,

non loin d'une usine. Une mangouste passa au galop, j'eus le sursaut

qu'on a au Jardin des Plantes quand la mangouste s'échappe, du regard

cherchant je ne sais quel gardien... Mon petit singe passait de mon

épaule à ma poitrine, comme la goutte d'eau d'un niveau, chaque fois que

je me levais ou m'étendais... Je voyais sur la mer ces moutons et ces

flocons que les appartements rendent le matin, gloire des femmes de

ménage. Au-dessus de ces échafaudages invisibles que sans relâche

bâtissaient les singes pour repeindre devant les cocotiers une invisible

façade, avec leurs clameurs quand tombait une planche invisible, prise

dans le filet que traçaient autour de moi martres, bigans et hérissons,

les oiseaux-mouches heurtant des sphinx, qui modéraient leurs hélices

puis rebondissaient vers le ciel... toute l'île travaillant pour moi

comme un chantier... c'est alors qu'eut lieu le tremblement de terre...

Le soir, quand tout fut calmé, quand je n'ignorai plus, pour les avoir

vus éperdus, aucun des animaux de l'île, quand les singes attirés par la

lune d'un arbre se penchèrent vers la mer, glapissant lorsqu'un singe

pâle tendait de l'eau la main vers le plus hardi d'entre eux, quand les

antilopes s'endormirent d'épuisement, agenouillées, quand les familles

d'écureuils chassés des troncs d'arbre erraient encore, couchant enfin

chez des oiseaux, quand la mer, toute la journée secouée et battue, fut

saisie aux quatre angles et tirée, tendue à craquer; quand le jet d'eau

de la source d'eau chaude baissa peu à peu; à l'heure en somme où

j'aurais dû être expulsée de ce jardin public, alors mourut la guenon.

Alors cette île ennemie, dont les petits à-coups terribles n'avaient pu

me désarçonner, accrochée que j'étais à tous ses arçons, aux lianes, aux

racines, voulut se venger dès le lendemain en m'humiliant, et en

m'offrant, jouée par des animaux grotesques, la revue des deux grands

jeux humains, que jamais je n'avais vue jouée par des hommes même,

l'amour avec des tatous, la mort avec une guenon. Au milieu d'une

clairière ronde pour l'amour, sur un rivage ouvert pour la mort, avec

toutes les précautions de clarté et d'évidence de la nature quand elle

veut gagner au matérialisme un académicien, je vis les tatous s'aimer,

la guenon mourir. Mais du moins la guenon mima en grande actrice ce

qu'est en Europe la mort d'un ami d'un jour. Les amis d'un jour qui

meurent le soir, relient dans leur esprit leur mort et votre rencontre,

croient mourir de cette dernière, vous pardonnent. Ils vous montrent du

doigt la place où ils souffrent... Ils acceptent la banane avec

enthousiasme, la laissent tomber en frémissant de dégoût, embrassent

votre main... Ils cherchent par contenance de petits poux sur votre

grand bras nu et lisse... vous supplient on ne sait de quoi, de leur

donner vite un nom, de ne pas les laisser mourir sans avoir du moins,

une minute, un nom; ils pleurent... Cette souffrance que les draps

là-bas cachent et qui s'amasse sur leur tête, je la vis s'emparer du

corps entier de la guenon comme une ciguë, ses pieds devinrent froids,

puis ses genoux, ses mains firent le geste de plumer un oiseau, elle

sacrifia un perroquet à son dieu des médecines, et, mourut, guenon, de

la plus grande mort...

Les traces du naufragé qui m'avait précédée dans cette île étaient

évidemment du même homme, mais les unes semblaient dater d'hier et les

autres semblaient centenaires. Des pics, des crochets portaient cent ans

de rouille, mais à certains mouvements des antilopes je croyais voir

qu'elles avaient jadis été caressées. Un des singes donnait l'impression

qu'il avait été battu, un autre d'avoir été humilié. Tout ce que cet

homme avait voulu créer en matériaux impérissables, sa maison de troncs

d'arbre, son hangar de marbre, je le trouvais déjà mangé de mousse ou

écroulé... mais les deux fossettes d'amitié et de crainte imprimées sur

deux coeurs d'animaux étaient encore visibles. Sur quelques plantes

aussi marquait sa marque: les herbes parasites respectaient au centre de

l'île un enclos pelé, respectaient trois vieux épis, et les tiges de

tournesols, pendant que leurs figures n'obéissaient qu'au soleil,

étaient plantées suivant une ordonnance qui obéissait d'abord à un

humain. Pas une femme sûrement, car il s'était entêté aux besognes

pauvres qu'on assigne à l'énergie et au sexe fort dans les îles

désertes: ici, où tout est abondance en fruits et en coquillages, il

avait défriché et semé du seigle; ici, près de deux grottes chaudes la

nuit et fraîches le jour, il avait coupé des madriers et bâti une hutte;

ici, où l'on apprend à grimper en deux heures, il avait construit des

échelles, des vingtaines d'échelles rangées au fond d'un vallon comme

les veilles d'assaut ou de cueillettes des olives; ici, où les ruisseaux

coulaient à vitesse différente pour étancher les soifs les plus

diverses, il avait amené des conduites en bambou jusqu'à sa case; ici,

où partout était la mer, il y avait une petite piscine en ciment, un

tub; ici, où la nuit s'égale au jour, où le soleil d'un jeu régulier

avec l'équateur joue à la corde, il y avait des cadrans solaires sur

chaque pierre plate et un vieux squelette de pendule en ressorts à

boudins... Sur le rocher qui dominait la mer, était gravé un mètre

séparé en décimètres... Le Pacifique pouvait même s'y mesurer au

millimètre. Comme une femme qui succède dans une chambre d'hôtel à un

homme qui y fuma, j'eus le besoin d'aérer cette île, de jeter sur le

banc de pierre, sur la chaise en bambous quelques écrans de pleureuses

et quelques divans de plumes. Là où tout est solitude et bonté, il y

avait gravé en latin sur la grotte: Méfie-toi de toi-même. On y voyait

aussi, dans un petit clos pris sur les champs d'orchidées, des fleurs

misérables, des zinias, des balsamines... Près du tub, je trouvai un sou

italien.

Un sou n'est pas grand'chose, surtout pour qui vient de découvrir un

trésor, mais qu'il fût italien, mais que ce fût ce sou qu'on me refusait

enfant dans les pâtisseries, et que les vagabonds n'acceptaient que

s'ils allaient vers le Sud, j'en fus atterrée. Car j'avais imaginé un

Irlandais, un Suédois seul dans une île, mais le dernier de tous, après

le Belge, après le Luxembourgeois, un Italien... Jamais ma propre

détresse, ma solitude ne fut claire comme à cette minute où je vis un

Italien à ma place. Ce mot de solitude, supportable si juste avec son

sens écossais ou danois, me fut décoché soudain d'Italie même et de sa

capitale. Tout ce que la solitude italienne tient de villas, de

terrasses, de feux d'artifice et de foule, avec les roulements des

chariots; avec les vignes d'où les vendangeuses tout à l'heure

invisibles se relèvent à la fois quand vous passez; avec, suprême

solitude, dans un ciel tout bleu, un curé sous un aqueduc qui tend la

main pour voir si l'eau traverse et goutte; et la solitude des conciles;

et le pape, presque seul aussi dans son île, et enfin les grands jardins

où l'on serait seul, si l'on n'était justement avec la solitude comme

avec un autre que soi; la vision m'en fit comprendre que, si j'avais

supporté mon île, c'est que justement tout ce qui était italien en moi,

j'avais eu la force de me le cacher. J'avais soudoyé de nacre, pour

qu'elles ne me hantent pas, les terrasses d'onyx et d'albâtre; j'avais

soudoyé de corail les marais pontins et le Rialto; de fruits rouges gros

comme des citrouilles et d'orchidées les cyprès, les piments et les

roses. Solitudes latines qu'hélas je découvris grâce à ce sou, et sans

les avoir connues; enfant que je n'avais pas eu et dont je retrouvais

pourtant les vêtements et les jouets. Solitude portugaise, avec des

pampres au nord si épais sur les routes que les enfants y font des trous

pour voir les aéroplanes, et Cintra, où les vautours, conscients eux de

l'altitude, tournoient à dix mètres au-dessus des hommes, qui se croient

toujours au niveau de la mer; avec le bruit des fontaines parfois

assourdi, quand une femme étend devant le jet son pied nu. Solitude

espagnole, avec un grand sol en pierre sur lequel de petites taches de

velours et de soie se promènent, qui sont les hommes et les femmes, un

grand silence de Dieu avec de petits points tendres et amers, qui sont

les guitares et mandolines! Comme on juge un poison sur un être plus

faible, de l'absinthe sur un lézard, de l'opium sur une chatte, je

versai une seconde cette solitude de l'équateur dans deux grands yeux

italiens tendus au-dessous de moi comme pour recevoir un collyre... Et

je vis mon Italienne blêmir, mourir! Une Florentine seule sur un récif,

même proche de l'Italie; une Napolitaine seule en Sicile, une Corse,

seule, toute seule dans l'île d'Elbe, quelle pitié, alors que de chacune

des Touamotou, des Nouvelles Hébrides et des Bahamas, une Anglaise en

chandail jaillissait au moindre appel!

Rien ne prouvait d'ailleurs que le naufragé fût bien Italien. J'allais à

la recherche d'autres indices, aussi acharnée à identifier cet ancêtre

que si c'était le mien et que si les hommes se reproduisaient par

marcottage, quelques générations après leur mort, sans intermédiaires

palpables. C'était un marin, on le voyait à de petites ancres gravées

sur les écorces et les pierres; c'était un homme qui avait quitté l'île,

y était revenu, on le voyait aux bêtes dont la présence ne s'expliquait

que par voyages dans d'autres continents: il y avait des fourmiliers,

mais pas une seule fourmi, et ils mangeaient les écorces et les feuilles

comme l'eussent fait les fourmis mêmes. Il y avait des mangoustes, mais

pas un seul serpent, et elles se vengeaient sur la seule chose commune

aux autres espèces et aux serpents, sur les oeufs. Je trouvai quelques

ossements d'animaux venus dans l'île déjà vieux, ou isolés et sans

femelle ou mâle, un chien, un chat, espèces éteintes pour moi désormais,

espèces ancestrales. C'était tout. A part les dix centimes italiens, que

je glissai dans une fente de corail comme pour que toute la mer se mît à

jouer une marche,--l'appareil ne fonctionnait plus, la mer se

taisait,--pas d'autres signes que les ancres, distendues ou chavirées

sur les écorces, intactes sur les roches, qu'il avait jetées sans arrêt

comme dans une tempête, et qui résistaient, mordant aux acajous, aux

amboines, sans voir qu'il était parti. En vain essayais-je d'obtenir

quelque preuve de l'antilope aux caresses, lui disant des noms italiens,

lui parlant avec l'accent vénitien, l'accent romain... La nuit déjà

revenait... J'élevais mes bras pour bâiller, et les singes me lançaient,

croyant qu'on comble ainsi le sac humain, les fruits qui croissent le

plus haut. De l'autre île, mes oiseaux apprivoisés me faisaient leur

dernière visite de ce jour, oies et canards suivant le courant à cause

des poissons, tous les autres volant tout droit.

*

* *

J'avais résolu de nager aussi jusqu'à la troisième île, malgré son

aspect. A sept ou huit encablures, inculte comme un cuirassé, elle

surveillait ses deux soeurs. Pas un arbre. Le vent soufflait sur elle

les pollens par cuillerées, les duvets de tournesols par quarterons, et

ces oiseaux à bec long par qui se marient les palétuviers, et ces

insectes gonflés de graines de fraisiers qui remplacent en Polynésie le

marcottage, mais on la sentait stérile. Elle n'avait pas non plus sa

bague, ses récifs, négresse près des deux favorites, épouse illégitime

du Pacifique, et je n'étais pas sans inquiétude sur l'abordage. A mesure

que je nageais vers elle, j'avais déjà assez l'instinct de la mer pour

sentir les poissons de moins en moins nombreux. Je traversais des zones

d'un liquide qui me supportait à peine, et qui devait être du pétrole,

puisqu'en sortant de l'eau, je vis mes tatouages à demi effacés. Je

longeai une heure entière une falaise à pic et qui devait être en pierre

ponce, puisque mon côté gauche, pour l'avoir effleuré trois fois,

redevint blanc comme en Europe; et par un escalier, un vrai escalier en

pas de vis comme ceux qui mènent chez nous dans les caves, je montai,

avec l'impression de m'enfoncer, sur la pointe des pieds et les coudes

au corps, me gardant de petites sources qui devaient être des acides.

C'est du dernier escalier que je vis les dieux... Ils étaient alignés

par centaines comme des menhirs; hautes de cinq, de dix, de quinze

mètres, d'énormes têtes contemplaient ma tête encore au ras du sol, avec

des nez tout froncés comme si tous m'avaient déjà senti monter, des yeux

caves dont les plus proches de moi pleuraient de petites larmes sèches

qui étaient des souris effrayées; tous surpris dans une opération

silencieuse, dont il m'avait semblé surprendre les miroitements, les

scintillements. Mais je me sentais rassurée, de n'avoir touché leur île

que de mes orteils. Je gravis les dernières marches.

Je les voyais tous de face éclairés de dos par le soleil, leur ombre

dans cette revue rangée à leur pied comme un équipement. Tous l'esprit

et le corps tendus comme le fils de Footit quand son père lui demande

s'il sait ce que c'est que penser. Tous, à ma vue, se demandant,

cherchant en eux s'ils le savaient. Tous poussiéreux comme des marbres

de commode, offrant à un kodak une proie superbe, et au cinéma juste le

petit mouvement de leur ombre. Tous, par politesse pour un humain,

essayant de m'accueillir par ce qu'ils croyaient la pensée; celui-ci par

un oiseau gris rampant qui le parcourait comme un pou; celui-là par une

grenouille dans ses oreilles à rebords qui conservaient une eau plus

pure que celle des orchidées; celui-là, en laissant tomber de son corps

géant un petit bras usé. Parfois j'avais l'impression qu'ils se

relâchaient de leur immobilité, que là-bas on s'inclinait, qu'ici on

remuait. Je poussais un grand cri, et le garde-à-vous reprenait.

On apprend vite à distinguer les dieux. Un seul était vraiment beau, un

seul m'eût plu, avec une belle raie et une belle pomme d'Adam, comme en

ont à Deauville les joueurs de tennis. Celui-ci d'une île où l'on a des

faux cols. Un seul vraiment intelligent et auquel il eût été doux

d'apprendre les quatre saisons, les quatre opérations. Il avait le nez

levé, comme un fox. A mon âme un mouvement quand mon regard allait de

celui qui avait un sourire passager à celui qui avait un sourire

éternel. Certains paraissaient faux et truqués comme par des

antiquaires; et ainsi que l'on se campe en face d'une commode Louis XVI,

qu'on la juge vraie si l'on éprouve je ne sais quelle émotion Louis XVI,

je me plaçais en face de chacun d'eux, je le jugeais, j'éprouvais je ne

sais quelle horreur calédonienne, quelle tendresse papoue: c'était de

vrais dieux. Certains que je croyais avoir déjà vus, je les retrouvais

loin derrière, souriants de leur farce, parvenus à cette nouvelle place

par une marche oblique ou droite comme le cheval ou le fou. Autour de

quelques-uns, sans que rien pût faire comprendre cette maternité, le sol

couvert de petites idoles. Tous marqués du même dessin comme un troupeau

de dieux appartenant au même homme. Celui-là devinant presque, le plus

habile, ce qu'était la pensée: me parlant par la voix d'un crapaud caché

dans sa tête, puis, gâté par le succès, sifflant par un serpent caché

dans son pied. Tous gênés, humiliés d'être convaincus d'impuissance

vis-à-vis de cette femme blanche, devant cette mer, cette brise qu'ils

avaient terrorisées. Ces deux-là avec des regards si nettement pointés

vers un coin de l'île que malgré moi, je suivais leur invite, et, au

dernier balcon de la terrasse, je pouvais voir enfin ce vers quoi tous

étaient tournés: un océan sans île, tout ce qu'il y a de plus infini sur

notre petite terre; il me fallut me tourner pour retrouver, derrière

moi, mes deux îles comme deux bouées marquant le point où s'est englouti

un sous-marin. Tous immobiles comme s'il n'y avait qu'un seul dieu caché

dans leur armée, qu'il s'agissait pour moi de découvrir, et qu'en fait

je cherchais, les touchant du doigt, comme Ulysse recherchant Achille

dans le régiment des filles... Je le trouvai...!

C'est ainsi que le pendule de ma vie, trop tendu, ne battait plus que

des animaux aux dieux. Certes, moi aussi, comme tous, je créais

l'univers. Mais cet appareil si parfait jadis, et qui faisait que pour

moi il n'y avait pas de train en retard, pas de visites en avance, on

pouvait dire qu'il n'était plus au point. Je ne donnais plus que ces

mouvements lents de l'âme qui sont les singes, les perroquets, ou ces

figures éclairs qui sont les dieux papous. Bientôt le gouffre encore

s'élargirait. Je n'aurais plus à un bout de ma pensée que l'animal le

plus proche des plantes, à l'autre que Dieu lui-même. C'étaient mes deux

seuls voisins. Le moindre écart me heurtait au tatou ou à la Trinité.

Seule à ne pas avoir un milliard d'hommes à ma droite, un milliard

d'hommes à ma gauche, avec des femmes entre chacun pour amortir encore,

tout ce qui venait de la nature ou du coeur m'atteignait de son premier

choc et me bouleversait. Tous ces frissons qui m'étaient arrivés par mes

nourrices ou mes poètes, m'arrachant à peine un soupir, ils me jetaient

maintenant à terre, ils me roulaient sanglante sur des épines. Cette

horreur de savoir Strasbourg allemande qui me faisait tout au plus,

autrefois, transmise par mon tuteur, fermer les yeux, elle m'arrachait

maintenant sur une berge étincelante des cris stridents. Cette haine des

cravates Lavallière qui me faisait alors sourire, elle me faisait jeter

contre des blocs de nacre coupante des soles blanchâtres. Chacune de mes

pensées les plus simples ne s'arrêtait qu'après avoir atteint son

zénith. J'avais beau cligner des yeux, cligner de l'âme, rien qui me

redonnât ce monde dont le mouvement était l'allure Gaumont des cinémas

médiocres et où j'eusse retrouvé mes amis... Parfois j'avais

l'impression qu'il me suffirait de trouver un mot et de le crier tout

haut pour sortir de cet enchantement. Je prononçais le premier venu au

hasard, l'essayant sur l'horizon comme sur un coffre-fort, désirant plus

qu'un sauveteur un simple dictionnaire pour le lire de bout en bout,

certaine ainsi d'avoir à appuyer sur le vrai ressort, sur le mot qui

ouvre Paris, les mansardes allumées, sur celui qui donne l'électricité,

qui allume le gaz... En vain... Si dans ma sieste un nom me venait à

l'esprit, je m'éveillais, je le criais vers la mer...

Rien, un oiseau.

Je me rendais compte que je l'avais dit trop brutalement, qu'il fallait

l'entourer de deux ou trois consonnes indistinctes. Je le logeais dans

cet assemblage... Je le lançais...

Il y avait là-bas un tout petit remous,--mais un vrai petit remous.

Puis, plus rien... Je songeais à mourir.

Mais c'est alors que Calixte Sornin apparaissait et me sauvait. C'était

le premier nom de mort que j'eusse entendu, à ma première messe. De

Calixte je ne savais que ce nom. Un paysan sans doute, un ouvrier. Mais

moi seule, sans aucun doute, de tous ceux qui vivaient me le rappelais

encore. Il était célibataire, il était orphelin, il avait

quatre-vingt-onze ans, avait dit le curé. J'étais le seul dépositaire de

cette faible mémoire. Moi disparue, alors que pour moi-même je n'avais

rien à craindre, alors que mon souvenir vivrait encore longtemps dans

Bellac et par Simon dans Paris, moi morte, le dernier reflet de la vie

de Calixte était anéanti. Parfois je me sentais plus responsable de ce

souvenir à son terme que de mon existence même. Je l'entretenais de

mille promesses. J'obligerais Loti à appeler un livre de son nom. Je

ferais dire une messe haute devant les enfants de Marie et jeter le nom

de Calixte à cinquante mémoires de petites filles, sûre que l'une le

prendrait et le nourrirait de sa sève. J'obligerais les géographes à

appeler Ile Calixte mon île, ou même celle des mille dieux, et à le lier

ainsi, dans les cours des philosophes, à l'idée de Dieu lui-même...

J'étais plus qu'un savant qui hésite à se tuer parce qu'avec lui meurt

une découverte, j'avais la clef, seule j'avais la clef d'une vie

humaine. Un être par moi mourrait ou vivrait. C'eût été de la lâcheté

envers lui, que de me laisser couler à fond, ou de me pendre, ou de

désespérer... C'est ainsi que ce nom, qui le premier avait jeté sur moi

du deuil, me soutenait au-dessus des tempêtes, et m'attachait à la

terre, et me maintenait dans cette faible couche d'air, haute de deux

mètres, où l'on vit...

Suzanne et le Pacifique · 第 11 / 18 题