CHAPITRE CINQUIÈME

Cette innocence de l'île, après m'en être réjouie j'en fus déçue. J'eus

moins de respect pour cette nature; je fis sur elle, pour la taquiner ou

l'insulter, toutes les expériences qui m'auraient coûté cher dans cette

France qu'on proclame innocente. Je goûtai les baies qui ressemblent à

nos baies empoisonnées, je me repus de belladone, de ciguë frite, sûre

qu'elles ne contenaient qu'un sucre niais et docile. Je dormis à l'ombre

d'arbres à feuilles de noyer, je goûtai à de grands champignons

écarlates; en France j'aurais pris la tavelée, l'onglée, la paupiérite,

mais la solitude vaccine contre tous les maux. C'était lassant de voir

ces palmiers naïfs sur lesquels seul un crabe montait et redescendait,

selon le soleil, comme un poids de pendule. Les larges feuilles

piquantes dans lesquelles j'étendais mon bras jamais ne se refermaient

sur lui, et pas une fleur qui essayât de mordre ou de retenir même mon

petit doigt. Ces massifs d'héliotropes, ces bosquets de tournesols qui

agitaient lentement et unanimement leurs têtes vers le soleil comme les

girls dans les music-halls, ces perroquets qui faisaient un succès à mes

moindres mots, ces échos, ces paradisiers familiers comme au paradis

même, ces gourahs qui demeuraient paisibles sur leur branche même quand

je criais, ou daignaient tout au plus se soulever, par politesse, de la

hauteur dont on soulève un chapeau (pour partir affolés dès que leur

parvenait quelque écho d'écho imperceptible pour moi), cette nature en

somme qui ne gardait point ses distances avec un être humain, paralysée

par le bonheur, par l'impuissance à faire venir des continents ses

conduites de venin, et dont les réflexes, oiseau qui s'envole, lézard

qui fuit, ne fonctionnaient jamais, même en frappant au bon endroit;

parfois elle m'exaspérait. Jamais un rayon coupé par un nuage, ou vous

échappant soudain, tous trempant dans l'océan ou dans la terre et tenus

par un pêcheur endormi qui jamais ne les relevait; jamais un poisson

fuyant devant vous, car le soleil ni la mer n'avaient non plus leurs

réflexes, et il fallait chatouiller les truites pour tirer d'elles

quelque vague révérence. Peut-être un homme eût-il obtenu plus de

réaction de cette île qui restait sous moi placide comme un cheval sous

un cavalier-femme. Pourtant je devenais un être plus fort et habile, je

grimpais, je nageais, de petites boules rondes, des muscles glissaient à

chacun de mes mouvements sous ma peau; mais pour me donner des oiseaux

peureux, des arbres esclaves, il eût fallu dix ans au moins de feu ou de

massacre. Toutes ces racines qui étaient de la réglisse, toutes ces

herbes folles qui étaient de la vanille, ces troncs qui étaient du lait,

ces pierres qui étaient des perles, il eût fallu au moins un couple

humain pour en refaire, comme en Europe, des morceaux de bois stériles

ou de l'ivraie. Mon coeur aussi était devenu inoffensif... l'île s'était

glissée entre le monde et lui comme un mastic. Rien ne le faisait plus

battre. Il ne s'accélérait même plus, tant j'étais entraînée, si je

courais ou si je nageais. Parfois j'essayais de me raccorder à distance

avec cette tristesse, cette douleur, ces larmes que saisons et villes

distribuent dans le pays sous une infaillible pression. J'allais, dans

mon désir de souffrir, chercher mes derniers souvenirs au-dessus de mon

naufrage, comme au-dessus de la place où l'on a relevé un câble.

J'essayais de croire que par télépathie, par des clignements, des

frissons, j'étais renseignée sur le mal qui advenait en Europe et les

morts de mes amis; en vain, de toute une année je ne pus pleurer qu'une

fois et par hasard, le jour où je pensai à une broche (de corail

justement, le premier éclat que j'aie vu de cet élément sur lequel je

devais vivre), le premier cadeau qu'on m'eût fait, que j'avais échappée

dans une fontaine, qui m'avait fait haïr une soirée entière ces gens qui

ne plongeaient pas pour me la rapporter, car je prévoyais si peu qu'elle

dût s'épanouir ensuite dans l'Océan et me sauver.

*

* *

Par bonheur aussi, l'île eut à cette époque besoin de moi. Pendant

quelques jours le courant qui contournait les récifs puis perçait la

lagune pour effleurer le promontoire porta des amas de feuilles ou des

îlots d'arbres entrelacés, tantôt à demi penchés, tantôt droits, comme

dans les gravures le Mississipi. Ils avaient de larges fleurs...

Peut-être le vent ne pouvait-il détacher leur pollen, peut-être était-ce

des espèces que la nature devait approcher entières des autres espèces

et des autres îles, plantes qui s'aimaient à la manière des hommes.

Mais, du plus grand, je vis une liane se détacher, nager, accoster,

s'enrouler autour d'un arbuste: un boa. Je le tuai le soir même, dans

son sommeil, mais non sans qu'il eût mangé deux gourahs... Une semaine

plus tard, c'est par en haut, comme les assiégés par les aviateurs, que

je fus ravitaillée en crainte; un épervier, qui, lui, avant d'être

atteint par ma fronde, eut le temps de goûter un spécimen de tous mes

oiseaux. Puis, sur un de ces îlots dérivants, je crus apercevoir une

bête à pelage, ocelot ou couguar, que j'empêchai de se jeter vers moi en

le menaçant tout le long de la grève d'une branche allumée...

J'étais touchée des dangers qu'avait enfin courus mon île. La seule

attaque peut-être que devait y faire le mal, la Providence m'avait

mandée de Bellac pour y répondre. Mon coeur avait battu trois fois,

comme chez ceux qui vont aimer... Un jour aussi, je découvris un

alligator de vingt centimètres; je savais qu'il lui fallait bien des

années pour devenir terrible, dix ans au moins pour mordiller avec fruit

l'ornithorynque, vingt pour saisir par la patte un échassier; jusqu'à

nouvel ordre je le gardai dans un bassin, puis il disparut, et il n'y

eut plus d'hypothèque, même à dix ans, sur mon animal ou sur ma main,

même à vingt ans sur mes oiseaux.

*

* *

Seule?... Pas tout à fait... Les personnages que nous inventions au

couvent, celui qui claque les volets, qui agite les futaies, et que nous

appelions le Novice...; celui qui brise la vaisselle, qui se prend les

pieds dans les cordes, qui renverse les tubs à minuit dans la villa

endormie, et que mes cousins, du nom du fonctionnaire le plus maladroit

de Limoges, appelaient le Contrôleur, ces deux-là, fidèles, à travers

Atlantique et Pacifique, tinrent à me rejoindre. Un jour je fus

réveillée de ma sieste par des tôles tombant d'un toit.

--Le Contrôleur!

Toute une semaine en effet le Contrôleur sévit sur l'île, vite au

courant d'ailleurs, et ce premier bruit inexplicable fut le seul bruit

d'Europe auquel il eut recours. Mais des noix de coco tombèrent juste

sur des crabes et les écrasèrent. Je trouvai une tortue éclatée, des

oiseaux pris dans des lianes: il avait passé par là... Puis, un jour,

deux petits nuages partis de l'Ouest allèrent s'installer à l'Est avec

autant de dignité que pour un quadrille, le vent se mit à souffler, et

le Contrôleur passa la main au Novice. Les arbres furent éventés

jusqu'au dernier fond de leurs troncs et par tous les trous il en

sortait une fumée avec les oiseaux. Tout ce qu'il se permettait en

Limousin avec les feuillages, les ramures, les frondaisons, le Novice le

fit avec les feuilles de bananier, les palmes... Les oiseaux à plumages

ras, seuls, osaient se poser au hasard, mais les queues des paradisiers

et des veuves revenaient en rafale par-dessus leur tête à leur moindre

faux mouvement. Toutes les plaisanteries qu'il se permettait là-bas avec

mes robes, il les essaya sur moi nue. Et bien d'autres ensuite me

visitèrent, de ceux qui se nomment dans les pensions de jeunes filles

l'Architecte, Coco ou Casimir, qui pelaient en une seconde des régimes

de bananes, qui changeaient en glu le sirop d'érable, qui faisaient

reparaître sur moi, par rougeurs inexplicables, des traces de

jarretelles, de corset ou d'épaulettes..., dont j'ignorais les noms, et

qu'une vraie sauvage eût créés dieux, tant leur malice était vivante.

Mille souffles, mille petits fracas, mille petites présences qui

tournoyaient autour de moi, mendiant cette divinité qu'ils savaient par

les livres de Spencer plus facile à obtenir en Polynésie que dans le

reste du monde. J'étais assaillie de leurs ambitions. Je les comprenais

d'instinct. Un bruissement dans les catleyas juste au lever du soleil

qui eût voulu être dieu du rayon rouge. Une fulguration sur les

tournesols, qui eût voulu être déesse du rayon vert. Une plainte dans la

forêt, qui suppliait, qui demandait presque d'une voix humaine à être le

dieu du silence. Un rugissement des grosses orchidées, comme d'un

phonographe, pour la place de dieux des pollens... Quand je passais sous

l'arbre à racines retombantes toujours un coup sur l'épaule, net, et

brutal, de celui qui voulait devenir peut-être dieu des caresses. Une

ambition sans bornes des moindres reflets dans les eaux, les sources, et

qui gagnait des poissons isolés, soudain figés et ridicules. Les

demi-appels, les demi-éclats des modestes qui ne voulaient être que

demi-dieux. Une flatterie unanime qui me conviait à me croire d'essence

royale pour que tous alors sous mon couvert pussent se précipiter à la

curée des noblesses. Un nuage tout rond, quotidien, qui défilait vers

midi devant moi, fardé et poudré, comme Esther devant son roi, avec la

secrète prétention d'avoir un grade entre les cumuli; les brisants

autour de l'île qui voulaient faire de moi avec leur bruit de feu une

Walkyrie éveillée; la mer, qui parfois s'écartait de l'horizon comme un

gâteau de son moule, que je n'aurais eu dans ces moments qu'à retourner,

déesse. Je me refusais à combler ces voeux enfantins. Le Novice et le

Contrôleur gardèrent seuls une existence officielle au milieu de leurs

rivaux du Pacifique. Je me détournais du nuage, du rayon avec l'humeur

du prince qu'on sollicite. Je me gardais de certains gestes comme s'ils

allaient conférer d'eux-mêmes, ainsi qu'il arrive parfois au roi

d'Espagne s'il se couvre ou s'il tutoye, des titres à tous ces démons.

Je disais vous aux oiseaux, à l'île. Je me méfiais aussi de moi-même, je

savais que les femmes créent, même sans l'enfantement, et d'elles-mêmes,

des êtres toujours plus grands qu'elles. Je ne voulais donner à aucune

crainte, à aucun espoir, à aucun parfum dans l'île le droit de se dire

mon égal. Souvent, le soir, quand toutes les forces déchaînées du vent,

de la mer, de l'archipel m'assaillaient; quand je les écoutais mendier,

désorientée malgré tout comme une mère qui n'a pas donné de nom à ses

nombreux enfants; quand, petites et éternelles, elles me découvraient

sous mes plumes ou mes feuillages et tiraient sur moi comme sur l'anneau

de la trappe qui leur ouvrirait tout; quand je me redressais au milieu

de leur jubilation; quand elles m'éventaient, me flattaient dans tous

les recoins de mon âme, touchaient de vraies mains mon corps, caressant

ma peau par sa doublure, mes yeux par leur envers, voyant dans cette

fille de France leur unique chance d'arriver jamais à la divinité; et

quand les parfums s'en mêlaient; et quand l'odeur des glycines devenait

si forte que je fronçais les sourcils comme en Europe quand le gaz est

ouvert; et quand chaque futur démon, croyant me tenter en me laissant

lui choisir jusqu'à son sexe, se mettait à ma merci pour son genre

d'amour; quand il eût suffi de mon consentement, d'un clignement de mes

yeux pour leur faire cette liberté que seule, à mille lieues à la ronde,

je pouvais donner; quand j'entendais soudain, au milieu de leur voix

déjà familière, le cri nouveau d'un collègue venu du bout de l'Océanie,

en m'apprenant ici; quand ils m'assiégeaient, dédaigneux de quelque

vraie reine polynésienne d'une île voisine, parce qu'ils me savaient,

élève de la pension Savageon, plus riche en mots magiques, en noms

illustres, plus nourrie de poèmes et de gloires et qu'ils désiraient

tout à coup un titre européen; quand je chassais le vent de la main

comme chez nous un insecte, la mer du pied comme chez nous un chien, mer

imbécile qui s'offrait toute en ce moment même pour échanger son

terrible nom plébéien contre un petit mot caressant; quand je leur

disais: tu ne me feras pas dire que tu es Éole, que tu es Orphée, tu

n'es que le vent, tu n'es que le catleya, tu n'es que la mer; et que le

soleil et la lune au-dessus de ces vanités, leur nom de Phébus et de

Phébé collés sur eux comme un nom sur une gare, m'approuvaient; alors,

parfois, faut-il le dire? un regret me prenait de n'être point aussi

avide qu'eux, une envie de sacrifier un peu de ces trésors en moi à mon

éternité; seule avec tant de mots merveilleux à mon service, un désir de

choisir les cent plus beaux pour moi-même et, pour narguer tous ces

démons anonymes, de couvrir d'appellations divines mes mains, mes genoux

et jusqu'à mes pensées. Je succombais une minute à cette couronne qu'on

m'offrait. J'étais malgré moi plus compassée, je me promenais d'un pas

plus noble dans l'île, je forçais mon regard à plus d'éclat, plus de

domination; toute nue, j'allais comme avec une traîne. Déjà rusée comme

un faux dieu, connaissant les habitudes des astres ou des éléments,

comme les enfants qui comptent trois, pour faire partir le train, je

disais «couche-toi» au soleil devant mes démons ébahis, quand le soleil

touchait l'horizon. Mais le sentiment hiérarchique est le plus fort dans

une âme latine. La pensée soudaine de ces gens en Europe que je sentais

mes vrais maîtres, ces receveuses de tramways qui vous égarent, ces

agents qui vous martyrisent, ces cochers qui vous enferment en des

boîtes puantes, ces taxis, refuges et plates-formes où je n'avais été et

ne serais jamais à mon retour qu'une esclave payante, m'égayait et

m'enlevait toute prétention, même en cachette, à être dieu. Je sortais

du rayon où malgré moi je m'étais logée, comme d'un déguisement.

Les mois passaient. J'avais vite appris à compter par lunes. Je me

réjouissais des pleines lunes comme d'un salaire, comme chez nous des

fins de mois, heureuse d'avoir roulé de mes yeux cette boule à la

maturité. Mais déjà j'étais à l'étroit dans ces époques trop petites. Ce

désir trimestriel de vagabondage qui me poussait autrefois aux

couturières, aux modistes, je lui obéissais encore, c'était le désir de

saisons; mais je n'arrivais pas à en découvrir. Rien dans l'île qui

m'eût permis encore de distinguer un automne ou un hiver. Parfois une

frange rose aux feuilles d'un arbre semblait indiquer un

arrière-printemps, un été à sa fin, mais l'arbre voisin n'en était que

plus vert. Parfois la lune était mince et transparente, on voyait les

étoiles au travers comme en été, mais le soleil n'était pas d'un degré

plus fort, et tous deux ne vivaient pas ici aux dépens l'un de l'autre.

On avait déposé au pied de chaque arbuste une année entière qu'il

consumait lentement à sa guise. Je crus découvrir qu'une sorte de

tilleul perdait son feuillage; je m'en réjouissais; ainsi je verrais du

moins des bourgeons pousser, des rameaux verdir: je venais chaque jour

ramasser chaque feuille, j'allumais le feu à leur tas, de cette loupe

qui me faisait voir toujours deux ou trois fois grandeur nature l'objet

que j'allais détruire; je pus une minute voir une feuille morte trois

fois plus grande, un automne trois fois plus grand que ceux d'Europe...

mais bientôt je compris le malentendu, l'arbre était mort pour toujours.

Pas de saisons. Je cherchais leurs traces des heures entières, dans les

collines, dans les gazons, obtenant une minute un faux printemps grâce à

mille perruches d'un vert nouveau sur un bosquet, un faux hiver toute

une nuit grâce au faux givre de la nacre... mais désorientée dans ma

marche et mes promenades, comme si l'on m'avait enlevé, avec elles

quatre, mes quatre points cardinaux.

Or, un matin, je fus éveillée par des cris d'oiseaux inconnus. L'île

tout entière n'était que vacarme. J'essayais de voir ces nouveaux hôtes

qui venaient de s'abattre par myriades autour de moi. Mais je ne

distinguais, immobiles sur leurs branches ou à leur place habituelle,

que les mêmes gourahs, les mêmes passereaux, les mêmes adjudants. Des

improvisations entières de rossignols, des chants de merle, de canari,

mais j'essayais en vain d'apercevoir les chanteurs. Enfin je compris...

Ces cris partaient de mes oiseaux. Ces myriades de chanteurs étaient

logés chacun dans un de mes compagnons muets. Ce sifflement à volutes

sortait de ces pigeons qui d'habitude gloussaient. Ces cris de merle, de

la demoiselle à aigrette qui parlait jusqu'ici par des ricanements. Les

paradisiers à cordes vocales en zinc s'étaient attendris soudain et

modulaient. Ou j'assistais à un miracle, ou je voyais se délier une

corde dans le gosier et le coeur des oiseaux, y compris les ptemérops,

qui donnaient un bruit d'accordéon. Ou bien (mais quel miracle plus

grand encore!) c'était le printemps...

J'étais un genou en terre, à l'affût de ma saison. C'était bien la

lumière si pure qu'un moucheron y paraissait une bulle dans une vitre,

mais les oiseaux s'occupaient bien des moucherons! C'était bien le

soleil à la fois d'un demi-degré plus frais et plus tiède, et le

moucheron, laissant tomber l'île comme un lest, plein d'aventure,

s'envolait directement vers le soleil! Sentant l'herbe pousser, les

branches craquer de sève, les oiseaux évitaient de se poser et

voltigeaient chacun au-dessus de ce qui allait être un bourgeon nouveau.

Les outardes alanguies couvaient des oignons de renoncules comme des

oeufs. La jeunesse se posait sur les coraux, les perroquets, les

baobabs. Le mot jeune s'ajoutait dans ma pensée à chaque mot, comme une

baladeuse, au printemps, s'ajoute à chaque tramway d'Europe: la jeune

Océanie millénaire, les jeunes vieux cacatoès; mon chagrin, mon

désespoir je les sentais en moi devenir des chagrins, des désespoirs

jeunes et forts. A un bleu plus pâle on reconnaissait les gouffres les

plus profonds du ciel. C'était l'espoir attaché à la queue de chaque

oiseau comme ces papiers roulés dans les classes aux pattes de la

mouche. C'était l'eau de mon ruisseau le plus placide soudain

frétillante et froide comme une eau de montagne. En une nuit, les

carapaces des tortues, les peaux des lézards, étaient plus claires et

frottées que des peignes ou des portefeuilles, ceintes aussi de

gribiches d'argent et d'or. Tout ce avec quoi se fait le printemps en

France, la neige, les glaciers, il semblait qu'un dépôt en fût caché au

centre de l'île. Un afflux vert partait de l'attache des feuilles de

bananiers et poussait la sève jaune vers le haut de la feuille, comme

dans une chevelure teinte la vraie couleur, mais à une allure sensible à

l'oeil nu. Tous les insectes à tous les arbres grimpaient droit comme

des coccinelles. Ces carabes lumineux de nuit voletaient en plein jour

comme des lampions qu'on a oublié d'éteindre au lendemain d'une fête,

mais leur petite flamme était la seule chose obscure. Les feuilles des

palmiers s'ouvraient toutes en craquant comme les mains du squelette qui

ressuscite. Les poissons, devinant cette couche de jeunesse abattue sur

la mer, la déchiraient de leur nageoire dorsale toute hors de l'eau.

Dans la coupe des vagues, on apercevait des bancs de harengs affleurer

l'air même de tous leurs flancs argentés, et soudain, preuve

suprême,--de quel oiseau partait ce cri, de quelle grue de Numidie, de

quel colibri, de quel martin-pêcheur ou de quel adjudant--j'entendis le

coucou!

Trois jours dura le printemps. Trois jours où les plantes et les oiseaux

s'exaspérèrent. Tous les feuillages des cocotiers, des palétuviers,

toutes les tiges s'étaient relevées, et je n'en reconnaissais plus les

ombres. Au-dessous de ces branches retroussées, les oiseaux

apparaissaient plus nus et plus vifs comme des dessous irritants. Les

lianes resserraient une étreinte défaite par l'année écoulée d'un

centimètre. Pour la première fois, les oiseaux-mouches volaient par

couples, le mari signalant les parfums défendus. Sous les fourrés, de

grosses taches d'un soleil tango, c'étaient les roues des coqs qui se

battaient. Parfois, arrêtée par un de ces fils blancs qui barrent en mai

nos vergers, je ne bougeais plus, je m'entêtais à rester prise dans ce

filet d'Europe. Puis, le soir du troisième jour, tous les paradisiers

luttèrent; un seul, le plus faible et le plus petit, fut tué, et, comme

si la plus légère proie de l'île lui avait suffi, le printemps disparut.

Les fleurs déjà perdaient de leur éclat comme les plumes d'un oiseau

tué. Heureuse encore si d'ici le printemps prochain j'avais trois jours

d'hiver!

*

* *

D'autres mois passèrent. Celui où je fus mordue par un poisson, celui où

je me coupai le doigt, et ils marquaient sur moi comme des coches. Entre

les eaux pures et les fruits j'avais maintenant ces habitudes ou ces

sciences qu'on prend en Europe entre des vins et des cuisines. Il y

avait une source que je préférais; je savais mon meilleur bananier, ma

meilleure mangue. Ce que l'on ne peut distinguer sans diplôme, je le

confondais peut-être encore; je fus malade, et me crus triste. Je

grelottai de fièvre et crus que j'avais froid. Soudain je sentais des

ressorts de mon âme, insoupçonnés, éclater comme des baleines dans une

étoffe qui vieillit, et me révéler mes vraies qualités. Je découvris un

jour que j'étais brave, de cette façon, à un craquement en moi.

Désormais je renonçai à la peur. Un autre jour, je me fis honte,--car je

ne souriais plus, j'étais sans vivacité et toute terne, délaissant mes

poudres et mes onguents; je m'insultai; je me répétai que je n'étais

tout de même pas une Russe, une Allemande pour prendre ainsi au tragique

ma vie. J'avais à jouer le rôle d'une Française seule dans une île;

j'avais, en me prenant le pied dans une liane, à faire mille grâces aux

lianes; je décidai qu'un jour par semaine, du lever au coucher, quel que

fût le temps, je serais gaie. Je fixai même cette première fois au

lendemain, et j'attendis avec angoisse, comme un rendez-vous avec un

inconnu, cette entrevue avec mon ancienne gaîté... Nuit longue, visitée

par toutes ces ombres qui se précipitent sur les coeurs un peu

éclairés... mais au terme de laquelle je sentis un sourire manger par le

milieu mon visage. Le soleil se levait de la mer sans débat... Près des

cacaos embaumés, je m'éveillai comme jadis près de mon chocolat... Je

souriais, mes yeux se plissaient, mes joues se pinçaient, ma gaîté se

pendait à mon visage par mille pinces comme un linge qui va flotter...

Mais ce n'était pas la gaîté qui me revenait seule, c'était une pudeur

que je ne connaissais plus. Jamais Américaine, jamais Italienne seule

dans une île ne regarda avec plus de bienheureuse gêne, dans la loupe

son unique glace, son corps, son unique corps. Une mangue que je

pressais trop fort, éclata, m'inonda. Jamais Cubaine, jamais Liménienne,

jamais Orientale nue ne reçut sur elle avec plus de rougeur une mangue

éclatée... et toutes les coquetteries qu'une Française vêtue de plumes

rouges peut faire au soleil levant, je les fis jusqu'à midi... C'est

ainsi qu'en moi rien n'obéissait plus très bien aux commandes, que je

trouvai je ne sais quelle variété d'innocence en cherchant la gaîté, et,

la semaine suivante, en cherchant la piété, je ne sais quelle ardeur

d'architecte qui me fit transporter des arbres, tisser des lianes; puis

de peintre, qui me fit découvrir dans cette étendue étincelante les

trois ou quatre points sensibles qu'il fallait percer et par où les

couleurs particulières se donnaient vraiment aux hommes: un coquillage,

qui donnait le vermillon, une fleur, qui donnait le bleu, et une petite

carrière qui donnait un blanc de céruse; car l'île toujours ne se crut

obligée de sécréter que cette résine française, et je n'en usai

d'ailleurs que pour accentuer toutes ces apparences dont je vous ai

parlé et qui semblaient humaines, pour souligner de violet tous ces yeux

contenus dans les écorces; teindre de blanc les branches qui

ressemblaient à des bras; les vers, les chenilles, les insectes furent

tenus par ces couleurs à l'écart des hanches en mancenillier, des cous

en palmes; tous les chemins par où la pensée pouvait gagner un corps

humain avaient ainsi leurs écriteaux... Pauvre compagnon, épars dans le

bois vivant, yeux, bouches, lèvres bousculés par la sève végétale...

seul compagnon!...

*

* *

Il devait y avoir plus d'un an que j'étais naufragée, quand je pus enfin

partir pour l'île d'en face. J'étais devenue bonne nageuse, et plusieurs

fois déjà j'avais pris ce départ, mais toujours le courant m'avait

ramenée à la grève. Je découvris un jour qu'après avoir fait le tour de

mon île, ledit courant s'infléchissait à nouveau vers l'autre. C'était

un chemin facile, indiqué d'ailleurs par des bandes d'oiseaux qui

suivaient les poissons. Je partis curieuse, mais sans espoir. La fumée

qui montait de là-bas, j'avais vite deviné que c'était celle d'une

source chaude, comme dans mon île. J'avais seulement l'impression de

changer de plateau dans une balance, pour vérifier je ne sais quelle

pesée de moi-même. Je partis. Tous les ennuis d'ailleurs qui

s'accumulent pour le lancement d'un grand bateau, je ne les évitai pas

avec mon seul corps. Un jour j'eus une crampe et dus rentrer. Le

lendemain, je déchirai mes pieds à un récif et dus attendre la guérison.

Enfin un matin où le courant se jalonnait d'oiseaux dormants comme de

bouées, la mer toute opalisée comme de l'eau de Cologne où l'on a versé

de l'eau, trop d'eau, je partis, escortée jusqu'au large par mes oiseaux

favoris. En évidence près de ma grotte, sur une planche, j'avais écrit,

comme la concierge qui s'est absentée une minute, en anglais et en

français,--comme une concierge instruite:--Je suis dans l'autre île, je

reviens...

Suzanne et le Pacifique · 第 10 / 18 题