Qu’allait-elle faire?
Reprendre sa vie. Elle se remettrait au travail, le travail lui
paraissait maintenant plein de bonheur. Elle redevenait pauvre.
Misérable, non pas: puisqu’elle rentrait en possession d’elle-même, de
ses sentiments, de tout son être. Elle se sentait délivrée, elle
respirait.
Cependant, à la maison qui l’occupait naguère, on lui répondit qu’elle
était remplacée, on ne pourrait plus l’employer à l’avenir... Elle se
trouva, pour savoir, à la sortie des ouvrières: «Tiens! v’là Sophie! Ah!
Sophie!... s’écrièrent les jeunes filles. Comment! mademoiselle nous
connaît encore!»
Elles entouraient leur ancienne compagne, elles la regardaient avec
curiosité. Sophie, troublée, tout de suite les avaient senties loin
d’elle.
«Enfin, si ça te plaisait... t’as bien fait...» disait une petite blonde
d’une voix fausse, dans un rire aigrelet.
Et Sophie, soudain, saisissait qu’elle s’était séparée des honnêtes
filles... Elle n’avait pas encore pensé à cela, c’est une idée qui lui
venait maintenant. Alors elle eut une grande envie de pleurer... Elle
aurait voulu parler, expliquer, mais ces sourires... Elle restait là,
muette et toute pâle. On chuchotait: «Dis donc, elle s’en est fait des
mains blanches!» Elle avait tiré son mouchoir, le cœur gros; on
reniflait: «Ça sent bon!»
Ah! leur dire que cette vie, à elle plus qu’à personne, répugnait, leur
dire tout ce qu’elle avait souffert!... leur dire qu’elle aussi elle
était honnête, et qu’elle voulait travailler... et qu’elle ne pouvait
que travailler!...
Mais Sophie se taisait, car on ne l’aurait pas comprise, elle le
devinait; on aurait dit: «Qu’est-ce que tu racontes? Tu ne savais donc
pas ce que tu faisais? Mais tu es folle!» Ou bien à part soi: «Ah!
voilà! elle n’a pas réussi...» Non, les cœurs étaient prévenus, c’était
fini... Quoiqu’elle fît, qu’elle le voulût ou non, maintenant, aux yeux
de toutes celles-là, elle était devenue l’une de ces femmes pour
lesquelles on éprouve à la fois envie et mépris, un mélange singulier de
fascination et d’éloignement... Et tous ses efforts ne pourraient jamais
aboutir qu’à amoindrir l’admiration sans diminuer le dégoût. C’était
fini!
Elle ne disait rien; elle éprouvait un deuil affreux. Il y avait, au
milieu de ces sourires aigus, son pauvre sourire douloureux.--«Adieu»,
murmura-t-elle, et elle partit. «Amuse-toi bien, Sophie!» lui cria une
voix... Mais elle ne se retourna pas, elle avait les larmes aux yeux.
Au milieu de son chagrin, la mère Rançon arriva. Visiblement la vieille
était envoyée par M. Pampelin; elle commença par reprocher son
ingratitude à Sophie: Un homme si généreux et distingué, qui l’avait
mise dans ses meubles! Parole, elle était folle! Profiter de cette
façon-là d’une chance pareille!...
Quand Sophie, frissonnant encore au souvenir de M. Pampelin, lui apprit
qu’elle voulait travailler, elle tomba des nues: Travailler! Mon Dieu!
mais c’était du délire! Voyons, Sophie savait pourtant bien que ça ne
remplit pas le ventre de travailler!... Voulait-elle encore marcher sur
ses bas, porter des chemises trouées, et jeûner tous les dimanches? Elle
savait bien qu’elle ne s’en tirerait jamais sans un ami; ce n’était pas
possible... Alors... M. Pampelin... est-ce que ce n’était pas le rêve
pour une petite femme raisonnable?...
La mère Rançon partit, convaincue qu’on avait fait des propositions à sa
protégée et que le magistrat allait être remplacé.
Aussi, trois jours après, quand elle revint, fut-elle profondément
étonnée de retrouver Sophie en train de sangloter. Sophie, depuis trois
jours, cherchait du travail, et n’en trouvait pas. Au spectacle de ces
larmes, une idée traversa Mme Rançon: elle est amoureuse... «Mon enfant,
allons, est-il possible de se mettre dans des états pareils! dit-elle en
la cajolant. Ah là! là! les hommes n’en valent pas la peine!...» Sophie
la regarda avec étonnement. La mère Rançon continua... «Mais oui, ma
chatte... Comment! quitter M. Pampelin pour ça! Oh!... Bien sûr, vous
trouverez peut-être plus jeune, mais aussi bon?... Voilà un homme qui me
disait hier: «Tenez, Madame Rançon, elle a peut-être envie de petites
choses qu’elle ne me dit pas; je connais bien les femmes... ah! je ne
voudrais pas qu’elle se refusât rien, cette chère enfant... eh bien, si
elle pensait, des fois, que quatre-vingt-dix francs par mois ce n’est
pas assez, je ferais un sacrifice, ma foi! je lui en donnerais cent.»
De l’œil elle guettait Sophie, Sophie insensible répéta seulement
qu’elle voulait travailler.
Une semaine passa. Et la mère Rançon proposa une place de bonne dans une
brasserie. La pauvre fille, qui n’avait rien trouvé, accepta.
V
Elle descendait le matin, encore presque assoupie, et fatiguée des
quatre membres comme si on l’avait battue, car on se couchait tard et
après être resté toute la journée sur ses pieds. On commençait à
nettoyer; mettre les chaises sur les tables, arroser, balayer; cela
sentait le tabac froid, la sciure et les crachats. Un jour sombre
entrait par les vitraux, de l’air sur glissait par la porte, ouverte. On
avait le patron sur le dos: «Un coup de foulard ici! Et ce que vous
laissez dans les coins, ma fille!» On mettait les mégots dans un sac.
A onze heures, les premiers clients arrivaient. Il y avait le bon homme:
«Bonjour, mon enfant; et les amours?» Il y avait celui qui veut toujours
toucher, qui vous prend à la taille, ou vous caresse la main, le commis
voyageur: «Oh! là! là! t’en fais des yeux cochons!» Et l’employé...
Parler, s’approcher et s’échapper, servir, sourire.
Le soir c’était des cris dans la fumée, des manilles, coups de poing sur
la table, discussions, jurons... Dans le coin des étudiants, on
chantait... Sophie était étourdie, avec un mal de tête horrible; ses
jambes pliaient sous elle; mais il fallait s’empresser, et de l’adresse.
Pendant deux semaines, elle ne sentit rien. Elle était abrutie de
fatigue et comme stupéfiée. Et tout de suite debout, à l’aube, et
occupée, elle n’avait pas le temps de penser. Quand, enfin faite un peu
à toute cette nouveauté, elle commença à en prendre conscience, elle fut
désespérée.
Elle se sentait déchue.
D’abord, quel travail! Quand elle cousait, elle avait l’orgueil de ses
doigts; ils usaient d’habileté, d’intelligence. Mais porter des chopes
sur un plateau!...
Et ces hommes qui lui donnaient des sous en disant lâchement une saleté!
Les autres bonnes prêtes à tout!... Et coucher là, être comme une brute
attachée à la maison, ne plus avoir de vie à soi!... Et encore, dans la
brasserie, il y avait une atmosphère énervante. Ah! Rien que des
hommes!... Des regards d’hommes, des bouches et des mains d’hommes! Elle
dormait mal... Des hommes qui vous plantent un regard dans le cœur comme
un couteau, ou qui parlent doucement avec une furieuse envie, on le sent
bien, de se ruer... Ces yeux, ces yeux qui se collent à votre corsage!
Les autres bonnes riaient, riaient, roucoulaient, riaient,
hennissaient...
Un matin, le patron bouscula Sophie dans la cave, sur un sac de charbon.
Alors elle oublia tout, elle ne voulut plus se souvenir d’elle-même;
elle eut une folie, vécut dans un vilain rêve. Elle le rejoignait, là,
dans le noir, elle sentait des mains sur elle, elle entendait haleter un
souffle, une bouche humide et chaude la parcourait, une flamme la
pénétrait, l’embrasait, et dans un éclair, elle s’évanouissait...
L’homme disparaissait dans l’ombre... Sophie était seule; elle avait
honte. Mais remontée aux lumières, au bruit, elle ne savait plus rien;
tout s’effaçait, elle se remettait à circuler à travers les tables en
portant ses bouteilles.
* * * * *
Dans le coin des étudiants, trois Allemands venaient tous les jours. Ils
ne jouaient pas aux cartes, et ils ne chantaient pas. Presque sans rien
dire, ils fumaient des pipes. L’un d’eux, quelquefois, se mettait à
parler: il parlait longtemps, et les deux autres l’écoutaient, en
faisant par moments un signe de tête. Le plus grand et le plus large, le
plus blond, appelait toujours Sophie «Fraulein»; il la regardait d’un
air rêveur et sérieux. Sophie ne l’aimait pas, parce qu’il était trop
poli... Qu’est-ce qu’il veut, cette choucroute-là! pensait-elle... Avec
sa tête fadasse, il l’effrayait un peu... Il parlait doucement,
timidement.
Celui-là se mit à arriver chaque matin à dix heures, avant tout le
monde. Il s’asseyait à l’une des tables de Sophie... Le v’là encore!
murmurait-elle, de mauvaise humeur. «Bonchour, Fraulein», faisait-il.
Là-dessus, il s’arrêtait, il était gêné... Elle s’adossait à la
boiserie; la serviette au bras, debout, de ses mignons yeux bleus,
cernés de noir, elle le regardait, indifférente. Alors, tout troublé, il
tirait un journal de sa poche et se cachait derrière.
Elle s’amusait maintenant tous les matins à l’embarrasser ainsi. Elle le
trouvait si bête et si ridicule. Il avait pris l’habitude de ne pas
parler. Il s’asseyait, lisait, la regardait parfois à la dérobée et
rougissait. Un imbécile... Cependant, un jour qu’elle toussait, il leva
les yeux sur elle avec une expression d’inquiétude si singulière qu’elle
en resta tout étonnée. Et comme une bonne lui disait en déjeunant: «Et
ta gourde de Boche?--Quoi! ta gourde!» fit Sophie.
Une idée nouvelle, extraordinaire, tout d’un coup l’avait frappée, et la
rendait comme grise. Ça l’avait prise subitement; subitement elle avait
eu le cœur à l’envers, tremblante. Il m’aime!... Il y avait quelqu’un
qui pensait à elle, pas pour monter dans sa chambre la nuit, pas comme à
une bête, quelqu’un qui rêvait en pensant à elle!
Toute la journée elle fut absente; elle n’entendait pas les clients
l’appeler, elle se trompait en servant... Quand enfin elle remonta pour
se coucher, la journée finie, elle tomba sur son lit et pleura. Elle
pleurait à sanglots, à chaudes larmes, avec des soupirs profonds, ah! de
tout son cœur à vider!
Le lendemain, le commencement de la matinée fut interminable. Dix heures
ne sonneraient donc jamais? Enfin l’instant arriva, mais Scholch n’était
pas là... Mon Dieu! est-ce que maintenant il allait ne plus venir,
avait-elle compris trop tard!... Cependant il parut. Alors elle le
servit, n’osa pas le regarder, puis alla se cacher.
Cela dura plusieurs jours, le pauvre garçon se désolait. Il avait bien
senti qu’il ne plaisait pas à Sophie, mais lui était-il devenu si
insupportable qu’elle ne pût même plus souffrir sa vue? Avant, au moins,
si elle ne l’encourageait guère, elle restait là, près de sa table, il
pouvait de temps en temps se risquer, d’un œil. Pourquoi fuyait-elle à
présent? Il aimait encore mieux quand elle avait l’air de se moquer de
lui, mais qu’elle était là.
Un jour, un samedi, Scholch se montra seulement à dix heures et demie,
Sophie depuis longtemps ne vivait pas. «Vous êtes bien en retard»,
fit-elle, malgré soi. «Comment donc! vous avez recardé cela,
Matemoiselle?» demanda-t-il... Elle se tenait devant lui, mince, avec sa
figure douce et ses jolis yeux d’enfant. Elle le regardait comme jamais
elle ne l’avait regardé. Il se sentit bouleversé. Que se passait-il?...
Comme elle le regardait, mein Gott!! «Sophie!» balbutia-t-il. Elle
recevait sa voix avec ravissement, il n’avait plus d’accent, ou bien il
était joli son accent... Il avait l’air troublé, des yeux éperdus:
Sophie se sentait heureuse... Ils se mirent à parler par petites
phrases, à mots détachés, des mots timides, des mots rougissants, puis,
peu à peu, le cœur ouvert, il aurait voulu parler, parler, parler
pendant toute sa vie... Sophie écoutait, délicieusement. Ah! ce langage
jamais entendu encore et désiré toujours!... Il lui disait qu’il avait
bien compris qu’elle n’aimait pas le voir, et cela lui était si
douloureux! Il disait comme elle l’avait intimidé, qu’il voulait lui
parler et n’osait pas, que tous les mots l’abandonnaient quand elle
était là... Il disait comme il pensait à elle, qu’il n’avait tous les
jours qu’un désir, venir ici et la voir, qu’il ne travaillait plus et ne
pouvait plus travailler, que la seule pensée dans sa tête c’était elle,
et que, ces derniers jours, quand il avait remarqué qu’elle le fuyait,
il était devenu trop malheureux, et il ne savait plus comment faire, et
il souffrait, et il l’aimait...
Sophie avait envie de pleurer en entendant cela. Elle aurait voulu
baiser la main de Scholch. Elle se sentait les jambes molles. Elle ne
disait rien. Elle écoutait, elle soupirait... Oh! c’était bon, mais cela
remuait trop! Elle manquait défaillir.