Il avait une cinquantaine d’années. C’était un magistrat. Il était
marié.
Il avait meublé d’un lit, d’une commode, et d’une toilette, une chambre,
dans une rue écartée, et y avait installé l’ouvrière. Il venait la voir
deux fois par semaine, le mardi et le samedi, et il lui remettait
quatre-vingt-dix francs tous les mois.
Les premiers temps furent difficiles. Sophie, tout de suite, avait
regretté son coup de tête. Ce fut en tremblant qu’elle vit M. Pampelin
s’approcher d’elle, il avançait un visage poivre et sel, il souriait,
avec des mouvements doux, épouvantables... Il la toucha, elle frissonna,
éprouva une angoisse, un mal au cœur, et lorsqu’il la prit, toute
contractée et suffocante, elle fondit en larmes.
Il s’était relevé. Elle pleurait silencieusement, étendue sur le lit, le
bras gauche remonté et la main sur les yeux, inerte, la jupe retroussée,
les jambes découvertes, lamentable, molle, comme une assassinée. Elle
sentait un chagrin immense et que rien jamais ne pourrait consoler. Des
sanglots la parcouraient... M. Pampelin, très contrarié, allait et
venait à travers la chambre; après son premier mouvement, qui avait été
de ramener la jupe de Sophie sur ses bottines, il était resté indécis,
il était pris de court. Que faire? De temps en temps, il s’arrêtait, et
la regardait avec inquiétude. Il se demandait comment endiguer ce
déluge... Il avait toujours détesté les larmes. Au tribunal, quand un
condamné se les permettait, il le faisait vivement enlever par les
gardes...
Il prit la main de Sophie, la droite, et il la tapota en murmurant:
«Allons! allons!... mon enfant...» Sophie ne se calmait pas, rien sur la
terre ne subsistait plus. Elle sentit seulement qu’on tenait sa main, et
voulut la retirer. «Tu as donc tant de chagrin... ma Sophie?...»
articula pauvrement M. Pampelin. Maintenant, noyée dans ses larmes,
étourdie, sans pensée, elle ne savait plus pourquoi elle pleurait, et
continuait machinalement. Elle avait de la fièvre, les mains très
chaudes, à ce contact M. Pampelin soupira. Puis il se pencha sur elle,
la baisa dans les cheveux, et se mit à la déshabiller.
* * * * *
Mais c’était une vie nouvelle: elle ne travaillait plus! Et
quatre-vingt-dix francs! Jamais elle n’avait tenu pareille somme. Elle
acheta des bas et du linge. Un instant, son éloignement pour M. Pampelin
s’atténua, elle éprouva de la gratitude. Elle possédait un poêle, il
faisait bon dans sa chambre. En se levant, elle frottait (ses trois
meubles brillaient comme glace) puis elle préparait son déjeuner,--et
l’après-midi travaillait pour elle: elle se confectionnait des chemises.
Elle jouissait d’un fauteuil Voltaire, où le magistrat s’asseyait quand
il arrivait... Il désirait qu’elle n’interrompît pas son ouvrage; vêtue
d’une petite robe noire, elle était sous la lampe et tirait l’aiguille,
tête baissée, attentive à son ourlet. Le réveil-matin faisait un fort
tic-tac: elle était seule. Lui ne bougeait pas, épiait, comme caché,
buvait son corsage vivant, son cou, ses doigts agiles, et tout son air
honnête et laborieux. Puis, sans parler, il avançait une main et la
promenait sur elle.
M. Pampelin venait dans le plus grand mystère, et la mère Rançon seule
connaissait son secret.
* * * * *
Sophie voulut sortir, se promener... Mais dans les rues, il lui semblait
que tout le monde la dévisageait... Elle alla sur les quais où presque
personne ne passe. Cependant, le fleuve était gris, les montagnes
sombres, le ciel couvert; elle sentait peser son cœur, elle rentrait.
Alors elle s’ennuya. Ce n’était pas là ce qu’elle avait imaginé. Elle
croyait qu’un changement dans sa vie serait la fin de son malheur. Mais
non! hors l’abattement de la misère, c’était toujours la même chose:
pareil isolement, pareille absence d’affection... Elle eut un grand
malaise. Elle n’eut plus l’idée au travail. Elle restait au lit jusqu’à
midi. Elle avait beau se secouer, s’efforcer d’envisager froidement son
existence, se répéter qu’à présent elle était tirée du besoin, elle
n’arrivait pas à chasser sa tristesse...
Qu’était-elle devenue? Une chose. Car elle n’avait pas un ami: elle
avait seulement pris un maître. M. Pampelin restait toujours lointain,
étranger, il ne parlait jamais de sa vie, il ne racontait rien. Et il ne
lui demandait rien... Dès qu’il était là, elle ne se sentait plus vivre,
son cœur s’arrêtait, ses idées tombaient, elle ne sentait que des yeux
sur elle qui la violaient, qui lui faisaient mal: qu’une présence
ennemie. Il avait des façons d’être là qui disaient qu’il était chez
lui, et que tout était à lui. Il poussait la table, il dérangeait les
meubles, il laissait son eau sale dans la cuvette. Elle lui disait vous
et il la tutoyait... Sophie était offusquée par chacun de ses gestes. Et
l’amour!... Ah!... Pour elle c’était comme si son père s’était glissé
dans sa chambre la nuit. C’était sale et infâme... Baisers horribles!...
Elle ne se donnait pas, elle se livrait.
Elle souffrait trop. Un jour, elle mit la clef sur la porte et s’en
alla.