«LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX.»
Enfin, c'était fini! bien fini! le passé était liquidé: il avait
fait face à l'échéance terrible. Les faux, qui avaient troublé ses
nuits, allaient être, étaient presque entre ses mains. Avant deux
jours il devait recevoir les premiers fonds sur sa dot; d'abord il
dégageait les bijoux de sa femme, il soldait les dernières créances
qu'il avait, et la maison reprenait le crédit dont elle jouissait
autrefois, et il trouverait bien un moyen de se venger des deux
banquiers qui avaient refusé de l'aider...; car Fernand Séglin
oubliait les bienfaits, mais il n'oubliait pas les injures.
Étendu dans sa voiture, doucement bercé par le cahotement, presque
somnolent, il rêvait d'avenir heureux. Il rentrait chez lui, calme,
tranquille, n'ayant plus qu'à s'occuper de sa chère Iza. Sa maison
allait se diriger d'elle-même: il n'aurait plus à redouter le passage
de ce cap terrible--la fin du mois. Il pouvait abandonner à son
caissier la direction de ses affaires, et vivre enfin de la vie qu'il
voulait. Dans son cerveau, il cherchait où il passerait la saison: il
ne voulait pas acheter de domaine cette même année, mais il voulait
voyager deux mois dans une ville d'eaux, deux mois au bord de la
mer, deux mois en Suisse. Il rêvait... et il donnait un corps à ses
désirs.
Il était presque trois heures lorsque, le cerveau léger de ses
pensées agréables, las et heureux de rentrer se reposer près de sa
femme, il arriva à Auteuil... L'écurie et la remise étaient en dehors
de l'hôtel: le cocher le descendit donc devant la grille.
Fernand ayant dit qu'il ne rentrerait que le lendemain, tout dormait
dans la maison. Il évita de faire du bruit en ouvrant et en fermant la
petite porte; cherchant à étouffer le crépitement de ses pas sur
le sable, il ouvrit doucement le vestibule et grimpa. Habitué à la
maison, il se dirigeait dans l'ombre. Il entra chez sa femme, traversa
l'antichambre, entra dans le boudoir qui précédait la chambre; là
il vit clair. La petite lampe d albâtre jetait sa clarté blanche
à travers la grande glace dont nous avons parlé; Fernand marchait
doucement et sans bruit sur le tapis; il voulut ouvrir la porte de
la chambre d'Iza, mais le verrou était fermé en dedans... Il rit en
disant:
--Pauvre petite, seule, elle avait peur... elle s'est enfermée chez
elle!
Et Fernand, fatigué par ses tourments et par ses démarches, se dit:
Je viendrai demain, ne l'éveillons pas, pauvre belle; elle mourrait de
peur si elle entendait frapper à sa porte, à cette heure... Il allait
se retirer lorsque tout à coup il sentit qu'on lui touchait l'épaule,
il se retourna vite et... et ce fut épouvantable pour lui...
Sans voix, sans souffle, la bouche ouverte, les yeux hagards,
voulant vainement lutter contre le tremblement qui agitait son corps,
s'accrochant aux tentures pour ne pas tomber, effrayé, Fernand voyait
devant lui l'ombre de Pierre Davenne.
Inondé par la lumière mate de la lampe de la chambre, couvert d'un
long manteau blanc, son suaire, il était là devant lui, pâle, livide,
mais l'oeil brillant et menaçant. Droit, le bras levé, montrant le lit
à travers la glace, il dit d'une voix qui semblait un râle à Fernand.
--Infâme, regarde...
Et l'ombre se recula et disparut.
Fernand presque fou, tremblant de peur, affolé par le surnaturel,
déjà secoué par les trois jours de tourments et de terreurs qu'il
avait passés, cherchait à retrouver son énergie... L'ombre disparue,
il passa les mains sur son front pour chasser cette vision, se
persuadant que c'était là une hallucination d'une minute, amenée par
la fièvre qui le brûlait depuis deux heures...
Il s'avança vers la grande glace... Une sueur froide perla sur son
front, et ses dents claquèrent. L'ombre de Pierre entrait dans la
chambre sans bruit; épouvantable dans son silence, elle se dirigeait
vers le large lit d'ébène que les grands rideaux fermaient. Fernand
sentait ses moelles se glacer. Est-ce que le fantôme allait poser ses
lèvres mortes sur le front de sa femme? Est-ce que cette ombre venait
se venger en tuant celle qu'il aimait?... Est-ce qu'il venait la
chercher cette nuit pour l'emmener dans sa tombe?...
Tout cela était insensé... Mais Fernand épouvanté devenait fou; il
se cramponnait à la grande cheminée pour ne pas tomber: il voyait le
mort avancer vers le lit, il voulait crier et sa voix s'éteignait dans
sa gorge. Il le vit monter une des marches du grand lit, son linceul
semblait plus blanc sur la peau noire de l'ours... Là, il s'arrêta, il
tourna sa tête, le visage rigide, sombre comme la vengeance; ses yeux
pleins de haine lançaient un regard qui terrifia le malheureux... Il
lui sembla que son bras, s'étendant vers le lit, voulait lui répéter
encore:
--Regarde, infâme!
Alors le fantôme souleva le grand rideau: il parut à Fernand que le
masque jusqu'alors immobile de Pierre grimaçait un rire.
Sans force pour agir, sans force pour se sauver, comme rivé sur ce
marbre, il se pencha pour voir ce que lui montrait l'ombre.
Son sang lui sembla de feu, ses regards épouvantés voyaient sur ce
lit, étendus dans les bras l'un de l'autre, Iza, sa femme, et celui
qu'elle lui avait présenté sous le nom du comte Otto... Iza avait
sa tête dans les bras de l'homme, ses cheveux bruns inondaient sa
poitrine; ils souriaient tous les deux, et semblaient tendre la lèvre,
encore épaisse du baiser avec lequel ils s'étaient endormis. Son
énergie revint avec la rage, il jeta un cri terrible et ses yeux se
fermèrent une minute devant ce tableau foudroyant.
Aussitôt le fantôme se jeta en arrière et disparut par la petite
porte de la chambre. Mais le cri avait éveillé les deux amants...
Georgeo, bondissant du lit, avait vu derrière la glace le visage
épouvanté de Fernand; il avait saisi le revolver...
Iza, effrayée, lui montrant son mari, cria:
--Geo!... C'est lui; tue-le... tue-le!
Et le grand Moldave obéit.
On entendit encore un cri, dans le bruit de la glace brisée par le coup
de feu.