XVII

«LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX.»

Enfin, c'était fini! bien fini! le passé était liquidé: il avait

fait face à l'échéance terrible. Les faux, qui avaient troublé ses

nuits, allaient être, étaient presque entre ses mains. Avant deux

jours il devait recevoir les premiers fonds sur sa dot; d'abord il

dégageait les bijoux de sa femme, il soldait les dernières créances

qu'il avait, et la maison reprenait le crédit dont elle jouissait

autrefois, et il trouverait bien un moyen de se venger des deux

banquiers qui avaient refusé de l'aider...; car Fernand Séglin

oubliait les bienfaits, mais il n'oubliait pas les injures.

Étendu dans sa voiture, doucement bercé par le cahotement, presque

somnolent, il rêvait d'avenir heureux. Il rentrait chez lui, calme,

tranquille, n'ayant plus qu'à s'occuper de sa chère Iza. Sa maison

allait se diriger d'elle-même: il n'aurait plus à redouter le passage

de ce cap terrible--la fin du mois. Il pouvait abandonner à son

caissier la direction de ses affaires, et vivre enfin de la vie qu'il

voulait. Dans son cerveau, il cherchait où il passerait la saison: il

ne voulait pas acheter de domaine cette même année, mais il voulait

voyager deux mois dans une ville d'eaux, deux mois au bord de la

mer, deux mois en Suisse. Il rêvait... et il donnait un corps à ses

désirs.

Il était presque trois heures lorsque, le cerveau léger de ses

pensées agréables, las et heureux de rentrer se reposer près de sa

femme, il arriva à Auteuil... L'écurie et la remise étaient en dehors

de l'hôtel: le cocher le descendit donc devant la grille.

Fernand ayant dit qu'il ne rentrerait que le lendemain, tout dormait

dans la maison. Il évita de faire du bruit en ouvrant et en fermant la

petite porte; cherchant à étouffer le crépitement de ses pas sur

le sable, il ouvrit doucement le vestibule et grimpa. Habitué à la

maison, il se dirigeait dans l'ombre. Il entra chez sa femme, traversa

l'antichambre, entra dans le boudoir qui précédait la chambre; là

il vit clair. La petite lampe d albâtre jetait sa clarté blanche

à travers la grande glace dont nous avons parlé; Fernand marchait

doucement et sans bruit sur le tapis; il voulut ouvrir la porte de

la chambre d'Iza, mais le verrou était fermé en dedans... Il rit en

disant:

--Pauvre petite, seule, elle avait peur... elle s'est enfermée chez

elle!

Et Fernand, fatigué par ses tourments et par ses démarches, se dit:

Je viendrai demain, ne l'éveillons pas, pauvre belle; elle mourrait de

peur si elle entendait frapper à sa porte, à cette heure... Il allait

se retirer lorsque tout à coup il sentit qu'on lui touchait l'épaule,

il se retourna vite et... et ce fut épouvantable pour lui...

Sans voix, sans souffle, la bouche ouverte, les yeux hagards,

voulant vainement lutter contre le tremblement qui agitait son corps,

s'accrochant aux tentures pour ne pas tomber, effrayé, Fernand voyait

devant lui l'ombre de Pierre Davenne.

Inondé par la lumière mate de la lampe de la chambre, couvert d'un

long manteau blanc, son suaire, il était là devant lui, pâle, livide,

mais l'oeil brillant et menaçant. Droit, le bras levé, montrant le lit

à travers la glace, il dit d'une voix qui semblait un râle à Fernand.

--Infâme, regarde...

Et l'ombre se recula et disparut.

Fernand presque fou, tremblant de peur, affolé par le surnaturel,

déjà secoué par les trois jours de tourments et de terreurs qu'il

avait passés, cherchait à retrouver son énergie... L'ombre disparue,

il passa les mains sur son front pour chasser cette vision, se

persuadant que c'était là une hallucination d'une minute, amenée par

la fièvre qui le brûlait depuis deux heures...

Il s'avança vers la grande glace... Une sueur froide perla sur son

front, et ses dents claquèrent. L'ombre de Pierre entrait dans la

chambre sans bruit; épouvantable dans son silence, elle se dirigeait

vers le large lit d'ébène que les grands rideaux fermaient. Fernand

sentait ses moelles se glacer. Est-ce que le fantôme allait poser ses

lèvres mortes sur le front de sa femme? Est-ce que cette ombre venait

se venger en tuant celle qu'il aimait?... Est-ce qu'il venait la

chercher cette nuit pour l'emmener dans sa tombe?...

Tout cela était insensé... Mais Fernand épouvanté devenait fou; il

se cramponnait à la grande cheminée pour ne pas tomber: il voyait le

mort avancer vers le lit, il voulait crier et sa voix s'éteignait dans

sa gorge. Il le vit monter une des marches du grand lit, son linceul

semblait plus blanc sur la peau noire de l'ours... Là, il s'arrêta, il

tourna sa tête, le visage rigide, sombre comme la vengeance; ses yeux

pleins de haine lançaient un regard qui terrifia le malheureux... Il

lui sembla que son bras, s'étendant vers le lit, voulait lui répéter

encore:

--Regarde, infâme!

Alors le fantôme souleva le grand rideau: il parut à Fernand que le

masque jusqu'alors immobile de Pierre grimaçait un rire.

Sans force pour agir, sans force pour se sauver, comme rivé sur ce

marbre, il se pencha pour voir ce que lui montrait l'ombre.

Son sang lui sembla de feu, ses regards épouvantés voyaient sur ce

lit, étendus dans les bras l'un de l'autre, Iza, sa femme, et celui

qu'elle lui avait présenté sous le nom du comte Otto... Iza avait

sa tête dans les bras de l'homme, ses cheveux bruns inondaient sa

poitrine; ils souriaient tous les deux, et semblaient tendre la lèvre,

encore épaisse du baiser avec lequel ils s'étaient endormis. Son

énergie revint avec la rage, il jeta un cri terrible et ses yeux se

fermèrent une minute devant ce tableau foudroyant.

Aussitôt le fantôme se jeta en arrière et disparut par la petite

porte de la chambre. Mais le cri avait éveillé les deux amants...

Georgeo, bondissant du lit, avait vu derrière la glace le visage

épouvanté de Fernand; il avait saisi le revolver...

Iza, effrayée, lui montrant son mari, cria:

--Geo!... C'est lui; tue-le... tue-le!

Et le grand Moldave obéit.

On entendit encore un cri, dans le bruit de la glace brisée par le coup

de feu.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 57 / 73 题